De toutes les sciences, disait l'autre jour un ethnographe distingué, M. van Gennep, bien connu des lecteurs de ce journal, ce sont les sciences de l'homme qui sont nées les dernières et qui ont eu le plus de peine à se constituer. La faute n'en est pas aux philosophes, car aussi loin qu'on remonte, on les voit réclamer contre le discrédit, pour ne pas dire le mépris qui atteint ceux qui cherchent à comprendre les mœurs, les coutumes, les pensées et les actes de leurs semblables. Je ne suis pas tout à fait de cet avis et je crois même que c'est aux philosophes, aux anciens comme aux modernes que l'on peut reprocher, non d'avoir méconnu la science de l'homme, mais de l'avoir rétrécie jusqu'à la faire tenir en quelques brèves formules, dont la plus connue est le trop fameux « Connais-toi toi-même ». Avant d'étudier les autres hommes, ont-ils toujours dit, étudie ton mécanisme intérieur, mais quand tu auras commencé cette étude, tu verras bientôt qu'elle comprend toutes les autres. Qui se connaît soi-même, connaît les hommes, parce qu'ils se ressemblent tous et que ce que l'un pense et ce que l'un fait, tous les autres le pensent et le font. Il n'y a que les circonstances qui varient et les circonstances sont bien peu de chose. Toutefois, parmi les anciens, il y eut un homme qui ne se contenta pas de cette philosophie, un peu trop ramassée sur elle-même, et qui, après s'être observé lui-même, eut la curiosité d'aller observer les autres hommes. Il a laissé le récit de ses voyages, où l'on trouve mille détails sur les mœurs, les coutumes, la manière d'être, de penser et d'agir des hommes étrangers à sa race. Il vit que toutes ces choses étaient très différentes selon les peuples. A ces observations, il mêla des récits historiques et un nombre prodigieux d'anecdotes merveilleuses. Pour cela, tout en lui décernant le titre de « Père de l'histoire », on n'eut pas toujours une grande confiance en la véracité de ses récits. Ce n'est que quand nous commençâmes à mieux commenter l'Asie et l'Afrique, que la bonne foi d'Hérodote rencontra quelque crédit. N'avait-il pas parlé d'un certain peuple de pygmées qui vivait dissimulé dans les forêts et qui avait des mœurs si particulières qu'on n'en avait jamais vu de semblables ? Mais quand Stanley rapporta les mêmes faits de son exploration de la grande forêt équatoriale, on changea d'opinion sur Hérodote et l'on s'aperçut qu'il pouvait bien être non seulement le père de l'histoire mais aussi le père de l'ethnographie, de la science qui étudie non l'homme dans ses développements et ses gestes historiques, mais l'homme actuel, tel qu'il agit dans sa vie coutumière et dans son étrangeté. Il y avait, en effet, dans Hérodote, assez de faits de ce genre pour constituer une nouvelle science de l'homme, celle de l'homme vivant, comme l'histoire constitue la science de l'homme ancien, celui qui a accompli ses destinées ; mais tandis que la dernière fut toujours très estimée, la science de l'homme vivant fut rangée parmi les simples curiosités. Et encore aujourd'hui, alors que l'histoire est étudiée, creusée jusqu'en ses fondations, l'ethnographie traîne une vie assez misérable, en France surtout où le mot lui-même est officiellement méconnu.

Chose étrange, alors qu'il y a dans les universités des chaires où l'on parle des mœurs des animaux, des mammifères, des poissons, des vers et des insectes, il n'y en a pas où l'on s'occupe des mœurs des hommes. Il y a des musées où l'on a recueilli des spécimens de la faune et de la flore, où l'on collectionne jusqu'aux cailloux, et ces musées sont très riches et très complets ; ils sont également très nombreux. Ceux où l'on s'est décidé à faire figurer quelques exemplaires des types si variés de l'humanité sont très rares et incomplets jusqu'au ridicule. Il n'est pas un musée de province où l'on ne rougirait d'exposer une collection de coléoptères ou de papillons aussi absurde et aussi vermoulue que celle que l'on présente au Trocadéro sous le nom de collection ethnographique. La France, qui est une grande puissance coloniale, ignore l'ethnographie ou la méprise : les savants qui veulent connaître l'humanité exotique, ses mœurs, les objets qui entrent dans sa vie, soit comme nécessité, soit comme ornement, en sont réduits à aller étudier en Allemagne où les musées ethnographiques sont d'une richesse admirable. Mais les collections, même quand elles abondent, ne suffisent pas et ce qui manque le plus à l'ethnographie, ce sont les ethnographes. Et ils manquent, parce que l'ethnographie ne mène à rien. Sans doute, c'est une science difficile et qui demande des connaissances très étendues et très variées. Pour se tenir au courant des découvertes, il faut posséder la plupart des langues européennes auxquelles s'ajoutent quelques langues exotiques, souvent fort difficiles, selon les peuples que l'on veut étudier soi-même. Mais d'autres sciences exigent un effort aussi considérable, quoique dans un autre ordre, et jamais elles n'ont manqué d'élèves. Si l'on trouve peu d'étudiants en ethnographie, c'est que les professeurs d'ethnographie sont eux-mêmes très rares, et c'est surtout que les matières qu'ils enseignent n'ont pas encore leur place dans les divers programmes des universités et ne conduisent ni à aucun diplôme défini, ni à aucune position stable. L'étude des mœurs des hommes, des différents peuples primitifs ou demi-civilisés répandus sur la surface de la terre, n'est pas encore considérée comme une étude sérieuse. Ah ! s'il s'agissait d'animaux, de plantes ou de pierres, c'est-à-dire de zoologie, de botanique ou de géologie, comme cela serait différent ! Mais, il ne faut pas désespérer. Les sciences, même les plus évidemment utiles, se sont constituées lentement. Toutes ont passé par une phase difficile, toutes ont commencé par être pratiquées au hasard des circonstances, avant de se faire reconnaître et surtout de se faire rétribuer. Un jour, qui n'est pas sans doute bien éloigné, viendra où les peuples européens qui ont des possessions coloniales, où les peuples américains dont les territoires mêmes contiennent encore plus ou moins d'indigènes non civilisés, reconnaîtront combien il serait avantageux pour eux d'être d'avance mieux renseignés sur les peuplades qu'ils ont encore souvent, soit à combattre, soit à réprimer. Si telle campagne de la France dans l'Afrique centrale avait été précédée d'une sérieuse étude ethnographique, combien n'eut-elle pas été facilitée ! Quand nous nous sommes lancés sur le Maroc, il nous était totalement inconnu et, à l'heure actuelle, nous ne le connaissons guère mieux. Et si l'Indochine nous a donné tant d'inquiétudes, c'est peut-être que nous avons omis de l'étudier ethnographiquement : qui ne comprend que la connaissance vraie du caractère d'un peuple que l'on veut dominer aide singulièrement à en faire la conquête.

REMY DE GOURMONT.

[texte communiqué par Mikaël Lugan]