L'Oriental et les bêtes : Gérard de Nerval.
Guy Lavaud : Plaidoyer pour M. de Crac.
Henry Charpentier : Poésies : Blkeu, Ariel, Paravent.
Edouard Deverin : Visite à Remy de Gourmont.
Robert Jaquet : Egypte, Soudan, Palestine.

CHRONIQUES

Les Romanciers : Gabriel Chevallier, Desthieux, Piéchaud, Poulaille, par Ernest Tisserand. — La Poésie : Montherlant, par Guy Lavaud. — Aspects du théâtre : La Créature parlante, par Claude Berton. — Bibliophilie : Papiers jaunis, par Chaffiol-Debillemont. — Variétés : Nana parodiée , par Auriant.


VISITE A REMY DE GOURMONT

Bien souvent il m'était arrivé de croiser Remy de Gourmont au crépuscule alors qu'il vaquait sur les quais, en quête de bouquins rares.

Non sans étonnement, je l'avais même aperçu, à plusieurs reprises, sagement assis dans un petit cinéma de la place Saint-Michel, au temps de Bout-de-Zan et de Max Linder.

Toutefois il ne m'avait jamais été donné de m'entretenir avec lui.

Préparant un volume sur les dessins d'écrivains et désirant obtenir quelque croquis de Gourmont, je me présentai donc un matin de 1913 dans cette vieille maison de la rue des Saints-Pères au rez-de-chaussée de laquelle Bernouard imprimait Schéhérazade et d'élégantes plaquettes.

Dans la cour voletait et sautillait une mouette aux ailes coupées.

Par un curieux hasard mon père était l'architecte de cet immeuble et mon propre frère devait, un peu plus tard, orner de vignettes la réédition du Latin mystique parue chez Crès.

* * *

A mon coup de sonnette, rien ne bougea. Enfin la porte s'entr'ouvrit à peine et, coiffé d'une petite calotte, parut un homme trapu, en tricot bleu usé, qui me considérait d'un œil soupçonneux.

Renfrogné, Gourmont écouta ma requête.

Enfin il se radoucit, car je lui citais les écrivains dans la glorieuse compagnie desquels il devait se trouver : Hugo, Musset, Gautier, Baudelaire, Mérimée, Verlaine, Gœthe, Hoffmann, et quelques autres. Il eut même un sourire.

— Oui, j'ai fait quelques dessins, dans le temps. Oh ! pas grand'chose...

Le père de M. Croquant se leva ; d'un pas lourd il alla fourrager dans des dossiers poudreux. Tapi dans un vieux fauteuil, un gros chat noir le suivait des yeux.

Enfin il atteignit un petit carton qu'il ouvrit religieusement.

Non sans complaisance, Remy de Gourmont feuilletait avec soin les feuilles d'Ingres ou d'Arches où sa fantaisie graphique s'était donnée libre cours. Parfois il marquait un temps d'arrêt.

Comme il me paraissait d'une humeur assez fantasque, je m'abstins de tout commentaire. Successivement défilèrent des culs-de-lampe, fleurons, pour Phocas, le Château singulier, la Petite ville, des planches pour sa revue l'Ymagier (une Vierge et un Christ) qui dénotaient d'ailleurs un sens rare de la vignette typographique — justifié par son atavisme, puisque Gourmont descendait d'une famille d'imprimeurs et de graveurs normands des XVe et XVIe siècles. Puis des interprétations très décoratives d'animaux et de plantes, des calligraphies géométriques.

Enfin — musée secret — des dessins assez érotiques : nus féminins, sexes retracés minutieusement, avec une précision toute médicale et aussi une sorte de candeur touchante.

Je crus comprendre alors que Gourmont, voluptueux d'idées, était aussi un voluptueux tout court, imprégné de l'odor di femina.

On a disserté longuement sur la sensualité de l'auteur de Physique de l'Amour. Mais n'est-il pas curieux que — sur ce terrain — un homme possédant un cerveau aussi complet, un polygraphe, une manière d'encyclopédiste, rejoigne l'illettré, le primitif, le prisonnier qui, eux aussi, dessinent amoureusement ce dont ils sont hantés ou privés ?...

Par contraste, comme je prenais congé du poète des Oraisons mauvaises, ses vers charmants et passionnés, si bien murmurés jadis par Berthe Bady, en quelque "samedi" de l'Odéon, chantaient dans ma mémoire :

Simone, il y a un grand mystère
Dans la forêt de tes cheveux.

...Tu sens le jonc et la fougère
Qu'on fauche à la tombée de la nuit :
...Tu sens le miel, tu sens la vie
Qui se promène dans les prairies ;
Tu sens la terre et la rivière ;
Tu sens l'amour, tu sens le feu.

Simone, il y a un grand mystère
Dans la forêt de tes cheveux.

* * *

Je ne revis jamais Remy de Gourmont. Après la guerre, quand je demandai au frère de l'ermite de la rue des Saints-Pères des nouvelles du petit dossier, Jean de Gourmont — en me signalant un portrait « shakespearien » de Remy par lui-même, reproduit par P. de Querlon dans le volume des Célébrités contemporaines paru chez Sansot — déplora de ne pouvoir retrouver ce carton "trop bien rangé" dont il n'ignorait pas l'existence. De prudes familiers l'avaient-ils fait disparaître ?

EDOUARD DEVERIN.

pp. 18-20.