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Mercure n° 333 - T. XCI 1er Mai 1911 |
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Emile Henriot : Lettres inédites de M. Ingres, 5 REVUE DE LA QUINZAINE Rousseau le Douanier. Le violon. La guerre du Mexique. 1870. Les fantômes. Les poèmes. La Cour d'assises. Rousseau amoureux. Rousseau et les petits commerçants de Plaisance. Les soirées chez Rousseau. La Société des Artistes Indépendants. M. Henri Rousseau fut surnommé le Douanier parce qu'il avait été employé de l'octroi et qu'en effet douanier peut être considéré comme le terme noble qui désigne cette qualité. Le Douanier avait été découvert par Alfred Jarry, dont il avait beaucoup connu le père. Mais, pour dire le vrai, je crois que la simplicité du bonhomme avait beaucoup plus séduit Jarry que les qualités du peintre. Celui qui le premier encouragea les essais du primitif de Plaisance fut incontestablement M. Remy de Gourmont. Il le rencontrait parfois à certains carrefours de la Rive Gauche où le vieux Rousseau jouait, sur le violon, des mélodies de sa composition et faisait chanter aux petites ouvrières l'air en vogue. La musique nourrissait la peinture, et si le violon d'Ingres a passé en proverbe, sans le violon du Douanier, nous n'aurions point ces décorations étranges qui sont l'unique chose que l'exotisme américain ait fournie aux arts plastiques. C'est qu'en effet, Rousseau avait été à l'Amérique, ayant servi pendant la guerre du Mexique. Quand on l'interrogeait sur cette époque de sa vie, il ne paraissait se souvenir que des fruits qu'il avait vus là-bas et que les soldats n'avaient pas le droit de manger. Mais ses yeux gardaient d'autres souvenirs : les forêts tropicales, les singes et les fleurs bizarres... Les guerres ont tenu une place importante dans la vie du Douanier. En 1870, la présence d'esprit du sergent Rousseau épargna à je ne sais plus quelle ville les horreurs de la guerre civile. Il aimait à détailler les circonstances de ce haut fait et sa vieille voix avait des inflexions singulièrement orgueilleuses quand il en venait à dire que le peuple et l'armée l'avaient acclamé en criant : « Vive le sergent Rousseau ! » Ceux qui ont connu Rousseau se souviennent du goût qu'il marquait pour les fantômes. Il en avait rencontré partout et l'un d'eux l'avait tourmenté pendant plus d'une année, au temps où il était à l'octroi. Le brave Rousseau était-il en faction, son revenant familier se tenait à dix pas de lui, le narguant, lui faisant des pieds de nez, lâchant des vents puants qui donnaient la nausée au factionnaire. A plusieurs reprises, Rousseau essaya de l'abattre à coups de fusil ; mais un fantôme ne peut plus mourir. Et s'il essayait de le saisir, le revenant s'abîmait dans le sol et reparaissait à une autre place ... Rousseau affirmait encore que Catulle Mendès avait été un grand nécromant : « Il vint me chercher un jour à mon atelier, disait-il, et m'amena dans une maison de la rue Saint-Jacques, où, au troisième étage, se trouvait un moribond dont l'âme flottait dans la chambre sous la forme d'un ver transparent et lumineux... » Il est bien possible qu'après tout Rousseau attigeât la cabane et que l'histoire n'eût rien d'authentique, mais il la racontait telle que je la rapporte et ses récits de revenants étaient innombrables. Rousseau n'était pas seulement peintre et musicien ; il était encore auteur. Et il a laissé des fragments de Mémoires, des drames et des poèmes. Celui qu'il écrivit pour son cadre du Rêve mérite d'être conservé : Yadwigha dans un beau rêve Pendant que la lune reflète On n'aurait pas de peine à retrouver dans ses papiers de gentils morceaux aussi bien tournés. A la suite d'une affaire compliquée de chèque et qu'il n'avait pas très bien comprise, Rousseau fut une fois condamné par la Cour d'assises. On lui appliqua cependant la loi Bérenger. Et il avait été plus imprudent que criminel, ayant été roulé par un ancien élève à lui auquel il avait donné des leçons de clarinette. Quand il apprit qu'il bénéficiait de la loi de sursis, le Douanier ne se tint pas de joie et dit poliment : « Mon président, je vous remercie, et, si vous voulez, je ferai le portrait de votre dame. » Cette affaire ne laissa point de gâter ses vieux jours. Il avait aimé toute sa vie, d'abord une Polonaise et ensuite ses deux femmes, dont il a laissé les simples et gracieuses effigies. A 64 ans, il s'amouracha d'une personne de 54 ans, qui lui demanda le mariage. Il alla chez les parents solliciter la main de leur demoiselle. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre, disant qu'il avait été condamné et qu'il était un peintre ridicule. Voilà le pauvre douanier désolé. Il alla chez ses amis solliciter des certificats de talent et d'honnêteté. C'est tout attendri que je lui en rédigeai un. Son marchand de tableaux, M. Vollard, lui en écrivit un autre sur papier timbré. Mais rien n'y fit. Et je pense aussi que la demoiselle ne l'aimait point. Il lui acheta un jour pour cinq mille francs de bijoux et elle ne vint même pas à son enterrement. Rousseau, depuis qu'il s'était adonné à la peinture, vivait misérablement et laborieusement. Il faisait beaucoup de tableaux de famille pour les petits commerçants du quartier de Plaisance, où il habitait. Et on commence déjà à rechercher ces portraits. Cependant, pendant les dernières années de sa vie, les Etrangers s'étaient mis à lui acheter de la peinture. M. Vollard lui en commanda ; et le Douanier connut, une petite aisance, mais pendant fort peu de temps, l'amour l'ayant rendu magnifique et l'obligeant à dépenser tout ce qu'il avait mis de côté. M. Rousseau aimait à donner des soirées où il invitait des gens de lettres, quelques peintres, des belles Etrangères et les demoiselles de son quartier. Ses élèves donnaient un petit concert, on récitait des vers, Rousseau chantait gaîment les chansonnettes de sa jeunesse, et après avoir bu un verre de vin, l'on s'en allait tout content d'avoir passé quelques heures en compagnie d'un brave homme. Le Douanier fut, une des illustrations de la Société des Artistes Indépendants, où la jeunesse artistique a tenu à l'honorer en organisant pieusement une exposition rétrospective de ses œuvres. Devant ces toiles on a prononcé les noms de Taddeo Gaddi, de Cézanne, de Poussin, ou a mentionné les primitifs siennois, pisans et hollandais... On n'a pu obtenir de M. Georges Courteline qu'il prêtât les toiles de Rousseau, qu'il avait achetées pour mettre dans sa fameuse collection de peintures grotesques... M. Courteline ne sait plus où donner de la tête... Il ne peut se faire à l'idée que Rousseau puisse passer maintenant pour un Maître... On dit qu'il a l'intention de léguer ses tableaux du Douanier au musée du Louvre. MONTADE. pp. 214-217 |