Jamais on n'a tant parlé de la Science, jamais on n'a tant invoqué ce mot magique, et jamais peut-être l'esprit scientifique ne fut moins pratiqué ; jamais non plus, si l'on en excepte quelques détestables périodes du siècle dernier, le public lettré ne fut moins instruit des véritables méthodes et moins nourri de la véritable substance scientifique.

La Revue des Idées tentera de modifier cet état ; c'est un pont que l'on jette, par-dessus les agitations et les intérêts, entre la littérature et la science. Mais, qu'on l'entende bien, il ne s'agit pas de rendre la science agréable, ni la littérature dogmatique. Il s'agit de faire comprendre aux lettrés qu'il y a un vaste domaine dont ils se sont écartés avec peur, et où ils auraient grand avantage et sans doute grand plaisir à pénétrer ; aux savants, trop spécialisés, qu'ils trouveraient un réel profit intellectuel à s'initier à un ordre de connaissances générales qu'ils font aujourd'hui profession d'ignorer.

En d'autres termes, la Revue des Idées sera, pour tous ceux qui pourront se rendre capables d'attention soutenue, un instrument de culture générale. Recueil d'études critiques sur toutes les matières de la connaissance, elle ne tiendra pas moins à mettre en leur vraie lumière les grandes œuvres du passé, systèmes, méthodes, découvertes, qu'à signaler selon leur importance authentique ces initiatives nouvelles, qui demeurent souvent inaperçues pendant très longtemps, faute, non pas d'un public pour les comprendre, mais d'un critique pour oser les expliquer. Notre tâche sera, en grande partie, de susciter ces critiques, d'encourager toute révélation heureuse. Nous sommes persuadés, par exemple, qu'une revue comme la nôtre eût avancé de plusieurs années l'heure de la justice et de la gloire pour un homme tel que Pasteur; nous sommes persuadés aussi que tels des premiers articles qu'elle publiera donneront leur valeur réelle à des faits dont personne ne semble avoir encore évalué logiquement l'intérêt unique et déconcertant.

***

Un besoin général de synthèse se fait sentir. Les notions sont éparses. Sans doute, cent entreprises de vulgarisation luttent à qui les mettra le plus commodément à la portée de la foule. Notre souci sera différent. Les synthèses que nous tenterons seront destinées non à rétrécir, mais à agrandir les questions, soit en y faisant entrer la lumière philosophique, soit en reliant les unes aux autres, pour n'en faire qu'un seul continent, ces îles de l'archipel scientifique qui n'ont encore que de rares communications entre elles. Pour cela, une série d'études d'ensemble sera nécessaire ; une suite d'inventaires systématiques, réponses à cette question que l'on se pose trop souvent en vain : où en sommes-nous ? Il s'agira de l'évolution, par exemple, et du transformisme : où en sommes-nous ? A Darwin, ou plus loin ? Il faudra, avant tout, établir l'état présent des questions : ce sera, dépouillé de sa mousse et de son bois mort, retaillé selon la dernière méthode, le tronc propice où enter de nouvelles greffes.

***

La Revue des Idées, tout en faisant une place importante à la science, ne sera pas une revue scientifique, mais bien une revue critique. On ne sera donc pas surpris d'y trouver, à côté d'une étude de biologie, des pages de philosophie, d'esthétique, de sociologie ou d'histoire, et la prédominance momentanée de telle ou telle matière ne devra pas faire préjuger de ses tendances générales. D'ailleurs, comme tout recueil périodique, elle tiendra à marcher autant que possible parallèlement à la vie, c'est-à-dire à s'occuper de préférence des « idées du jour » ; elle ne dédaignera nullement « l'actualité », se réservant seulement de choisir parmi les nouveautés celles qui semblent destinées à prendre place dans la série des notions utiles. Le point de départ de nos études sera très souvent un livre, un groupe de travaux. Les ouvrages importants seront analysés, ainsi que les principaux articles des autres revues, dans des Notes critiques, qui contiendront aussi différentes nouvelles intéressant le monde intellectuel.

Il faut s'en tenir à ces généralités, une œuvre de ce genre devant compter non seulement sur son programme, mais aussi sur l'imprévu, sur les hommes de valeur que la réalisation, même partielle, de ses premières promesses continuera d'attirer dans son orbite.

LES FONDATEURS