Un revenant

Qui eût dit qu'en 1913 la chronique judiciaire retentirait du nom de Daniel Huet, bel esprit, familier de l'hôtel de Rambouillet, puis abbé de Fontenay, puis évêque d'Avranches, puis jésuite ? C'est ainsi, un prêtre commerçant, monteur d'affaires louches, ne s'est-il pas mis dans l'idée de lancer le projet équivoque de lui faire élever une statue dans sa ville épiscopale et le conseil municipal d'Avranches n'a-t-il pas eu la naïveté de lui concéder un emplacement ? Sans doute, un monument à Daniel Huet n'aurait rien de spécialement extravagant. C'était un homme de mérite et bien supérieur à nombre de statufiés d'aujourd'hui, mais il semble tout de même que l'heure soit passée de le glorifier, même en province. Ce qui rend plus singulier l'acquiescement à ce projet des notables avranchains, c'est que le promoteur le présentait dans un prospectus burlesque et se vantait d'un comité d'initiative à première vue frauduleux.

Dans ce prospectus et dans ses explications subséquentes, l'ex-abbé Georges faisait de Daniel Huet le premier évêque d'Avranches, ce qui aurait dû paraître bien suspect à des hommes du pays. Il est vrai que l'histoire locale leur est généralement inconnue. On la délaisse, parce qu'il n'est pas de mode d'en tirer vanité. Il est vrai que le français est écrit maintenant d'une façon si étrange que premier évêque d'Avranches, cela a peut-être l'intention de dire le plus célèbre. Mais là encore l'aventurier se tromperait, car le plus célèbre des évêques d'Avranches, c'est encore saint Pair, homme de Dieu qui ne se lava jamais et devait donner son nom à une plage de bains de mer. Mais ne pouvant méditer une statue de saint Pair, qui en est abondamment pourvu dans le pays, l'abbé Georges s'est rabattu sur Daniel Huet. Au point de vue escroquerie, cela aura pu, dit-on, être plus fructueux (« Un revenant », Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 31-32).

Les deux gendres

C'est le titre d'une comédie d'un auteur périmé du nom d'Etienne. Je ne l'ai pas lue, les hasards de la vie ne l'ont pas amenée sous ma main et je n'ai d'ailleurs rien fait pour cela. Cela doit ressembler beaucoup au théâtre de Picard et vraiment, ce n'est pas très encourageant. Mais je me t[r]ompe peut-être dans mon pressentiment et je n'insiste pas, ayant avoué mon ignorance. Il paraît que si je m'en rapportais au jugement de M. Lintilhac et de M. Faguet, le nom seul d'Etienne m'éblouirait, mais j'aime à voir les choses par moi-même, habitude d'esprit irrespectueuse et peut-être fâcheuse, car la vie est courte et cela ferait gagner du temps de s'en rapporter aux autres. Ce qui devrait achever de me convaincre c'est que la ville natale de cet Etienne s'apprête à lui élever une statue, ou du moins un buste. Il n'y a pas de mal à cela. Si inconnu qu'Etienne me soit, et à d'autres, il doit être vénérable à ses concitoyens, puisqu'il fut célèbre, puisqu'il connut le succès au théâtre, puisqu'il fut académicien et puisqu'il dirigea le Journal des Débats. On ne fera jamais accroire à un habitant de Chamouilley (Haute-Marne), qu'on peut être tant de choses de son vivant et rien pour la postérité. Mais il fut encore député, pair de France, président du conseil général de la Meuse, président de la Société des auteurs dramatiques, quoi encore ? Je sais beaucoup de gré aux membres du comité de Chamouilley de m'avoir envoyé une notice sur leur grand homme avec un portrait, sous lequel j'ai lu tous les titres que je viens d'énumérer. Mais, et je le regrette, Etienne ne me dit rien, précisément parce qu'il fut trop de choses et trop fastueuses. Quel qu'ait été son mérite, il a reçu de la vie les récompenses qu'il désirait. Sa figure poupine et réjouie dit le contentement de soi. Le bronze n'ajouterait rien à un bonheur de cette qualité (« Les deux gendres », Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 61-62).

Les optimistes

Il y a, paraît-il des gens qui, comme Candide, trouvent que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ils ont fondé le banquet des optimistes pour manifester, leurs sentiments. Leur sert-on les meilleurs mets, les meilleurs vins dans la meilleure salle à manger ? Je l'espère. Ont-ils avec eux le plus d'hommes d'esprit, les plus jolies femmes ? Je le veux encore. Ont-ils les meilleurs estomacs, les meilleurs palais ? Il faut le croire. Mais tout cela a beau être le meilleur du monde, cela peut encore être très mauvais à un moment donné. Et pareillement des choses mauvaises ou du moins des choses moyennes peuvent revenir à l'occasion les meilleures du monde. C'est qu'optimisme et pessimisme ne dépendent pas des impressions ni des sensations. Ce sont des états d'esprit, et souvent volontaires et souvent de bravade. On connaît ces états opposés de l'homme qui est décidé à trouver tout bien et de l'homme qui est décidé à trouver tout mal. Ce sont des esprits également mal faits, saugrenus et sans vraie délicatesse. L'homme innocemment variable me plaît davantage. Il ne se réjouit pas toute la journée et ne se lamente pas toute la journée. Les heures successives lui apportent de la peine ou de la joie et il ne s'ingénie pas à trouver la peine agréable ni la joie fâcheuse. Il n'éprouve pas à propos d'un petit plaisir la sensation d'entrer enfin dans le bonheur définitif, non plus qu'il ne maudit le monde à propos d'un médiocre désagrément. L'homme que j'aime n'a point de parti pris. Il sait, et par expérience, que la vie est fort mêlée. Il serait même fâché qu'elle ne le fût pas. Un monde parfaitement bon lui serait un ennui presque aussi grand qu'un monde parfaitement mauvais. Il raille les optimistes et ne raille pas moins les pessimistes. Les uns comme les autres lui donnent des idées contraires à celle qu'ils évoquent, c'est-à-dire que les optimistes le font pleurer et que les pessimistes le font rire. Comme tous sont également dans la nature, il les accepte également sans embarras. Cependant, il aimerait peut-être mieux les pessimistes : ils sont plus gais (« Les optimistes », La France, 7 mai 1913 & Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 93-94).

Printemps

Je n'ai senti le printemps que dimanche dernier. Jusque-là il avait oscillé sans se poser définitivement. Mais j'ai tort d'écrire ce mot, car rien n'est définitif en météorologie, et c'est peut-être heureux ; je crois même qu'il faut considérer l'instabilité comme un privilège de nos climats. Je ne suis pas d'ailleurs de ceux qui s'occupent beaucoup du temps qu'il fait. Le prendre comme il vient est assez dans mes habitudes. Mais est-ce que nous ne serions pas habitués encore à ses variations ? Qu'est-ce donc qu'on nous chante avec les habitudes héréditaires ? Comment, voilà des milliers, peut-être des dix milliers d'années qu'il pleut à tort et à travers et nous en sommes encore surpris ? Ce qui devrait nous surprendre, c'est la régularité relative. Quand elle se produit pendant une courte saison, elle nous surprend aussi. Nous ne savons pas ce que nous voulons, ni même ce que nous désirons. Ceux qui acclament le beau fixe, en ont bientôt assez de l'implacable soleil dans l'implacable bleu et ceux, plus rares, qui goûtent assez la pluie d'un instant, s'en lassent encore plus vite. La vérité, c'est que nous voulons être heureux, mais que nous ne savons pas nous y prendre et que nous donnons dans notre hypothétique bonheur un rôle qu'il n'a pas au temps qu'il fait. En nous examinant bien, nous verrions facilement que l'état de notre âme ne dépend pas beaucoup des choses extérieures auxquelles nous nous adaptons mécaniquement. Les hommes ne sont des invertébrés que par métaphore, mais ils ne tendent vers cet état que lorsqu'ils ont la préoccupation, la peur constante des variations climatériques. Une fourmi, non par sa taille, mais par son organisme, est à la merci de la température : un vertébré, et l'homme tient une place honorable dans cette caste, a des moyens naturels de la braver ; l'homme en a d'artificiels. Qu'importe le temps qu'il fait ! Il vaut mieux regarder en soi-même que regarder le ciel. (« Printemps », Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 109-110).

Présentisme

Les futuristes, j'entends ici les gens qui font profession de ne s'intéresser qu'au futur, doivent être bien agacés par ces centenaires qu'il est à la mode de commémorer. Tantôt on célèbre l'anniversaire de la naissance des hommes célèbres ; tantôt celui de leur mort, tantôt encore celui de leur découverte ou de leur œuvre maîtresse. Cela fait que nous vivons, plus peut-être qu'on n'y a jamais vécu, dans le passé, et, comme cette attitude coïncide avec celle de certains pour qui le passé n'est qu'une obscure turpitude, cela nous donne une singulière figure d'incohérence. Cependant, à examiner sérieusement les choses, cette double et contradictoire attitude n'existe pas, ou du moins n'existe que verbalement. Quoi que nous disions, seul le présent nous intéresse, et d'ailleurs nous ne pouvons concevoir ni le passé, ni le futur, sinon en fonction du présent. C'est parce que nous existons à un moment donné du temps, à un moment sur la stabilité duquel nous croyons pouvoir compter, que nous évoquons si facilement soit le passé, soit le futur, mais que ce présent se mette à vaciller, nous n'avons plus de pensées que pour lui et c'est au moment où il va cesser d'être que nous comprenons enfin son importance. Si nous la comprenions mieux, plus tôt et à toutes les minutes de notre vie, c'est lui seul que nous voudrions voir, nous garderions pour lui, pour ce présent trop fugitif, toute notre intelligence et toute notre sensibilité. C'est cela. C'est une égale duperie d'être futuriste ou d'être passéiste, il faut être présentiste. A force de penser à la minute présente, on la crée, on arrête son écoulement. Duperie aussi, car le présent, qui vient du passé, marche sans cesse vers le futur... Mais assez de métaphysique, et que le changement d'année soit une excuse à ces vains propos (« Présentisme », Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 127-128).

Les jouets

Les jouets sont assez bien l'image de la civilisation matérielle. Elle se reflète toute dans ces grands catalogues illustrés qu'on nous distribue vers la fin de chaque année. C'est là que l'on voit paraître successivement, sitôt qu'elles sont devenues un peu populaires, toutes les inventions qui ont modifié quelques-uns de nos gestes coutumiers. Si toutes les nouveautés mécaniques (il n'y en eut guère que de cet ordre) que nous avons vues se produire en ces derniers temps, avaient été inventées d'un seul coup, la vieille image du monde aurait été soudain modifiée au point de nous laisser tout désorientés et, en vérité, c'est probablement ce qui se passerait si les enfants n'étaient là pour prendre petit à petit des habitudes auxquelles les gens d'un certain âge se font difficilement. C'est pourquoi je ne me joins pas à ceux qui réprouvent pour la jeunesse ces jouets qui lui permettent de se familiariser avec la machine électrique, la machine à vapeur, l'automobile, l'aéroplane, et aussi mille petites inventions destinées à faire oublier tel usage pourtant séculaire. Il y a des pays et, dans tous les pays, certaines professions où on n'écrit plus guère qu'à la machine à écrire. Elle se substituera peu à peu au mode ancien. Il n'est donc pas mauvais que les enfants y soient de bonne heure habitués. Je crois que l'automobile, en tant que jouet, n'apprend guère à diriger une voiture de ce genre. Cependant, la familiarité avec une figure de ce genre peut accoutumer à s'en servir. La vie se complique tellement, elle comporte tant de choses à apprendre que ce qu'on apprend dans l'enfance décharge d'autant plus les périodes suivantes. La bicyclette est comme un prolongement et une multiplication des jambes. N'est-ce pas rendre service à un enfant que de lui apprendre à s'en servir à mesure qu'on lui apprend à marcher ? (« Les jouets », Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 129-130)

Les anarchistes

L'audace de ceux qu'on a appelés les « bandits en auto » à se dire des anarchistes m'étonne, non moins que de [sic] la crédulité de ceux qui leur concèdent ce nom. Ce ne sont pour moi que de fort vulgaires voleurs à main armée, dont la race pullulait jadis, précisément autour de Paris. II faut beaucoup d'aberration dans l'esprit pour trouver quelque doctrine dans les écrits naïfs à quoi ils se sont livrés le long de leurs heures de prison. Nul, qui n'est pas dément, n'y trouvera autre chose que la démence de l'esprit succédant à la démence des actes. On a tort de publier même des fragments de ces élucubrations primaires. Cela ne peut que jeter le discrédit sur l'instruction, car tout le monde ne sait pas encore qu'une certaine culture coïncide parfaitement dans une cervelle avec la bêtise parfaite. L'anarchiste, tel qu'on le rêvait, au temps où M. Barrès était encore inconverti à l'ordre moral, était un homme isolé dans les jeux de son égoïsme. C'était un homme relativement intelligent, donc un homme qui pouvait se dire « ennemis des lois », mais seulement se dire tel. Pratiquement, il les observait avec un scrupule que n'ont pas toujours ceux qui se déclarent leurs amis et qui comptent quelquefois sur leur indulgence. L'ennemi, intelligent et théorique, d'une légalité sait fort bien qu'elle est plus forte que lui et, ne fût-ce que par pur égoïsme, il se garderait bien d'entrer en conflit avec elle. L'anarchiste vrai est le meilleur des hommes et il n'est le plus mauvais des citoyens que précisément en se refusant à entrer en contacts avec ces lois qu'il réprouve intérieurement. Sa prudence est incomparable. Dans un pays peuplé d'anarchistes, il faudrait fermer les tribunaux. L'anarchiste philosophique porte en lui-même une loi plus sévère que les lois promulguées et il n'a jamais même songé à y contrevenir. C'est Tolstoï qui a poussé le plus loin l'idée de l'anarchie. Il se serait fait écraser plutôt que de lever la main pour se détendre, parce qu'en se défendant on fait toujours quelque mal. Prière de ne pas le confondre avec un bandit de grand chemin. Il ne faut pas déshonorer les mots innocents (« Les anarchistes », Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 155-156).

Le jeu

La Chambre, l'autre jour, par surprise (ces choses n'arrivent jamais autrement), vota la suppression des jeux dans les casinos et autres établissements où le baccara et les petits chevaux viennent si puissamment en aide au traitement thermal de la maison d'à côté. C'est sans doute pour cela qu'elle a oublié les grands chevaux. Ce sera pour la prochaine fois, à moins qu'on ne s'aperçoive que les uns étant aussi malfaisants que les autres, on ne rétablisse les uns et les autres dans leurs vieux privilèges. Pour Paris, les grandes maisons de jeu sont à Auteuil, Chantilly, par exemple. Quand l'une ferme, l'autre ouvre ses barrières. Des gens passent leur vie à aller de l'une à l'autre, guidés par ce cri singulier qui, à certaines heures emplit les rues : « 'Plet des curses ». La Chambre a donc protégé de grandes maisons de jeu contre toutes sortes de maisons de jeu petites et moyennes. Il est vrai qu'elle ne l'a pas fait exprès. Mais dans ces questions, il serait bon tout de même de savoir où l'on va et d'agir en conséquence. Mais il est difficile d'embrasser d'un seul coup d'œil une question aussi complexe que celle du jeu, et si on ne voit pas l'ensemble, il y a beaucoup de chances pour que l'on donne à un des détails une importance qu'il n'a pas. J'ai vu fonctionner les petits chevaux dans plus d'un casino. C'est un jeu innocent auprès de la pelouse d'Auteuil. Il n'y a aucune raison pour que l'on défende le jeu entre quatre murs et qu'on le permette à l'air libre. On peut considérer aussi que la suppression des jeux publics équivaut à l'encouragement des jeux clandestins. Or, le jeu gagne beaucoup en immoralité lorsqu'il n'est pas surveillé par un large public. C'est même là le seul argument en faveur du pari mutuel. On est certain, dit-on, de n'y être volé que par le hasard. C'est bien quelque chose. Mais les casinos ne sont pas des lieux mystérieux. On peut tout aussi bien surveiller leurs salons que les champs de courses. Donc, j'attends un amendement au projet voté en première lecture. L'ouvrier qui perd à Auteuil son salaire de la semaine est aussi intéressant que le bourgeois qui écorne sa fortune dans le salon d'un grand casino (« Les jeu », Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 163-164).

Les vieux plaisirs

J'essayais, ces jours-ci, de lire un manifeste futuriste contre l'art, la poésie, l'éternelle émotion contenue dans le ciel étoilé, le clair de lune, la mer, les forêts, tout ce qui est beau et le demeurera tant qu'il y aura un peu d'intelligence chez les hommes capables d'émotion. Comment de telles nigauderies ont-elles pu éveiller des colères ? — car elles en ont éveillé. Celui qui bafoue le spectacle du firmament, du champ des étoiles où l'éternel moissonneur a jeté sa faucille d'or, est un sot, et pire : une bête, une brute. Le malheureux regarde en vain, il ne voit pas, les yeux de son esprit sont fermés. Et il ne faut même pas le plaindre, car il est impossible qu'il comprenne même pourquoi on le plaint. Autant plaindre le cochon qui fouille dans son auge. Ces choses-là ne sont pas faites pour lui. Il n'est bon qu'à l'engrais. C'est toujours le poème en prose de Baudelaire, qui est peut-être la plus belle des fables, Le chien et le flacon : « Ah ! misérable chien, si je vous avais offert un paquet d'excréments, vous l'auriez flairé avec délices et peut-être dévoré. » Mais ce chien est encore supérieur à l'homme qui se détourne des choses à jamais belles et émouvantes, car sa sensibilité, si elle est limitée, est profonde, et il sait lire sa joie ou sa douleur dans les yeux. ou dans la voix de son maître. Il n'y a pas que le « paquet d'excréments » qui soit délices pour lui ; il y a aussi l'émotion de son maître à laquelle il participe. Mais je vois un point où le chien de Baudelaire et un futuriste ont exactement la même attitude : tous deux aboient à la lune (« Les vieux plaisirs », Nouvelles dissociations, Editions du Siècle, 1925, pp. 179-180).