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Novembre [1895]. Madame Boulton. Qu'une femme tue son mâle, ou un mâle sa femelle, qui cela peut-il émouvoir ? Et qui cela peut-il intéresser hormis les statisticiens et quelques philosophes ? Je veux bien que l'on me protège contre des ennemis inconnus, l'escarpe ou le cambrioleur, mais contre moi-même, vices ou passions, non. L'intervention de la justice en de tels cas est absurde. On n'oserait pas dire qu'il s'agit ici et partout de punir ; cette prétention baroque est abandonnée ; il s'agit d'empêcher une récidive : or, quelle apparence que Mme Boulton déclenche un second coup de son revolver sentimental ! Les substituts, avant de requérir, devraient lire l'histoire de Molly Bliss, par l'abbé Prévost ; cela tient en six pages et c'est fort édifiant. Aujourd'hui, les hommes ne sentent pas assez la mort autour d'eux ; ils s'habituent à vivre avec la sécurité du cloporte tapi sous une écorce d'arbre ; c'est pourquoi il est bon qu'un cloporte soit taraudé de temps à autre : cela fait réfléchir les autres cloportes. Cosmopolitisme. Vraiment, ces aveux, que voici, M. Brunetière les eût-il écrits, il y a cinq ans ? Le kangurou a pris l'éléphant sur son dos et a bondi plus haut peut-être et plus loin que l'éléphant n'eût voulu. Ses idées (celles de l'éminent critique) s'émancipent et donneront de l'inquiétude aux prudents, mais M. Brunetière a prouvé assez de bravoure et avoué assez de mépris pour dédaigner les prudents. Donc il proclame l'unité littéraire universelle et raille, en passant, ceux qui ne pardonnent pas à Ibsen et à Tolstoï d'avoir écrit « hors de France ». Sa conclusion, qui n'est qu'un espoir, est vraiment d'un noble esprit : « ... Si le cosmopolitisme littéraire gagnait encore et qu'il réussît à éteindre ce que les différences de race ont allumé de haine de sang parmi les hommes, j'y verrais un gain pour la civilisation et pour l'humanité tout entière. » Malheureusement les littératures n'ont plus guère d'influence ; elles ne parviennent au peuple qu'à l'état de relavures, ces bonnes relavures dont s'est si âprement réjoui Carlyle et elles ont plus d'effet sur le ventre que sur le cerveau. p. 15-16, 7e édition, 1921. Décembre [1895]. Nayve. Ce qui fut amusant surtout le long de ce procès : la naïve course de bons magistrats, avocats, jurés, public et journalistes à la recherche de la vérité. Deux ans, ils ont couru, presque deux ans, pour finir par avouer, tout essoufflés, leur impuissance et leur sottise. On dira que la justice fut instituée pour cela, la recherche de la vérité. Est-ce bien sûr ? Il faudrait en tout cas opérer cette manœuvre pénible avec moins de foi et ne pas s'imaginer qu'en interrogeant sur un fait cinquante témoins on trouvera la Vérité ; cinquante témoignages font cinquante vérités, voilà tout. Mais pas plus que la philosophie, la justice n'en démord. Elle cherche la Vérité. Tot capita, tot sensus. Messieurs, et chaque opinion est une vérité, et chaque opinion et chaque vérité est la bonne et la vraie Vérité. Pour jouer la tragi-comédie humaine il faut un sérieux mitigé de sourire. Augier. Augier, augiesque. Voici le Maître, car viennent de choir les derniers voiles de lustrine. Augier en marbre ! Augier en bronze ! Jamais tel affront ne fut fait à la gloire, mais il fallait bien compléter le vers mnémotechnique : Augier, Chappe, Dolet, Raspail et Bobillot. Augier ! Tous les lucratifs rêves de la bourgeoise économe ; tous les soupirs des vierges confortables ; toutes les réticences des consciences soignées ; toutes les joies permises aux ventres prudents ; toutes les veuleries des bourses craintives ; tous les siphons conjugaux ; toutes les envies de la robe montante contre les épaules nues ; toutes les haines du waterproof contre la grâce et contre la beauté ! Augier, crinoline, parapluie, bec-de corbin, bonnet grec... p.17, 7e édition, 1921. |