1904

282

Janvier [1905].

Herbert Spencer. — Est-il vrai qu'il était presque inconnu en Angleterre et que sa mort n'y a été qu'un tout petit événement ? Les journaux nous l'ont affirmé, mais cela est incroyable. Je voudrais avoir là-dessus l'opinion de M. Edmund Gosse ou celle de M. Ernest Newman. Avaient-ils l'impression que Spencer fût ou ignoré ou dédaigné ? Il faudrait encore savoir si c'était du peuple, ou des classes moyennes ou des hommes cultivés. Et si cela est exact, même partiellement, ne faudrait-il pas encore se demander à qui la faute, et si ce ne sont pas les écrivains eux-mêmes qui seraient responsables de l'absence de gloire où aurait vécu le premier d'entre eux ? Le peuple ne connaît rien directement que son journal. Il ne peut pas plus, Anglais, lire Spencer, que, Français, lire Taine. C'est au journaliste à faire son éducation intellectuelle. En France, le journaliste n'y manque pas. Soyons justes : pour un grand écrivain qu'il méconnaît ou qu'il bafoue, il en célèbre dix avec abondance et avec enthousiasme. Souvenons-nous, si c'est encore possible, de feu M. Larroumet qui trépassa, il y a quelques mois. Qu'était-il de son vivant ? Rien du tout ; un des quinze ou vingt normaliens qui n'ont pas encore pu, à eux tous, faire oublier l'infiniment oubliable Sarcey. Que devînt-il, au lendemain de son trépas ? Un grand homme. Je crois que je n'oublierai jamais un certain article où Larroumet était comparé à Gœthe, à Balzac Cela faisait rougir comme une mauvaise photographie obscène. Le peuple anglais est peut-être privilégié : il ignore les Spencer, mais cette ignorance a rarement à s'exercer; il ignore les Larroumet, et cela lui tient le cerveau propre.

Non pas que je méprise un M. Larroumet. C'était un journaliste honorable, un professeur honorable, un fonctionnaire honorable, un académicien honorable, et un mauvais écrivain : cinq motifs d'estime ; mais je compare deux incidents, et je trouve que si l'un n'a rien de glorieux pour le peuple anglais, l'autre ne l'est guère plus pour le peuple français. Il vaut mieux ignorer que de savoir mal. Ce gentleman qui se montra ahuri quand on lui affirma qu'Herbert Spencer était un grand philosophe est moins affligeant que ce bourgeois qui vous dit : Hein ? Larroumet ? Les maîtres s'en vont !

Si le journal anglais est une école d'ignorance, le journal français est une école de badauderie.

Mais ce Spencer, dont nous avons lu les louanges rédigées par tant de gens qui n'avaient jamais ouvert ses livres, était-il vraiment le génie transcendant dont la presse a donné l'image multipliée ? Que reste-t-il de lui, en somme ? Il reste, d'abord, cette borne qu'il a plantée, en tremblant, aux limites du connaissable. Cette borne, acte de piété prudente, me gâte les perspectives de la philosophie spencérienne ; j'en vois l'ombre se projeter sur les paysages de la connaissance : est-ce un cube de pierre ou une bible ? Il n'y a ni connaissable ni inconnaissable. Tout est inconnaissable, mais ce qui l'est le moins est précisément ce que Spencer mettait en dehors de nos atteintes. L'inconnaissable, en fait, est fort connu : c'est le domaine religieux. Laisser ce domaine à la disposition du peuple, rien de plus sage ; mais il vaudrait mieux appeler les choses par leur nom vulgaire, imiter jusqu'au bout les attitudes de Descartes ou de Gassendi. L'inconnaissable, terrain admirable à bâtir des églises : DEO IGNOTO.

Bien à l'abri derrière son terme, M. Spencer, lui aussi, traça les plans d'une église et, lui aussi, mais dans le connaissable, disait-il, fonda une religion, celle du progrès indéfini. Nous avions déjà vu cela dans Condorcet, mais le cerveau de ce bon philosophe tournait à vide ; Spencer jeta entre les meules l'idée d'évolution. Le moulin donna un temps d'abondante farine : toutes les intelligences en furent nourries.

L'idée d'évolution n'est pas une chimère, quand on la conçoit purement mécanique, c'est-à-dire quand on se garde de lui donner des buts moraux ou bienfaisants. Spencer n'eut pas cette prudence. Il crut que l'évolution évoluait vers le bien, vers le bonheur: et revoilà les contes à endormir les petits enfants. C'était, a dit assez durement M. Th. Ribot, un optimiste anarchiste. Pour lui la vie possédait en soi une vertu d'organisation spontanée qui devait nécessairement s'épanouir un jour en une fleur de perfection. Mais cette perfection, il la confondait avec la complexité. Or, la marche de la nature est différente. La complexité n'est pour elle qu'une étape vers la simplicité. A mesure qu'elle écrit, elle efface.

Anarchiste, cela doit s'entendre ici : partisan d'un État à pouvoir restreint, d'une constitution infiniment libérale, ami de toutes les initiatives individuelles, ennemi des Lois, c'est à-dire de la tyrannie. Cet anarchisme, qui devient rare, est le rêve public ou secret de tous les bons esprits ; mais c'est un rêve ; le citoyen jouit d'être tyrannisé. Optimiste, M. Spencer l'était jusqu'à la saturation. Cet état est contraire à l'esprit scientifique ; il n'y a de science véritable que chez celui qui oublie même qu'il est un homme. Le désintéressement doit aller jusque-là. Herbert Spencer se confina dans son humanité ; il voulut concilier le sentiment et la raison, faire avec ces deux éléments une sorte de sentimentalisme raisonnable où, comme à un abreuvoir commun, tous les hommes seraient venus se désaltérer. « Sa philosophie, dit un de ses admirateurs, est essentiellement pacificatrice. Elle cherche à réconcilier l'expérience avec l'a priori, la science avec la religion. Il a voulu terminer le conflit tragique et éternel du cœur et de la raison. Et s'il n'y a pas réussi de façon à décourager l'esprit humain d'un nouvel effort, il lui reste, du moins, l'honneur d'avoir tenté, avec presque tous les maîtres de la pensée, cette difficile et haute entreprise (1). » M. Henry Michel s'abuse. Les vrais maîtres de la pensée ont toujours dédaigné de mettre la main à ces combinaisons adultères ; et leur tâche éternelle est, au contraire, d'accentuer cruellement ce conflit, et, cependant qu'ils compatissent à la sentimentalité des hommes, de leur en montrer, d'un doigt ironique, le ridicule.

Spencer n'avait pas le sens du ridicule ; c'est-à-dire qu'il manquait de géométrie dans l'esprit. Il accumulait des objets disparates de forme, de poids et de volume ; il additionnait des bœufs et des autruches avec l'avidité et la sérénité de ces avares à qui tout est bon, qui fait nombre. Son sens critique était des plus médiocres.

Mais son intelligence était vaste. C'était un immense palais sans art et sans goût où il entassait les faits dans les armoires ; de temps en temps, il en dressait l'inventaire. C'est ce qu'il appelait faire la synthèse des connaissances humaines. La race est terrible : à trois siècles de distance, avec une méthode qui simule la rigueur théologique, il refaisait l'œuvre de Bacon.

Au commencement du dix-septième siècle, des hommes purent profiter beaucoup à l'œuvre de Bacon ; à la fin du dix-neuvième, celle de Spencer fut un réservoir immense de science. Les faits systématisés sont utiles ; ils le sont moins que les faits libres, ceux que l'on choisit soi-même, mais quand on sait lire, quand on est capable de doute, des travaux comme ceux de Spencer sont providentiels. Ils m'ont donné de grandes joies et j'en ai gardé pour ce grand homme (tout de même, c'est un grand homme) une profonde reconnaissance. J'ai un petit cahier de notes tiré des Data of Ethics qui fut longtemps pour moi un préservatif contre les mauvaises pensées, c'est à-dire contre le rationalisme. Spencer était naturiste, comme Bacon, et, comme lui, collectionneur. Oubliez le catalogue et regardez dans les vitrines : c'est un beau musée.

(1) Le Temps, 11 décembre.

pp.243-249 de la 7e édition, 1923.


283

[Janvier 1904].

Ce qui reste de Mallarmé.

pp. 249-250 de la 7e édition, 1923.


284

[Janvier 1904].

Les Trois Anarchies. — II y a encore des anarchistes. Ils semblent réactionnaires. A moins que, sous ses trois formes présentes, l'anarchie ne soit éternelle.

Il y a celle des intellectuels, qui réclament la liberté de tout dire, tout écrire, tout figurer : journaux, revues, livres, tableaux, estampes, statuaire, théâtre, etc. Cela ne va pas plus loin, car l'intellectuel vrai a réalisé toute son idée.

Il y a celle des malins, des filous, des fraudeurs, des gens qui filent entre les mailles, trouvent moyen de vivre libres dans une société pleine de pièges, comme des serpents ou des loups dans un bois plein de collets. Satisfaits de leurs ruses, inquiets pourtant, ils se réjouissent violemment dans leurs tanières ou leurs hôtels, cambrioleurs, financiers, politiciens, maraudeurs, contrebandiers, pirates, etc.

Il y a celle des simples qui, nourris de lectures bizarres ou de paroles extravagantes, attendent, menaçants, la réalisation matérielle, tangible, de la doctrine, et, parfois, essaient d'en pratiquer les principes ou d'en hâter l'accomplissement par la terreur. Quelques-uns acceptent le martyre : état d'esprit des premiers chrétiens, de ceux qui n'avaient pas encore la croyance à la vie future. Ce sont des émotifs.

pp. 250-251 de la 7e édition, 1923.


285

[Janvier 1904].

« Ma Vérité ». — Le raisonnement de Stirner : « Ma vérité est la vérité », ne me déplaît pas. C'est de l'idéalisme pur. Quand deux partis s'engagent à répéter cet aphorisme impudent, après avoir bien crié, ils en viennent aux coups, nécessairement, et la solution se dessine. C'est la guerre civile qui pose le dernier trait, achève la figure. Le parti vaincu se cache, emporte son erreur avec lui. La vérité triomphe toujours, car la vérité, c'est ce qui a triomphé.

p. 252 de la 7e édition, 1923.


Février [1904].

286

Le Canal de Panama et M. Edouard Drumont. — Depuis les histoires d'Egypte, la France n'a pas commis une faute de politique extérieure plus grave et plus humiliante que l'abandon du canal de Panama. Que d'abandons, pourtant ! Le Canada, la Louisiane, l'Inde, l'Orient. Nous sommes une race de commenceurs. Toute entreprise qui ne se réalise pas aussitôt nous ennuie ; à la première difficulté, nous nous retirons avec joie, pour aller, dans un autre coin du globe, entamer une aventure dont on ne sait jamais comment elle finira. « Les amours, dit La Bruyère, meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre. » Ainsi en est-il, pour la France, de ses conquêtes coloniales. Mais c'est un oubli cynique : n'allons-nous pas, dans quelques mois, participer à l'exposition et aux fêtes par quoi les Etats-Unis célébreront l'acquisition de la Louisiane ? Ce cynisme politique, M. E. Tardieu l'a oublié dans sa nomenclature des variétés de cynisme : il est un des plus révoltants et, quand on y participe soi-même, involontairement, l'un des plus tristes. Peut-être rentre-t-il dans le cynisme du faible qui fait risette à son vainqueur ? Oui, je sais, il faut être prudent ; mais une nation qui sent la nécessité de la prudence doit entendre en même temps les premiers avertissements de la déchéance. Un amant commence à se ménager. D'abord, c'est involontaire ; d'une inconsciente main, en composant son poème, il élargit les interlignes ; puis la réflexion intervient et suggère que huit ou dix vers, bien adroitement disposés, remplissent une page fort convenablement. Les années vont et la page blanchit ; elles vont, et elle recouvre sa définitive virginité. Dans son amour de la gloire et sa volonté de puissance la France en est au quatrain : après le partage du Maroc, si elle le souffre, elle en arrivera au distique. L'Espagne et le Portugal lui feront place sur le banc où, se chauffant au soleil, « ces illustres débris se consolent entre eux ».

Il y aurait une distinction importante à faire entre le sentiment général de la nation et le sentiment particulier des politiciens de gouvernement; mais, après tout, serait-elle justifiée ? Un gouvernement n'est-il pas toujours plus ou moins représentatif de l'élément gouverné ? Laissons. Aussi bien il s'agit du canal de Panama et ce n'est pas le gouvernement qui en a imposé la renonciation au peuple ; ni le peuple, au gouvernement. Le crime appartient tout entier à un homme dont on n'apprécie pas toujours la véritable valeur : M. Edouard Drumont. Il est très intelligent et très instruit ; et sa tournure d'esprit, avec un fonds chrétien, est philosophique. C'est le meilleur journaliste de ce temps ; il est peu de ses articles où, parmi des violences et des énormités, il n'y ait quelques lignes qui incitent à réfléchir. Sa popularité fut très grande, pendant quelques années ; je pense qu'elle a fléchi un peu et que son influence, qui irradiait au large, s'est sensiblement localisée. Il est encore puissant; il a eu la puissance. C'était aux temps de l'ancien sémitisme ; il menait les événements, il gouvernait la magistrature, faisait trembler le Parlement ; il était le maître. Alors, avec cette détestable inconscience des croyants et des spiritualistes, mû par des idées de vérité, de justice, d'égalité, de libération, il entreprit sa grande œuvre, qui fut son grand crime, « Panama ».

Sous prétexte de réprimer quelques abus, qui, après tout, ne regardaient que les actionnaires, il a ruiné une entreprise que l'on ne pouvait atteindre qu'en blessant la France elle-même. Il croyait bien faire ; et c'est ce qui est terrible. Il fut le médecin qui voit le mal, le décrit, en prédit les phases et n'a à jeter dessus que des remèdes exaspérants ; celui qui saigne les anémiques et sur les brûlures jette du vitriol. Ou bien, qui sait, l'amant jaloux et fou qui poignarde sa maîtresse ? Plutôt l'homme à idées fixes et qui, dans son entêtement terrible, ne conçoit pour ceux qu'il aime que les seules joies qui lui conviennent personnellement. Cette psychologie est difficile, je l'avoue, et il est possible que je n'y démêle rien. Mais les actes sont là et les faits : celui grâce auquel le canal de Panama va devenir une œuvre nord-américaine, un outil de guerre dirigé contre la France et contre les éléments latins du monde, celui-là fut un homme détestable.

Ce serait l'occasion de dire un mot de sa campagne antisémite menée avec une injustice telle qu'elle a fini par la révolte de la race la moins apte à la révolte, la plus décidée aux compromissions et aux soumissions. A force de parler du péril juif, alors douteux ou fort peu pressant, il l'a créé ; les victimes de son verbe audacieux se sont soudées en un bloc qui, à la vérité, est devenu dangereux. Mais sans M. Drumont, il n'y aurait pas plus de question juive, ni de péril juif en France, qu'il n'y en a en Angleterre. En attaquant les Juifs avec la violence désordonnée que l'on sait, il a donné aux Juifs la conscience de leur force. Et M. Drumont a été vaincu : et avec lui ont été annihilées des forces dont l'exercice n'était peut-être pas inutile au bon fonctionnement de la machine française.

D'un mot qui n'a pour moi qu'un sens littéraire, mais qui a pour lui un sens réel, je dirais que M. Drumont est un être satanique. Cependant, son satanisme fut inconscient. Les anges révoltés, eux aussi, croyaient peut-être travailler à leur bonheur et à ceux de leurs frères. Milton a raconté cela, et il a fait de Satan une belle et mélancolique figure. Je suppose que M. Drumont ressent, lui aussi, quelque mélancolie, quand il considère la métamorphose en mal de tout le bien qu'il voulait faire.

pp. 252-257 de la 7e édition, 1923.


287

[Février 1904].

Encore la Cruauté des philanthropes. — A propos d'une note parue sous ce titre dans les avant-derniers « Epilogues », j'ai reçu d'un anonyme (qui pourrait bien être un familier de l'Assistance publique) une lettre qui n'est pas sans intérêt. D'abord, elle confirme le fait monstr[u]eux de l'abandon légal. Voici le passage :

« La mère qui abandonne son enfant se reconnaît par cela même incapable (tout au moins matériellement) de l'élever : il est logique que ses droits soient aussi cédés à l'orphelinat quelconque qui s'en charge.

La mère signe donc l'abandon légal de l'enfant ; elle le confie à l'Assistance publique jusqu'à sa majorité.

Si, après renseignements pris, la mère est jugée digne d'intérêt, à dates fixes elle pourra venir savoir des nouvelles de l'enfant et même avoir des relations directes avec lui (après autorisation) soit par visites, soit par lettres, et ce cas est plus fréquent.

Si, au bout de quelques années, la situation de la mère s'est améliorée et si elle redemande son enfant il ne lui est pas refusé : l'Assistance s'assure que l'enfant peu sans dommage pour lui, lui être rendu (après consentement de l'enfant) et réclamera, suivant le temps que lui est resté l'enfant, une indemnité.

Ceci pour les parents.

Toutes les précautions prises.

Souvent insuffisantes encore. Si nous ne sommes plus « aux temps abhorrés de jadis où une femme pauvre pouvait confier son enfant quelques années à un hospice », nous ne sommes pas encore au temps où certains parents ne songeront plus à spéculer sur leurs enfants.

Le fait n'est pas rare où tels parents paraissent offrir les garanties désirées par l'Assistance Publique, où l'enfant consentant rentre dans sa famille et y est exploité.

C'est triste mais cela est. »

Suit l'émunération des soins qui entourent l'enfant abandonné. On lui apprend un métier, je le sais, soit mécanique, soit agricole. Toute cette partie du rôle de l'Assistance Publique est dignement remplie. Ce qui reste affreux, c'est l'abandon légal, malgré ses tempéraments, c'est l'alternative où l'Etat met la femme pauvre : ou garder son enfant et le voir mourir de faiblesse sous ses yeux, ou le délaisser légalement. Si ensuite l'administration permet des relations entre la mère et l'enfant — relations indirectes, relations par lettres, ce qui suppose sept ou huit ans de silence, — c'est une tolérance de sa part : elle peut refuser.

L'indignité ? Soit. Mais c'est un cas particulier, quoiqu'il puisse être fréquent. Il faut faire de la psychologie sérieuse. Une mère qui, par misère, abandonne son enfant n'est pas à cause de cela indigne. On n'a pas le droit, humainement, de la punir pour un manquement d'argent. Elle devra donc, ayant confié son enfant à un hospice, pouvoir le reprendre quand il lui plaît. Mais tout cela ce n'est qu'une extension de la « garderie » ; il n'y a là rien de révolutionnaire ni d'immoral : c'est le principe de l'aide mutuelle. J'abhorre le socialisme, mais non les institutions de mutualité, de coopération et d'assurance, qui sont, chez un peuple, une preuve, non de bas humanitarisme, mais de clairvoyance et d'intelligence.

Les enfants ainsi abandonnés sont presque toujours des enfants naturels. Que de choses à dire aussi sur cela, sur la honte qui accompagne toujours l'accouchement d'une créature humaine non mariée ! Une telle barbarie religieuse est vraiment négative de tout le reste du progrès matériel. C'est si bête ! L'homme, vu sous certains aspects, est un des plus méprisables des animaux. L'homme est un animal domestique ; et, chose étrange, il s'est domestiqué lui-même. Il aspire à ne faire l'amour que muni d'un « laissez-passer ». Cet animal, vraiment, a de la chance d'avoir découvert le feu.

Il y a, en Italie, au moins un hospice où toute femme, riche ou pauvre, peut venir accoucher, un loup sur la figure. Elle y est reçue comme une femme anonyme, comme la femelle; et c'est très beau.

pp. 257-260 de la 7e édition, 1923.


288

[Février 1904].

Documents sur le protestantisme (1). — M. Frank Puaux a bien voulu me renseigner sur l'origine des documents que j'ai cités, il y a quelques mois, et dont l'authenticité fut assez maladroitement contestée par quelques journaux genevois :

« Voulez-vous me permettre de vous donner le nom de ce « brave pasteur » dont vous avez reproduit une lettre si curieuse dans le Mercure de France ? Est-ce une erreur de ma part de croire que vous avez trouvé le fragment de journal, auquel cette lettre est empruntée, dans une boîte très voisine du Pont des Arts. Avant vous, sans doute, là même j'avais acheté les premiers cahiers de cette naïve correspondance et quelques cahiers de cours qui me révélèrent ce nom qui vous était demeuré inconnu. Nulle erreur possible, car les indications que vous donnez concordent étroitement avec les documents que je possède.

Ce pasteur s'appelait Ambresin et était originaire du canton de Vaud ; aussi bien la Revue suisse, qui semblait douter de l'authenticité de la lettre que vous citiez, devra-t-elle, à plus juste titre, faire amende honorable.

Je connaissais M. Ambresin, l'ayant rencontré à Paris, à diverses reprises, dans les dernières années de sa vie. Malgré un long séjour en France, il avait conservé l'accent le plus effroyablement vaudois qui se puisse imaginer; son aspect était étrange ; deux yeux énormes roulant sans cesse entre un nez puissant. L'homme était excellent, mais verbeux à l'excès, et l'entendre demandait souvent une ferme patience. Il avait fait ses études à l'école de théologie de l'Oratoire de Genève et était l'un des derniers survivants des élèves d'Edmond Scherer, dont il se plaisait à rappeler l'enseignement. M. Ambresin appartenait donc à une génération qui avait subi, d'une manière très profonde, l'influence du Réveil religieux qui suivit la chute de l'Empire.

Si je vous donne ces détails, c'est afin de replacer M. Ambresin dans son milieu et de le présenter tel qu'il était, d'un caractère très original et à ce titre ne donnant en aucune manière le type normal du pasteur protestant français... »

S'ensuivent des réflexions qui témoignent que M. Puaux est un protestant intelligent, mais qui sont pour moi sans au delà. Il me conseille de ne pas juger du protestantisme d'après ses déformations, mais d'après son type normal. Il n'y a pas de type normal ; cela, c'est un pur concept. Quant aux déformations et exagérations, elles représentent le seul côté par lequel nous puissions aborder les psychologies. La méthode créée par M. Ribot est toujours utile : ce sont les maladies de la croyance qui permettent de voir ce qu'est la croyance.

M. Puaux me permettra de négliger la fin de sa lettre où est invoqué S. Paul, lequel était, paraît-il, « ouvrier de Dieu ». S. Paul n'est rien autre chose pour moi qu'un écrivain médiocre et frivole. L'Eglise catholique défend à ses fidèles la lecture intégrale et suivie des Evangiles. Quelle prudence ! La parole de Dieu n'est tolérable, comme celle de Scribe, qu'en musique.

(1) Voir plus haut, page 209.

pp. 260-263 de la 7e édition, 1923.


289

[1904].

La Guerre. — Il n'y a pas dix ans que j'ai commencé d'écrire ces Epilogues, et voici la troisième fois que je suis obligé de mettre en tête d'un de mes chapitres ces mots, qui deviennent le verset d'une litanie : la Guerre. Alors étant un animal tout soumis à I'expérience, humble sous les lois de la nature, je me vois, à mon grand regret, forcé de considérer les « pacifistes », tels que des utopistes analogues à ceux qui rêvent d'entrer en conversation avec les Martiens, ou d'abolir la douleur (donc le plaisir), ou d'augmenter l'intelligence en multipliant les écoles primaires. L'humanité, songe, croyant qu'un songe doit éclore, à force d'être songé, comme un œuf à force d'être couvé. Je pense à ces hommes chamarrés qui échangent des phrases, par-dessus un drap vert, à La Haye.

Toutes sortes de mouches bourdonnent autour de ce tribunal comique. Elles ne songent ni à la paix, ni à la guerre ; elles sont des mouches qui guettent un morceau de sucre. M. Nobel a eu la singulière idée d'instituer un « Prix pour la Paix ». L'exercice est à la portée de toutes les mouches du coche : elles bourdonnent. Mouches à sucre ou mouches à viande ? Elles font des cercles autour des premiers cadavres, à Port-Arthur : il en sortira des vers.

On désire la paix, on désire être tranquille, et même heureux, et après ? Quelle influence sur la marche fatale des événements peuvent avoir des désirs ? La paix ? On la possède quand on peut l'imposer. L'Angleterre est assurée de la paix, parce qu'elle défie sur mer toutes les convoitises. Dans combien de temps seriez-vous prêts en cas de guerre maritime ? demandait-on à un ministre anglais. Il répondit, en souriant : L'Angleterre est toujours prête. C'est là un mot qu'on n'attribuera jamais à M. Pelletan.

Et pas davantage sans doute à la haute excellence qui dirige les bateaux russes. Les ministres prolétaires de la République et les ministres aristocrates de l'Empire des Tzars semblent atteints d'une identique indolence. Ils fument des cigarettes ou leur pipe, en attendant les événements. Il est vraiment fâcheux que le premier acte de la guerre des Russes avec les Japonais ait humilié les Blancs devant les Jaunes. Je considère que dans ce duel les Russes me représentent. Ils sont les mandataires de toutes les races européennes. C'est très honorable pour eux, mais aussi très lourd. Il faut qu'ils soient vainqueurs. Les Japonais me font penser aux Martiens : c'est aux Russes de trouver le poison.

pp. 263-265 de la 7e édition, 1923.


290

[Mars 1904].

La Salle des callipyges au Louvre. — On a ouvert au Louvre une nouvelle salle de sculpture. Mais on a eu l'idée singulière d'y jucher les statues sur des socles tellement élevés que les regards atteignent difficilement plus haut que les reins. Encore faut-il dresser la tête et même la rejeter en arrière. Le socle règne dans tous les musées, dans les jardins ; partout où il y a une statue, il y a un socle. Pourquoi ?

La réponse est difficile. Je pense que c'est une habitude très ancienne qui nous a été transmise par les prêtres. Elle est absurde. Il est naturel que les prêtres, qui n'admettent chez eux que des dieux ou des demi-dieux, hissent ces personnages respectables sur des colonnes ou sur des autels. Cela augmente leur prestige. Les statues des églises sont faites pour être adorées ou vénérées ; plus elles sont loin de l'œil et plus elles en imposent à la piété populaire. Il ne faut pas qu'on puisse les regarder dans les yeux ; les sentiments qu'elles doivent inspirer sont ceux qui conviennent à un fidèle dont le bonheur est de s'humilier devant un être tout-puissant ou très puissant.

Mais rien de tout cela n'est valable, quand il s'agit de simples exemplaires de la beauté humaine. Nous n'avons pas l'habitude, quand nous considérons avec émotion une femme nue et belle, de la faire monter sur une table ; du moins c'est là un raffinement, précisément inspiré par les musées, auquel on n'a pas d'ordinaire le loisir de songer, en de telles conjonctures. Nous ne connaissons guère la beauté humaine que sous deux aspects : ou couchée, en diverses poses, ou debout, devant nous, front contre front et lèvres contre lèvres. L'homme étant généralement plus grand, il admire la femme un peu de haut en bas ; la femme, très légèrement de bas en haut, mais les femmes sont peu sensibles au spectacle du nu, il leur faut le contact.

Pourquoi donc le socle ? Cela serait si agréable de se promener, de plain pied, parmi un peuple de marbre. Cela donnerait à la statue une telle vie ! A-t-on jamais osé cela ; un parc de pelouses de grands arbres et, çà et là, foulant l'herbe, comme de vraies femmes, des femmes, belles d'être en marbre ou en pierre ? Il faudrait humaniser l'art, le rendre familier, vivant. Une simple dalle, haute de quatre doigts ; tel est le socle qui convient à toute statue de grandeur naturelle. Nous n'avons plus besoin de dieux ; que l'art nous donne des amis.

pp. 265-267 de la 7e édition, 1923.


291

[Mars 1904].

Sur l'idée de décadence. — Herbert Spencer croyait avoir imaginé la comparaison fameuse de l'organisme politique à l'organisme animal. Il se trompait. C'est Montesquieu qui, le premier, assimilant la vie d'un empire à la vie d'un homme, parla de la jeunesse, de la maturité, de la vieillesse de Rome, c'est-à-dire de sa croissance, de sa grandeur, de sa décadence. Assurément, pour l'empire romain, c'est un fait : on l'a vu naître, on l'a vu déchoir; mais la cause de cette déchéance fut-elle interne ou externe : c'est toute la question. Montesquieu a cru à des causes internes ; il a pris les transformations sociales, morales pour des signes de maladie : le contraire serait vrai ; la stagnation indiquerait l'anémie profonde. L'empire romain a succombé sous le poids des barbares excités par sa richesse, par son climat, car il s'étendait exactement sur les belles parties de l'Europe. Si l'Italie et la France disparaissaient, englouties sous une coalition septentrionale et asiatique, cela voudrait-il dire que, cent ans avant l'attaque, elles fussent en décadence ? Tel est cependant le raisonnement de Montesquieu.

Ceci est dit pour établir que je ne donne aucune valeur à l'idée de la décadence. C'est une idée d'après coup. Il est mort, donc il était malade ; nullement, il a été assassiné. Autre raisonnement : il est très malade, il va mourir. C'est possible, mais on a vu des gens très malades en revenir et fournir encore une belle carrière. Quand on parle de décadence française, je voudrais que l'on songeât à la France de la guerre de cent ans. Je voudrais aussi que l'on distinguât entre l'Etat, le groupement politique et la contrée, la figure géographique même : il y a des sols où la civilisation pousse toute seule ; il y en a d'autres où elle sera toujours chétive. Il y a des empires factices qui tombent à la moindre distraction des architectes ; il y en a de naturels dont on ne voit pas bien l'inexistence : acclimatés en Espagne, les Maures étaient devenus Espagnols ; retournés au Maroc, ils sont devenus Marocains. L'exemple est extrême et même inexact à cause de l'écart infranchissable qui persiste, malgré tout, entre un Sémite et un Aryen ; mais il montre bien l'influence du sol et du climat. La France peut s'écrouler politiquement : son sol continuera de produire des Français tout pareils aux anciens. Le Sémite et l'Aryen sont des variétés fixées ; mais les sous-variétés sont conditionnées par le sol. L'Algérie et même le Canada produisent encore des Français ; mais combien de temps cela durera-t-il ? Le type canadien, dans la caricature de là-bas, incline fort vers l'Indien. Le sol est terrible ; il est invincible.

Il n'y a pas d'histoire ; ou plutôt l'histoire humaine n'est qu'une branche de l'histoire naturelle des animaux. Des espèces fixées périront, comme cela est arrivé déjà ; celles qui sont en formation s'adapteront. Aucune des sous-espèces ou variétés européennes n'est fixée : le sol en fait ce qu'il veut. Les Allemands veulent transformer les Alsaciens en Allemands ; c'est une entreprise chimérique : il arrivera que les Allemands immigrés deviendront Alsaciens. Les hommes d'Etat devraient étudier la géologie, l'hydrographie et le régime des vents. Les langues subissent également l'influence du sol : un mot latin, débarqué à Marseille au sixième siècle, est devenu français nécessairement. On croit généralement que le provençal est voisin des dialectes italiens ; c'est une erreur profonde : le provençal est étroitement lié aux dialectes français, dont il suit les règles générales phonétiques. En démontrant cela, M. Antoine Thomas a écrit un beau chapitre d'histoire naturelle, de biologie linguistique.

C'est le sol qui crée les peuples et les civilisations, comme il crée les arbres et les forêts. Là où la civilisation a fleuri, elle peut refleurir, si les conditions climatériques sont demeurées les mêmes, si le régime hydrographique n'a pas été modifié par l'avidité des hommes.

La cause de la décadence de l'Orient, c'est la destruction de ses forêts. La civilisation ne peut vivre dans les terres chauves.

pp. 267-270 de la 7e édition, 1923.


292

[Mars 1904].

Une Ligue pour la moralité publique. — La France d'aujourd'hui souffre de toutes sortes de petites plaies secrètes ; des œstres des tiques, des filaires, cent parasites se sont rués sur son corps mal protégé. Voici une de ces nouvelles bêtes ; elle a pour nom scientifique : Ligue française de la moralité publique. Mais ce nom est mensonge, car elle est de Genève, comme tous les animaux de ce genre ; son protestantisme induré s'avoue par les noms de ses membres : Raoul Allier, F. Buisson, Réveillaud, Fiaux, etc. On ne peut pas être plus chrétien. Le but de cette association morale de malfaisance est de faire créer par le Parlement deux délits nouveaux : « Celui d'offre et de mise en vente des livres, qui, par leur titre, ou leurs dessins extérieurs, sont obscènes ou contraires aux bonnes mœurs ; celui de fabrication ou de détention, en vue d'en faire le commerce, de dessins, écrits ou objets de même nature. » J'ai souligné deux mots particulièrement intéressants. A l'avenir, sous la coupe des Buisson et des Réveillaud, l'autorité pourra saisir d'office n'importe quel livre sur le libellé de son titre. En second lieu, la détention de dessins ou écrits obscènes étant un crime on pourra perquisitionner partout, à fin de découvrir ces objets pervers ; nul ne sera désormais à l'abri d'une visite domiciliaire, s'il est soupçonné de détenir chez lui le Parnasse satyrique ou les gravures érotiques de Jules Romain.

Qui donc fondera une ligue, non contre ces insectes que le mépris suffit à écraser, mais pour la liberté absolue, la liberté folle, la liberté impudique, franche, naturelle, humaine, la liberté comme sous le roi Louis XV, la liberté comme sous le pape Léon X ?

pp. 270-272 de la 7e édition, 1923.


293

Avril [1904].

Evolution des ordres religieux. — Des lois récentes et celles que l'on prévoit vont activer l'évolution historique des ordres religieux. Elle a commencé le jour où trois ou quatre solitaires de la Thébaïde se réunirent pour vivre en commun. C'est déjà une réaction. Ce qui avait poussé au désert les premiers ermites, c'était bien moins le goût de la contemplation que le dégoût de la société. Les hommes ressentaient de l'ennui à vivre côte à côte ; un nouveau besoin se fit sentir, le besoin de la solitude. On partait sans espoir de retour, on abandonnait tout, avec délices, et l'on marchait jusqu'à la découverte d'un coin de pays sauvage et muet. C'est l'époque héroïque, et maladive aussi, de l'esprit monacal. L'ermite n'a qu'un but : vivre seul, n'entendre plus la voix humaine, ne plus voir le visage humain. Les idées religieuses sont presque secondaires pendant cette période. On obéit à une impulsion ; on s'en va « n'importe où, hors du monde ».

Cependant il faut une grande insensibilité ou, ce qui est peut-être la même chose, une grande force d'âme pour persévérer pendant toute une vie dans la solitude. Après avoir fui le visage humain, certains pleuraient son absence. Pour rester fidèles à leur vœu, ils groupèrent leurs cabanes, se réservant de goûter à des heures choisies tantôt la solitude, tantôt la compagnie ; le silence fut coupé par des instants de causerie ; l'essentiel de l'abbaye bénédictine était trouvé. Les réunions d'ermites se sont perpétuées jusqu'à nos jours sous le nom d'ermites de saint Paul ou de saint Augustin, de Camaldules ; les Prémontrés s'y rattachent aussi, mais avec de singulières atténuations, puisqu'ils acceptent la prédication et même le ministère pastoral.

Le groupement des ermitages se fit d'abord autour de rien ; mais çà et là un saint, un maître s'imposait. Sa cellule devenait le centre de la vie spirituelle : ainsi naquirent spontanément les premiers abbés. Mais il n'y eut rien de régulier, en Occident du moins, avant l'intervention de saint Benoît, qui rédigea la règle monastique à laquelle obéirent jusqu'au treizième siècle tous les ordres religieux. Les Bénédictins primitifs se retrouvent chez les Trappistes, qui sont des bénédictins réformés, ou chez les Chartreux, qui sont des bénédictins divergents ; quant aux célèbres Bénédictins des dix-septième et dix-huitième siècles, ce ne sont plus que des assemblées de savants, soucieux de s'assurer une vie calme et d'abondantes ressources pour leurs études.

Au treizième siècle, un nouveau type monacal était apparu, le type démocratique. Au père, qui est presque toujours prêtre, succède le frère, qui ne l'est plus que par accident. La création de François d'Assise, aujourd'hui agonisante, eut une très grande influence sur le développement de la vie religieuse. Le monastère s'ouvrait à tous, aux pauvres, aux serfs, aux simples, aux ignorants. Une vaste plèbe s'organisa. Le moine gagnait sa vie ; il travaillait de ses mains. Les Bénédictins des diverses obédiences ont défriché la moitié de l'Europe. Les Franciscains remplaçaient le travail par la mendicité. Leur succès fut immense, car ils réalisaient en eux l'idéal de l'homme du peuple, qui est la fainéantise. On désire toujours faire ce que l'on ne peut faire. L'ouvrier envie celui qui ne travaille pas et l'oisif voudrait bien posséder un métier, car il s'ennuie. Contemporains des Franciscains, les Dominicains sont également des frères, mais d'un idéal un peu moins bas : ils se vouaient à parler au peuple ; comme la parole est plus forte que l'exemple, ils acquirent une influence pratique et même, en Espagne, le pouvoir. Ils ont régné longtemps et laissé un mauvais souvenir, car leurs habitudes oratoires développaient en eux le fanatisme. Ce phénomène est très visible aujourd'hui parmi les hommes politiques.

Les frères différaient encore des moines par leur mode d'activité. Sans être cloîtrés, les moines sortaient peu de leur abbaye, d'ailleurs presque toujours située à la campagne et même en des régions difficilement accessibles. Les frères, au contraire, s'établirent dans les villes et vécurent dehors, vaguant par les rues, prêchant en plein air, toujours mêlés au peuple. La Réforme, cependant, qui excita leur verve, les trouva dépourvus de science théologique. Ils ne savaient que répondre aux critiques des doctes. Ce fut alors qu'Ignace de Loyola, faisant faire un nouveau pas, et très décisif, à l'évolution des ordres religieux, fonda sa compagnie. Loin de chercher, comme ses prédécesseurs, à différencier ses religieux des prêtres ordinaires, il voulut que, selon l'extérieur, ils fussent tout pareils aux vulgaires curés. C'est là le sommet de cette évolution, qui a son intérêt. Ignace rentre dans l'ordre commun ; il embourgeoise, si l'on peut dire, sa milice. On croit même qu'il autorisa le costume laïque et qu'il admit, d'autre part, des affiliés ou familiers vivant dans le monde. Plus tard, emportés par l'orgueil, les Jésuites voulurent se singulariser, et y réussirent très bien. Mais cela leur suscita des concurrents. Les ordres fondés au dix-septième siècle ne sont plus que des assemblées de prêtres, et même, comme à Port-Royal, de pieux laïques. Mais ceux-ci forment une branche aberrante des ordres religieux. Les vraies compagnies religieuses de cette époque sont les Oratoriens, les Sulpiciens, qui se font appeler, et encore aujourd'hui, Messieurs de Saint-Sulpice. Les ordres religieux sont définitivement rentrés dans la hiérarchie ecclésiastique.

Le dix-neuvième siècle est allé plus loin. Il a inventé le religieux de foi, de mœurs, mais vivant dans le siècle, pareil à un petit bourgeois, à un commis. Le mariage ne leur est même pas interdit, pourvu qu'ils en usent chrétiennement, avec une chasteté scrupuleuse, pourvu qu'ils le prennent avec des pincettes, comme une chose qui brûle. Cela s'appelle la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Il y en a d'autres. On les ignore, et pourtant elles couvrent la France, contre-partie des Francs-Maçons.

Cette forme est la dernière, nécessairement, que puissent prendre les ordres religieux. C'est la plus astucieuse. Le moine civil est invisible ; c'est une torpille dormante. Depuis quelques mois, il y en a une vingtaine de mille de plus, posées à tous les détours de la vie. Et leur nombre peut augmenter indéfiniment, sans que personne s'en aperçoive. Nous voilà protestantisés. L'esprit religieux va s'insinuer partout, comme un gaz insidieux ; et tel qui tremble à la vue d'une soutane présentera le défroqué à sa femme, et le défroqué pour la foi, au lieu de la séduire, la convertira, — et peut-être les deux.

pp. 272-277 de la 7e édition, 1923.


294

[Avril 1904].

Internats d'adultes. — On a transformé l'Ecole normale ; on aurait mieux fait de la supprimer. Il faut supprimer toutes les écoles, tous les internats, toutes les casernes, tous les séminaires : écoles de vices, soit pour le corps, soit pour l'esprit. Rien n'est plus malsain pour la race que l'élevage séparé des sexes. C'était la base des civilisations grecque et romaine : le gynécée engendre la légion thébaine; l'héroïsme est obtenu par la culture de l'infamie. Les couvents ont perpétué ces mœurs. Ce sont des réunions d'invertis mystiques : à de certains moments, ce furent des réunions d'invertis réels. Je ne sais ce que peut être l'internat pour des jeunes gens de vingt ans ; on ne sait que trop ce qu'il est pour les jeunes gens de seize ans. Mais ce point de vue n'est pas essentiel, quand il s'agit d'une école dont les sujets sont particulièrement laborieux et sérieux, et sans doute de sexualité tardive. Si quelques-uns y sont poursuivis par les hantises de la promiscuité du collège, le très grand nombre, insensible à tout ce qui n'est pas intellectualité pure, vit purement. Le vice qui ravage ces reclus est un vice d'esprit. On cultive dans les internats pour hommes une forme de l'infantilisme.

L'internat, qui n'est pas sans inconvénient pour les enfants, devient abominable pour les hommes. Ce sont des serres de tardivité intellectuelle. Il faut que l'enfant, dès que le poil lui pousse, vive dans une société complète ; la compagnie unique d'un même sexe retarde son développement. Les universités anglaises, ces internats raffinés, monastiques, prolongent l'infantilisme jusqu'aux environs de la trentaine. « Je me permettrai de fumer, disait, en quelque Cambridge, un de ces énervés, quand j'aurai trente ans. » II n'est pas nécessaire de fumer, et ce jeune homme aurait pu souhaiter de vieillir pour des motifs plus intéressants. Mais la puérilité de son vœu est, par cela même, très caractéristique.

Ce système a réussi à faire régresser le type jeune homme jusqu'au type jeune fille, ou, car il faut tout craindre, dès qu'il s'agit d'internat d'adulte, au type Bathylle, avec la rougeur en plus.

pp. 277-279 de la 7e édition, 1923.


295

[Avril 1904].

Les Noms de bateaux. — Un journaliste s'étonne que l'on ait donné à des croiseurs les noms de Descartes, de Pascal. « Il ne faudrait pas, dit-il, que nos marins crussent que Descartes et Pascal ont été des amis de la force... » En d'autres termes, le journaliste dit : « Il faut faire croire que Descartes et Pascal ont été des amis de la faiblesse... » Imitez-les. Pensez aussi à M. le comte Tolstoï. Ne répondez aux obus que par un sourire évangélique. Croisez-vous les bras et coulez héroïquement en songeant au paradis. Ces conseils infâmes sont clairement exprimés dans la petite chronique anonyme que je viens de lire dans un grand journal. Elle est, en plus, illustrée d'aphorismes ineptes dans ce genre : « Rien n'est indifférent en matière morale. » Mais ce qui est bête, c'est de vouloir faire passer Descartes et Pascal pour des contempteurs de la force. Descartes, qui était géomètre et mécanicien, savait (et sa philosophie le prouve) que tout est gouverné par la force, qu'il n'y a dans le monde que la force, ou des forces. Ses concessions au spiritualisme ne comptent pas. Il conçoit le monde comme une machine. Quant à Pascal, il est allé jusqu'à identifier la force et la justice ; il a clairement dit que la justice humaine sans la force n'est qu'une rêverie, que les décrets de la force sont nécessairement justes, puisqu'ils émanent de la force. C'est de l'arithmétique. Il est vrai que Pascal, comme chrétien, avait des idées différentes; mais elles sont sans valeur, étant extérieures à son génie, à sa logique individuelle.

« Amis de la force » : qu'est-ce que cela veut dire ? Il n'y a pas à être ami ou ennemi de la force. Il faut la subir. La raison du plus fort est toujours la meilleure. Pas plus que Pascal, La Fontaine n'aurait protesté contre l'inscription de son nom sur la poupe d'un vaisseau de haut bord. Ils appartenaient à un siècle où, malgré le délire théologique, on savait raisonner humainement des choses humaines.

pp. 279-281 de la 7e édition, 1923.


296

[Avril 1904].

Vanité familiale. — Le désir de l'inégalité est violent parmi les hommes. Loin de se vouloir égaux, ils se veulent différents et supérieurs. Les imbéciles seuls ou les humbles sans espoir réclament l'égalité. Tout homme sain désire s'élever, dominer et briser ses frères. La volonté de puissance se découvre jusque dans les plus obscures familles. Elle se traduit par de la vanité : c'est le premier pas. Un enfant naît-il à de braves gens appelés Hugot ? On lui donne le nom de Victor. S'appellent-ils Legrand ? Le fils aura pour nom Alexandre. Corneille ? Ce sera Pierre. Philippe ? Ce sera Louis. Antoine ? Ce sera Marc. Delorme ? Ce sera Philibert. Bart ? Ce sera Jean. Quint ? Ce sera Charles. Un bonnetier ainsi appelé, Charles Quint ? fit longtemps l'ornement de la rue de Rivoli. Quel nom pour Balzac !

La progéniture, plus tard, a l'agrément de s'entendre demander : Descendez-vous du célèbre corsaire, de l'illustre architecte ? Le plus souvent, elle s'affaisse, écrasée par un nom pesant et ridicule.

pp. 281-282 de la 7e édition, 1923.


297

Mai [1904].

Anecdotes tragiques. — On s'en souvient encore : l'une s'appela dans les journaux : le Drame de l'hôtel Régina (1), et l'autre le Drame du palais d'Orsay. Aussi obscures l'une que l'autre, différemment dramatiques, elles peuvent prêter à des réflexions en partie identiques.

Les héroïnes, d'abord, furent deux demi-mondaines ou à peu près, c'est-à-dire des femmes qui ne se piquent que d'une fidélité douteuse et momentanée, soit que les nécessités de la vie entravent leur bonne volonté, soit que leur tempérament les incline à des aventures précipitées. Cet état n'empêche pas une femme d'aimer, ni d'être aimée, et même avec jalousie, comme on le vit à la gare d'Orsay. Les hommes avec ces femmes à bonne fortune se conduisent donc exactement comme les femmes avec les hommes à bonne fortune. On voit alors, surnageant au-dessus de l'hypocrisie mondaine, une petite société où la femme jouit de droits sexuels exactement semblables à ceux de l'homme. Elle n'est pas plus diminuée pour avoir eu beaucoup d'amants qu'un homme n'est taré pour avoir eu beaucoup de maîtresses. Son expérience de l'amour physique n'a pas nécessairement desséché son cœur. Elle peut avoir l'âme presque aussi fraîche qu'une jeune fille, et l'on en voit d'ailleurs se conduire dans la vie avec une bravoure véritable.

Si les apôtres féministes avaient quelque bon sens et quelque connaissance de la physiologie, elles réclameraient d'abord pour les femmes la liberté sexuelle. Elles se feraient les évangélistes des mauvaises mœurs, — qui sont peut-être les bonnes. La première des libertés est d'être maître de son corps et des plaisirs qui lui sont possibles. A chacun ensuite, selon ses goûts, de restreindre volontairement l'exercice de cette liberté, soit que l'on ait une médiocre inclination à en user, soit que l'on en fasse don, pour une joie supérieure et totale, à un être choisi. Quand l'amour intervient, il brise toutes les logiques. Mais il a sa logique particulière. On a voulu, surtout au siècle dernier, l'identifier avec le mariage. Les mariages d'amour sont encore à la mode. Est-ce bien la place de l'amour ? Le mariage, du moins, s'en passe fort bien, et il n'est point de ménages mieux équilibrés que ceux dont il a été exclu. L'amour est un choix perpétuel. II exige une liberté perpétuelle, car, sans liberté, il n'y a pas de choix. Il faut pouvoir s'en aller à tout instant. Les amants qui ont trop d'intérêts communs vivent dans un état fort semblable au mariage et avec lequel l'amour s'accorde difficilement.

On ne peut donc guère rencontrer l'amour que lié à l'irrégularité. Une de ses conditions les plus communes, dans la civilisation actuelle, est l'adultère de la femme, l'autre est la liberté sexuelle de la femme. Mais, dans ce dernier cas, l'amant est presque toujours soumis au mariage ou à une vieille liaison ; de même que, dans le premier cas, si l'homme est libre, la femme est nécessairement mariée. L'adultère, le mensonge, la trahison doivent donc être comptés parmi les lois de l'amour. Il y a là une nécessité. Mais quelle en est la cause ?

Ceci, que l'amour, en tant que sentiment, l'amour dissociable de l'union physique, est une création de l'homme. C'est un jeu qu'il a inventé dans ses loisirs, comme les autres jeux. Or, cette invention, postérieure à la constitution naturelle du couple, s'est trouvée nécessairement en conflit avec une organisation préétablie. L'amour, dès ses premiers balbutiements, s'est manifesté comme un élément de dissolution sociale, et il est resté cela. Il tend constamment à détruire les couples normaux. Ne tenant compte ni du rang ni des convenances sociales, ni des intérêts d'une postérité possible, il est absolument anarchiste. Il ne veut recevoir de loi que de lui-même, de ses goûts : et rien n'est plus contraire à l'ordre, lequel exige au contraire le perpétuel sacrifice de la sensibilité personnelle.

Le conflit de l'amour et du mariage a été admis sans contestation aucune jusqu'au dix-neuvième siècle. Les cours d'amour du Moyen-âge posaient cette question : l'amour peut-il exister entre gens mariés ? et la résolvaient négativement. Au dix-septième siècle, il n'est question de l'amour conjugal que dans les livres de piété. Au siècle suivant, il n'en est plus question du tout. C'est la réaction chrétienne du dix-neuvième siècle qui imagina de fonder le mariage sur l'amour. Jadis, dans les classes supérieures, on se mariait pour avoir une situation dans le monde, pour assurer, par la procréation d'enfants, la transmission de ses biens, pour perpétuer son nom. Mais les hommes de ce temps-là, plus sages que nous, n'avaient jamais imaginé de corrompre une institution organique, le mariage, en y faisant entrer, comme un élément nécessaire, un principe désorganisateur, l'amour.

De l'introduction de l'amour dans le mariage est né l'adultère tragique. Être trompé par sa femme, l'être par son mari, cela semblait aux contemporains de Voltaire la chose la plus naturelle du monde, l'aventure inéluctable. Comme il n'y avait pas d'amour, il n'y avait pas de crimes. On ne voit pas le marquis du Châtelet allant à Cirey poignarder Voltaire, sous prétexte qu'il couchait avec sa femme. Ces choses ne se faisaient pas. On couchait ; on ne tuait pas.

Cette bonhomie tenait d'ailleurs en partie à la douceur générale des mœurs. L'amour irrégulier (l'amour l'est toujours) ne semble pas, à cette époque, avoir été beaucoup plus tragique que l'amour conjugal. Au dix-septième siècle, il est également fort calme, malgré la période des Poisons, pendant laquelle tant de femmes, les sottes ! empoisonnaient leur mari pour épouser leur amant. Ni La Rochefoucauld, ni La Bruyère ne parlent, à propos de l'amour, du meurtre, ni du suicide. L'amour tragique, importé peut-être d'Italie en Allemagne, nous revint d'Allemagne avec Werther. A tout autre qu'à Gœthe, incapable de se repentir, ce livre, le plus mauvais des livres, aurait donné de durs remords. Mais c'est le romantisme, surtout, qui créa le crime passionnel. De terribles niaiseries, tel cet Antony, de Dumas, furent prises au sérieux, et l'on poignarda les femmes par dilettantisme. Dumas fils acheva l'œuvre de son père, de Victor Hugo (Hernani, etc.), de George Sand, par son fameux : « Tue-la ! », cri d'un sauvage soudain ivre de morale.

Tuer ou se tuer par chagrin d'amour, signe de faiblesse. Se laisser absorber au point de préférer la mort à la douleur morale, c'est romantique, mais ce n'est pas noble. Un homme digne de ce nom doit toujours avoir en lui des forces en réserve et se trouver prêt à faire face à n'importe quel ennemi, même au désespoir. Tuer est plus bas. Outre que l'on s'expose aux plus humiliants démêlés avec la justice, on commet alors un acte d'une évidente lâcheté, puisque c'est un acte impulsif. Le premier devoir est de se rendre maître de soi-même. Et comment se rendrait-on maître des sentiments d'une femme, si l'on est incapable de dominer sa propre sensibilité ?

Ceux qui tuent, comme ceux qui se tuent, sont des débiles. Ceux qui ont quelque vigueur s'éloignent, souffrent, méditent et vivent.

Une belle vengeance est belle cependant. Les femmes en ont de sublimes et de cruelles. J'interprète ainsi le drame de l'hôtel Régina : dans un éclair d'indignation passionnée, la jeune femme s'est tiré un coup de revolver derrière la tête pour perdre son amant méprisable, faire croire à un meurtre. « Les femmes sont extrêmes ; elles sont meilleures ou pires avec les hommes. » Celle-ci fut-elle pire ? On ne sait. Elle fut naïve, car une vengeance payée de sa vie est payée cher, peut-être, quand on est une belle jeune femme et que l'adversaire est un aventurier banal. Mais si elle a fait cela, elle l'aimait ; il était donc pour elle un héros indigne, mais toujours un héros, un amant : et ainsi s'explique le geste fou. Ceux que nous aimons ne sont pas pour nous ce que la vie les a faits ; ils sont nos créations, ils sont nous-mêmes ; c'est notre pensée qui les anime, ce sont nos yeux qui les peignent et nos mains qui les sculptent. On ne se trompe jamais en aimant, car on n'aime jamais que l'œuvre de son désir.

Quant à l'aventure de l'hôtel du quai d'Orsay, son intérêt est qu'elle se passe au pays de l'amour libre, prouvant que la liberté de l'amour, si jamais les mœurs y arrivent, n'en diminuera pas le tragique. Le divorce n'a empêché, au contraire de ce que croyaient de naïfs législateurs, aucun drame d'adultère. Et cela parce que l'impulsif qui tue veut, non se séparer de l'être qui ne l'aime plus, mais, à l'inverse, se rapprocher de lui. Le rapprochement avec lui paraissant impossible, il opère de façon à ce qu'un rapprochement soit également impossible avec toute autre personne. Psychologie connue : c'est la jalousie dans ce qu'elle a de plus égoïste, de plus vulgaire et aussi de plus naturel. On ne sait d'ailleurs si le jeune homme a voulu tuer sa maîtresse ou son rival ; il est assez logique de vouloir tuer son rival ; assez, pas tout à fait, car tous les mâles sont des rivaux possibles. Ce que La Rochefoucauld appelle l'amour-propre et que nous nommons aujourd'hui l'égoïsme est bien décidément à la racine même de l'amour. Il est peu d'amants qui n'aient souhaité d'emporter leur bien hors du monde. Les hommes, cependant, sont enclins à cela plus que les femmes. Plus pratiques, mieux adaptées aux hasards, à toutes les sinuosités de la vie, c'est dans leur existence présente, telle qu'elle est, qu'elles veulent situer leur amour et en jouir. Un poète m'a conté qu'une jeune femme qu'il courtisait et à laquelle il lisait un poème commençant ainsi :

Je voudrais l'emporter dans un monde nouveau...

murmura : Egoïste !

Les femmes ne goûtent la chimère qu'un instant comme un spectacle rapide, vite monotone. Les mondes nouveaux la séduisent peu. Qu'on illumine d'amour leur vieux monde, c'est ce qu'elles demandent : elles sont sages.

Mais leur sagesse a des lacunes, et comme elles reçoivent, infidèles, la mort, elles la donnent volontiers aux infidèles ou aux indignes et se la donnent à elles-mêmes par haine ou par orgueil. Ainsi donc a péri celte jeune actrice qui pourra passer désormais pour le type même de la femme impulsive. C'est en amour que l'on est plus imprudent, et c'est là qu'on devrait être le plus prudent. Une vie se trouve par une rencontre changée bout pour bout, ou du moins aiguillée selon un angle très différent. Les hommes, généralement fiers de leur volonté, n'aiment pas cela mais il faut bien qu'ils en conviennent, s'ils ont quelque bonne foi, quand l'œuvre est accomplie. Ils ne sont pas tous, d'ailleurs, comme Antoine, à la merci du nez de Cléopâtre. Ceux qui sont incapables de vaincre une impulsion sensuelle le sont presque toujours de surmonter une impulsion sentimentale. La mode, d'ailleurs, n'est pas au sentiment ; elle est à l'humanitarisme et il y a des jeunes, dit-on, qui, par amour de l'humanité, méprisent l'amour de la femme. Ainsi les chrétiens fervents aiment Dieu d'abord et ne donnent à la créature que les restes de l'amour divin.

Je préfère vraiment la passion humaine toute pure. On peut d'ailleurs la cultiver et en faire une belle fleur. La culture de la sensibilité est encore ce qu'il y a de plus profitable à l'intelligence. Le monde est fait de matière, c'est par les sens qu'on le comprend. Ce n'est que momentanément, et pour des besognes bien déterminées, qu'il est permis de dissocier l'intelligence et la sensibilité. Dans l'ordinaire, il faut qu'elles marchent ensemble, du même pas, comme d'inséparables compagnes. Ainsi se font les belles vies, c'est-à-dire les vies complètes.

pp. 297-291.

(1) 31. Le Drame de l'hôtel Régina. Le 10 octobre 1903, un voyageur, de nationalité suisse, nommé Grœling, sortait en toute hâte de la chambre qu'il occupait à l'hôtel Régina et informait un employé de cet établissement qu'une femme venait de se suicider. Sous le prétexte de faire sa déclaration au commissaire de police, Grœling disparaissait. Se précipitant dans la chambre désignée par le fugitif, l'employé de l'hôtel découvrit le cadavre d'une jeune femme. La mort avait été instantanée, car la victime portait trace de deux blessures, toutes deux mortelles, l'une derrière l'oreille gauche, l'autre dans l'œil droit. C'était une actrice roumaine, célèbre à Bucharest, Élisa Popesco, qui, après une saison au théâtre de cette ville, était venue rejoindre, à Paris, sa jeune sœur Gregoritza, se destinant à la carrière dramatique. Celle-ci nia toute idée de suicide. Elle déclara que sa sœur, écœurée des mensonges de Grœling, dont elle était l'amie depuis peu, avait résolu de le quitter. Grœling s'était, en effet, fait passer pour attaché d'ambassade, possédant une grande fortune. Elle avait, pour en finir, accepté le rendez-vous qu'il lui avait demandé. Le coupable fut bientôt retrouvé.

Aux débats, le magistrat du ministère public insista sur l'impossibilité morale et physique du suicide d'Élisa Popesco. Le mobile du crime n'a jamais pu être absolument établi.

Condamné à dix ans de réclusion et dix ans d'interdiction de séjour, après une remarquable plaidoirie de Me Henri Robert, Grœling s'est écrié : « Messieurs, vous venez de commettre une erreur judiciaire. Mais, quoique innocent, je m'incline devant la justice. » (Revue universelle, année 1904, p. 55) [note des Amateurs].


298

Juin [1904].

Les Sœurs latines. — Le voyage d'Italie a remis à la mode quelques sottes manières de dire que l'on croyait mortes : sœurs latines, races latines, expressions aussi justes et aussi claires que, par exemple, races sanscrites ou sœurs sanscrites. Les plus élémentaires dissociations dépassent la force du cerveau moyen : le petit journaliste et le grand politicien ne sont pas moins que la foule incapables de séparer l'idée de race de l'idée de langue. Mais c'est un peu bête, tout même, de qualifier de citoyen latin un paysan de la Hague ou du Ponthieu, sous prétexte qu'il parle une langue, qui n'est que du latin modifié par la forme des appareils vocaux.

Peut-être que ces manières de dire sont des manières allemandes. La patrie allemande, en effet, est une patrie linguistique. La patrie française est une patrie géographique. Strabon avait déjà discerné les traits généraux de la figure géographique de la France ; il avait noté leur harmonie : il considérait la Gaule comme un organisme. L'Allemagne n'a pas de figure. Même quand on y parlait plusieurs langues et des centaines de patois, la France existait ; l'Allemagne, malgré sa quasi unité de langue, n'a trouvé que récemment une unité territoriale, peut-être factice. La langue est peu de chose.

Le hasard d'une conquête a pu imposer aux habitants de la Gaule l'usage du latin, comme langue interprovinciale et internationale ; cet usage, d'abord restreint, a pu, par son utilité, s'imposer à presque tous et faire oublier les langues premières. Cela n'a pas eu d'autre importance : les physiologies sont restées les mêmes, parce que le climat demeurait le même, parce que le sol, père de toute vie, demeurait immuable.

La population de la Gaule avant la conquête appartenait à trois groupes : le groupe ibérique, le groupe germanique, le groupe celtique. L'opposition très nette qui se voit aujourd'hui entre les Français du Nord et les Français du Midi existait plusieurs siècles avant la conquête romaine. Les voyageurs, grecs, en passant la Garonne, avaient la sensation d'entrer dans un autre monde. C'est le sang ibérique, bien plus que le sang romain, qui, après le sol et le climat, a fait les Méridionaux.

Mais c'est à l'Est surtout que la France se rattache. « La substance même de notre civilisation, dit M. Vidal de La BIache, est de provenance toute continentale. La période organique où s'élabore la personnalité de la France embrasse une énorme série de siècles d'influences terriennes accumulées. L'arbre de nos origines étend au loin ses racines sur le continent. » Et il dit encore : « La France a éprouvé du côté de l'Allemagne une difficulté particulière à dégager son existence historique et à marquer ses limites. » Et encore, ce qui est d'un style admirable : « La France a participé, vers l'Est, aux palpitations d'un grand corps ; beaucoup d'éléments nouveaux sont entrés par là dans sa substance et dans sa vie ».

C'est cette pression constante du continent qui a empêché l'expansion en Europe des Celtes, qui ont planté leurs dolmens jusque dans le nord de l'Afrique. Il s'est toujours produit, dirigé vers la France, un irrésistible courant d'émigration, et cela dès la plus haute antiquité. C'est par l'est que la civilisation est entrée en Gaule. « Une vie circule à travers l'Europe centrale. Il est donc permis de parler d'anciennes voies de migrations et de commerce ayant relié la partie du continent qu'occupe la France à celle qui s'étend vers l'est par le Danube ou par les plaines méridionales de la Russie (1). » La plus ancienne civilisation des Gaules, en somme, est asiatique ; elle vient du sud du Caucase. C'est de là que nous ont été apportés la plupart de nos plantes alimentaires, de nos animaux domestiques. Pendant bien longtemps, cette voie orientale fut une des seules qui nous reliât directement au monde civilisé. Cependant d'autres migrations descendaient du Nord, le long des côtes vertes. « Quand les Normands arrivèrent, ils trouvèrent déjà des prédécesseurs sur nos rivages. Il faut donc tenir compte aussi, dans nos origines, de ces attaches avec les premières civilisations des mers du Nord, bien que postérieures par la chronologie et certainement moindres en importance que les rapports d'âge immémorial avec l'Ibérie et l'Europe centrale. »

Mais tous ces mouvements vers la France, arrivés en France, mouraient ou se fondaient dans le mouvement organique du pays. Il y a dans ce coin du monde une grande force d'assimilation. « Les contrastes s'y atténuent ; les invasions s'y éteignent. » La cause, il faut assurément la chercher dans le sol et dans le climat, qui, étant extrêmement variés, permettent les adaptations les plus diverses. Un Sicilien et un Hollandais peuvent retrouver en France leur climat natal. Ils s'attachent facilement à un pays qui leur demande si peu d'efforts, qui va au-devant d'eux, leur tend les bras, les conduit comme par la main au site qui convient à leur naissance. La Gascogne est encore l'Espagne, la Normandie continue l'Angleterre, la Lorraine est une des pointes de l'Europe ; mais ces régions si diverses, et toutes les autres, ne se joignent pas brusquement ; elles s'unissent par des nuances : en voyageant le long de ces nuances, on ressent une impression très douce d'uniformité ; en passant rapidement de centre en centre, on éprouve, au contraire, l'étonnement des contrastes.

Appeler latine cette belle figure géographique, c'est d'une raillerie un peu forte, du genre de celles qui consistent à faire abstraction de toutes les qualités d'une personne pour la nommer d'après une manie ou un accident. L'invasion romaine ne fut que la première des grandes invasions historiques dont les éléments vinrent successivement se fondre dans ce grand creuset qui s'étend du Rhin aux Pyrénées. Elle a laissé de son passage une empreinte certaine, la langue. Reste à savoir comment cette empreinte s'est marquée. Qui a latinisé la Gaule ? Les administrateurs romains ou les prêtres romains ? Il me semble très probable que la conquête linguistique de la Gaule fut l'œuvre de l'Eglise et non de l'administration romaine. La Gaule ne produisit, même dans les premiers siècles de la conquête, presque aucune littérature laïque ; les poètes, les orateurs sont chrétiens. C'est la religion qui a imposé sa langue, comme elle le fait encore aujourd'hui en Orient. Il serait peut-être juste d'appeler la France un pays romanisé ; il est absurde de l'appeler un pays latin.

L'empreinte fut double : de langue et de religion, l'une et l'autre encore aujourd'hui inséparables. Mais dès qu'elle fut bien marquée, dès que l'œuvre fut achevée, une dissimilation s'opéra aussitôt. Tandis que l'Eglise gardait intacte la langue qui lui avait servi à dominer le peuple, le peuple, perdant sa ferveur, ou incapable de résister plus longtemps aux efforts naturels de sa physiologie, commença de traiter le latin avec familiarité. Ainsi se forma le français. Cela prit une tournure décisive au moment des invasions germaines : de là le nombre assez élevé de mots allemands qui figurent dans l'ancien français et qui ont duré dans le français moderne.

Il y a cependant beaucoup de personnes qui croient que la Provence est une région particulièrement latine, et que le provençal est plus voisin de l'italien que du français. Sans doute la Provence a toujours eu d'étroites relations avec l'Italie, mais c'est une question de savoir si elle a été plus influencée par l'Italie qu'elle ne l'a influencée elle-même. Pour certaines périodes de l'histoire, au XIIe siècle, par exemple, c'est la Provence assurément qui est la nation directrice, et l'Italie la nation imitatrice. Plus tôt, ou plus tard, il en fut peut-être différemment ; mais si les habitants, et les plus divers, du sol français ont toujours été volontiers assimilateurs, ils se résolvent difficilement à l'imitation : leur vanité, à défaut de force meilleure, les préserverait de cette faute.

Quant au provençal, ce n'est aucunement une langue italienne, mais bien une langue française. Les travaux philologiques de M. Antoine Thomas ne laissent aucun doute sur ce point. Les règles générales de la phonétique française sont entièrement applicables au provençal. Les mots latins, soit qu'ils aient passé les Alpes, soit qu'ils aient débarqué à Marseille, subissent une transformation fondamentale qui ne se modifiera plus que par des nuances, il est vrai très aisément discernables, au cours de leur voyage ultérieur, qu'ils aillent jusqu'à Valognes ou jusqu'à Liège. Mais le provençal ne peut être considéré que par métaphore, comme une étape entre le latin et le français. La vertu linguistique française s'est exercée dans presque toutes les provinces de France au même moment, ou à des moments peu distants, à mesure que la population se trouvait initiée par l'Eglise à la langue sacrée. Les groupes langue d'oc, langue d'oïl, sans être factices, n'ont pas de limites précises ; dans leurs centres les plus tyranniques, les parlers d'oc sont clairement du français, et qui ne s'éloigne pas plus de notre langue moyenne que le wallon, patois d'oïl contracté à l'excès, comme pour faire, aux deux extrémités du domaine linguistique latin, pendant au portugais si rude et si condensé.

Quelle langue parlerions-nous sans les missionnaires de l'Eglise romaine ? Il est impossible de s'en faire une idée exacte. Mais le fond sans doute eût été celtique, avec un vocabulaire très chargé de mots germaniques, scandinaves et, dans le sud, ibériques. Que le celtique ait entièrement disparu, cependant, de la langue française, cela donne à penser ou que ses dialectes étaient très diversifiés, ou que la population autochtone était très rare ; mais il est possible aussi que l'effort destructeur des missionnaires se soit acharné sur une langue qui était la matrice de toutes les superstitions populaires. Détruire une langue, c'est détruire la tradition. L'œuvre des religions importées est toujours cela : il faut qu'un idéal remplace les usages. Crise terrible : elle se résolut en Gaule par la disparition totale des dialectes indigènes. Ce qui en demeure dans la langue française est insignifiant ; ce qui en demeure dans les noms géographiques est assez obscur.

L'évangélisation des Gaules aurait pu se faire en grec. C'est en grec qu'elle fut commencée. Irénée, à Lyon, avait formé un centre grec, de langue et de pensée. Rome, plus voisine, mieux outillée, plus ambitieuse, vint lutter à la fois contre les Grecs et contre les Celtes. Elle fut facilement victorieuse, grâce au prestige de l'Empire, grâce à la débilité qui atteint tous les vaincus. Mais ce fut un hasard, comme le christianisme même. Or, sans le christianisme, la Gaule n'aurait jamais été romanisée. C'est faute d'avoir considéré cet élément, l'œuvre des missionnaires, que l'on se demande encore comment l'administration romaine a pu si rapidement imposer sa langue en de si vastes régions. Mais le doute n'est guère possible : nous sommes, linguistiquement, les fils de l'Eglise romaine. Et si le français, malgré de violentes tendances au patois (songer aux mots tels que : eau, feu, pou), a gardé une forme nettement latine, il le doit à la culture et à la tutelle ecclésiastiques. Dans les siècles qui précédèrent la Renaissance, l'influence du latin est déjà prépondérante sur notre langue : le latin est le réservoir naturel où puisent les lettrés. Dès le onzième siècle, les gens d'Eglise mettent en circulation des mots, tels que : autorité, créature, élément, vérité, innocent, acceptés, mais non formés par le peuple.

En résumé, parenté de langue ne signifie nullement parenté d'origine. L'Italie et la France parlent des langues évidemment sœurs. Ethnographiquement, les habitants des deux régions n'ont presque rien de commun. Ou bien, ce qui serait, dans cet ordre d'idées, commun à certaines régions françaises et au nord de l'Italie serait aussi commun à ces mêmes régions et à telles provinces allemandes. Dire de la France et de l'Allemagne, « sœurs germaines », sans être exact, serait peut-être moins absurde. Il ne faut pas oublier, en effet, que, si la Gaule a été une province romaine, elle a été depuis, et pendant plus longtemps, un royaume germain. Toute aristocratie conquérante finit par imposer au peuple son sang. Si les rares patriciens romains égarés en Gaule purent çà et là modifier la teneur du sang celto-ibérique, quelle ne fut pas la puissance d'infiltration du sang germain ? La Gaule fut divisée en fiefs entre les chefs francs ; les évêques mêmes, à ce moment, sont Francs ; que de causes de mélange ou, si l'on veut, de corruption du sang originel !

L'Italie est un pays de belle civilisation. Elle a conservé de précieuses traditions romaines ; c'est par elle que l'antiquité nous a été connue. Mais elle n'est pas notre sœur, le langage excepté ; elle est notre voisine. La physiologie moyenne des Italiens, même du nord, diffère extrêmement de la moyenne physiologique française. Je crois que les Italiens nous sont supérieurs en plusieurs points. Mais la race française, ou ce que l'on appelle ainsi, a de très grands mérites : elle les doit à son climat, à son sol, à ses rivières abondantes. Une race est fille du sol exactement comme les arbres. Lièvres d'Allemagne, dit-on aux halles, et cela signifie : de qualité médiocre. Il en est de l'homme de France comme du gibier de France : le sol lui a donné sa valeur et sa saveur.

(1) Vidal de La Blache, Tableau de la Géographie de la France, p. 37.

pp. 291-302.


299

[Juillet 1904].

George Sand et l'Amour romantique.

pp. 302-311.


300

Août [1904].

Le Quatorze Juillet aux champs. — Cette fête, à la campagne, consiste en ceci : qu'on ne reçoit pas son courrier, qu'on ne peut expédier ni une lettre, ni un télégramme. Ceux qui l'instituèrent selon ces conditions rigoureuses croient sans doute que la pensée de la prise de la Bastille suffirait à occuper l'esprit des citoyens méditatifs durant cet anniversaire mémorable. Un sentiment religieux les guidait, car il y a la religion de la Révolution comme il y a la religion du Sacré-Cœur, et l'une et l'autre font également sourire ceux qui savent sourire. On n'institue pas des fêtes par décret. On peut légaliser les fêtes spontanées : c'est ce que fit l'Eglise romaine, autrefois ; et pour cela la plupart des fêtes qu'elle institua ainsi après coup se chôment encore.

Le nombre des hommes dont la politique émeut la sensibilité est aussi restreint que le nombre des hommes que gouverne le sentiment religieux. La vie de presque tous, ce sont les faits, gros et menus, de leur vie quotidienne, d'intérêt, de vanité, d'affectivité. On ne s'intéresse vraiment qu'à ce que l'on sent physiquement ; le reste est une représentation le plus souvent très fugitive. C'est pourquoi j'aurais préféré, le quatorze juillet, recevoir mon courrier, et qu'on n'eût pas pris la Bastille il y a quelque cent quinze années.

pp. 311-312.


301

[Août 1904].

L'Instruction des femmes et les congrégations. — Voici une petite ville, mais centre intellectuel de toute une région, où l'on vient de fermer tous les pensionnats tenus par des religieuses. Or, il n'y en a pas d'autres, ni dans cette petite ville, ni dans aucune ville des environs. Que vont devenir les jeunes filles ? Il se fondera quelques institutions laïques où fréquentera une très petite partie des adolescentes exilées de leurs couvents ; les autres resteront chez elles, n'apprendront plus rien, et se dessécheront dans ce particularisme familial, si fort en province. Cela diminuera-il l'esprit de religion dans les femmes ? C'est peu probable. Les couvents ne sont pas, autant qu'on le croit, des centres de piété très intense ; le décor y tient autant de place que la prière. Même médiocre, l'instruction que donnait le couvent avait sa valeur, au moins éducative : pas d'instruction du tout, ce sera vraiment trop peu.

On a été un peu vite. Les couvents sont fâcheux, mais ils ont encore leur utilité. Avant de les détruire, il fallait, par d'autres organes, assurer la fonction qu'ils accomplissent actuellement. La fauchaison est trop brutale. II y a des moments où l'on croirait que M. Combes n'est qu'un dévot déguisé qui n'arrache l'herbe religieuse qu'avec la certitude qu'elle repoussera plus drue et plus verte. On nous prépare d'affreuses réactions.

pp. 312-313.


302

[Août 1904].

Le Délire du diplôme. — L'aventure de ce sénateur qui voulut se faire sacrer bachelier en droit et n'y réussit pas est assez curieuse par l'état d'esprit dont elle est le signe. Ce sénateur est un ancien professeur, agrégé des lettres et peut-être docteur. Ces titres universitaires, et tous les titres moindres qu'ils supposent, sont pour cet esprit à compartiments les signes de sa science et plus encore, les preuves. Pour ces sortes d'hommes, on n'a de savoir qu'autant qu'un diplôme en certifie. Il pouvait étudier le droit, et c'était son devoir, étant législateur. Cela ne pouvait lui suffire. Eût-il acquis la science juridique d'un Cujas ou d'un Demolombe, qu'il n'en eût fait aucun cas, si un diplôme ne l'eût point avérée. La science, pour ce personnage qui nous étonne, ne va pas sans le certificat. Lui eût-on contesté la valeur d'une opinion, il sortait son diplôme. Ainsi voit-on des gens suspects montrer, si on semble douter de leur désintéressement, d'honorables certificats. Et ils en ajoutent un nouveau volontiers à leur collection. Ce sénateur, déjà trop diplômé, voulait sur le tard acquérir un dernier parchemin. Ridicule de l'avoir raté, il l'eût été peut-être davantage de l'avoir conquis. Car s'il est sage de briguer un diplôme dont on fera, en somme, un instrument préparatoire et indispensable de travail, il est absurde de courir après un parchemin vain. Aurais-je plus d'autorité, vraiment, pour juger d'un livre, si j'étais docteur es lettres ? Ce sénateur le croit peut-être ; pas moi. Nous connaissons les critiques doués de tous les titres universitaires et de quelques autres encore dont la parole, quoique pesante, est sans poids. S'il les énumérait, cependant, ces titres, dessous sa signature, qui sait si près des sots son crédit n'augmenterait pas ?

C'est peut-être là-dessus que comptait le sénateur. Un homme qui veut arriver ne doit jamais négliger les deux puissances, la bêtise et l'ignorance. Ce sont deux solides points d'appui, et sur lesquels on peut insister sans crainte.

A un autre point de vue, le diplôme a cette utilité d'être une enseigne et même qui offre de relatives garanties préliminaires. Un médecin n'est pas nécessairement un bon médecin, mais on peut tout de même le tenir pour capable d'un certain jugement particulier. L'écriteau qui la marque nous permet, en somme, de ne pas nous égarer et de frapper à la porte qu'il faut, quittes, entrés dans la maison, à y recevoir des soins médiocres. Le diplôme évite donc à la plupart des hommes des pertes de temps, et c'est un point à considérer dans une civilisation aussi agitée que la nôtre. Il est le signe abréviatif d'une fonction réelle ou possible ; mais il n'est que cela.

Le diplôme, apparence utile, ne couvre souvent, qu'une réalité fictive. Il ne permet pas de préjuger de l'intelligence, et sans l'intelligence, pourtant, la science garantie par le diplôme reste inerte, comme de la pâte sans ferment. Il n'affirme pas davantage le talent, qui est l'art d'utiliser les notions acquises en même temps que les dons naturels. Il indique l'existence de ces notions, et rien de plus. C'est beaucoup. On pourra trouver aussi que c'est trop, car de l'existence du diplôme le public est trop souvent amené à croire à l'existence de l'intelligence et du talent; et il y a méprise.

La vie, d'ailleurs, est faite de méprises ; elle est peut-être basée sur la méprise. Nous passons nos instants à nous tromper sur la valeur des choses et des hommes, et souvent cela nous est agréable et même utile. S'il régnait un accord parfait entre nos jugements et la réalité, l'exercice même de la vie nous paraîtrait bientôt fastidieux. On est mécontent d'avoir été trompé, mais comme on est content de l'être, souvent, au moment même où on l'est ! L'homme le plus heureux est celui qui est capable de subir le plus naïvement les mensonges nécessaires de la vie. Il y a même une certaine naïveté acquise — parfois chèrement — qui mettra volontiers sur le même plan le mensonge et la sincérité. Sont-ils si rares, les hommes désabusés qui savent, par exemple, se contenter de l'apparence de l'amour ? Ils n'ignorent pas que la sincérité n'ajouterait rien à l'excellence de la mimique dont ils sont les dupes contentes : et ce bonheur factice ne l'est pas tant qu'on pourrait le croire. Qui pourrait d'ailleurs oser, dans la catégorie sentiment, être juge de la sincérité d'autrui, alors qu'on a tant de peine à s'assurer de sa sincérité propre ? Deux mensonges peuvent fort bien donner d'excellentes illusions réciproques ; il y faut seulement une certaine habileté et une bonne volonté décidée.

pp. 313-317.


303

Septembre [1904].

M. Waldeck-Rousseau et quelques autres hommes d'Etat. — On fut généralement d'accord, il y a quelques semaines, pour considérer M. Waldeck-Rousseau tel qu'un grand homme d'Etat. Cela pourrait être un éloge suprême ; mais la médiocrité de cette corporation enlève à ce jugement beaucoup de son importance. Tout est relatif « en nous et hors de nous ». M. Waldeck-Rousseau excellait dans la politique plutôt que dans l'aquarelle et les talents de l'orateur dépassaient en lui ceux du pêcheur à la ligne. Comme chef de gouvernement, on trouva à peine à qui le comparer. Son prédécesseur était, un professeur de belles-lettres, honorable et têtu ; son successeur est un théologien féroce, plus voisin certes de Calvin que de Richelieu. Dans un monde où les hommes politiques font de la politique à peu près comme les hommes de théâtre font du théâtre, M. Waldeck-Rousseau parut un prodige. Il arrivait les mains dans ses poches, une petite cravache dissimulée dans sa manche, l'air froidement goguenard et, sans lâcher sa cigarette, il improvisait une fort jolie représentation. Les parlementaires dansaient comme un seul homme, les yeux fixés sur leur dompteur.

Il savait faire travailler. Malheureusement il avait des distractions, étant plein de bovarysme. Il y a des trous dans les meilleures de ses comédies et aucune ne se termina jamais par un dénouement raisonnable, ni surtout conforme à ce que pouvait faire prévoir le premier acte.

Il y a deux sortes de créateurs : ceux qui sont supérieurs et ceux qui sont inférieurs à leur œuvre. Faire plus beau ou moins beau que soi, cela arrive, sans que les causes en soient faciles à déterminer, dans la génération intellectuelle comme dans la génération physique. M. Waldeck-Rousseau fut supérieur à son œuvre. Mais, dans ce cas particulier, il ne sera peut-être pas impossible de découvrir pourquoi. Une œuvre n'est pas finie quand elle est écrite, peinte ou promulguée. Elle est née à la vie, voilà tout. Elle est livrée aux hommes ; elle deviendra ce que les hommes la feront. Pour vivre, pour croître, il faut qu'un être tombe dans un milieu qui ne soit ni trop hostile, ni trop favorable. Il y a également à craindre pour lui ou l'étouffement ou un développement trop rapide et excessif. Une lutte dont l'être sort vainqueur, voilà les meilleures conditions.

Or, les deux grandes œuvres de M. Waldeck-Rousseau, la loi sur les syndicats et la loi sur les associations, furent également accueillies avec une faveur violente et passionnée. Le terrain où il les jetait était trop riche ; le climat, trop chaud. La végétation fut extravagante. Des lois d'organisation et de liberté sont devenues, en peu d'années, dans un tel milieu, des lois de désordre et de tyrannie.

Je n'insisterai pas. Je me sens trop individualiste pour goûter, soit au point de vue esthétique, soit au point de vue social, les deux célèbres inventions de M. Waldeck-Rousseau. L'abolition des corporations avait certainement été l'une des œuvres les plus utiles de la Révolution, car cela libérait l'individu intelligent du joug des majorités de médiocres. Le meilleur mécanisme social serait celui qui favoriserait la force aux dépens de la faiblesse, la santé aux dépens de la maladie. La civilisation est née de telles pratiques ; la méthode inverse la détruira. On peut, il est vrai, rêver d'un nouvel ordre de choses ; mais on peut parier que ce nouvel ordre de choses ne sera pas plus agréable que l'ancien, et qu'il sera aboli à son tour.

Agir, que c'est difficile ! On ne sait jamais ce que l'on fait. Mais les hommes agissent-ils vraiment ou sont-ils agis ? La volonté n'est qu'une illusion, dans les actes sociaux comme dans les actes individuels. Ici et là il ne se fait jamais que ce qui doit se faire : les combinaisons psychologiques sont aussi impérieuses que les combinaisons chimiques. Les grands esprits en subissent les lois aussi bien que les médiocres. De grandes choses ont été accomplies par de petits hommes et réciproquement. En politique, où le résultat est tout, l'homme qui a réalisé un grand dessein est généralement tenu pour un grand homme d'Etat, et cela est juste au point de vue social ; cela ne l'est pas au point de vue philosophique.

Que M. Waldeck-Rousseau ait été, intellectuellement, supérieur à Jules Ferry, cela ne semble pas contestable. J'appellerais même volontiers Jules Ferry un petit esprit, une cervelle rétrécie : et cependant, son œuvre, qui reste, est considérable. Celle de M. Waldeck-Rousseau, déjà gâchée par ses successeurs, n'est plus qu'un amalgame de contradictions. Jules Ferry eut le désir de donner à la France un empire colonial, et il a réussi. Toutes nos colonies récentes lui doivent, en principe, leur existence. Un homme d'un haut génie n'eût pas mieux fait. Peut-être Jules Ferry dut-il son bonheur à ceci, qu'il agissait dans le sens de la tradition française ; M. Waldeck-Rousseau n'eut que le sens de la tradition républicaine, qui est très loin de se confondre toujours avec la première.

Il avait une certaine ingénuité, ce politicien de tenue ou de pose sceptique : il croyait à la toute-puissance des lois. Faiblesse de jurisconsulte. Elevé parmi les codes, les arrêts et les commentaires, il s'imaginait que les lois ont une influence non seulement sur les volontés, qu'elles plient nécessairement, mais aussi sur les sensibilités : qu'on détermine, par exemple, le goût des associations civiles en les rendant licites et que l'on diminue le goût des associations religieuses en les rendant, illicites. Je crois qu'il en est des lois qui veulent régir les choses de la religion comme de celles qui veulent régir les choses de l'amour : elles ne servent qu'à exaspérer les désirs.

Mais il y a un fait plus général. Les lois de portée sociale arrivent presque toujours trop tard, parce qu'elles représentent, au jour de leur promulgation, un état d'esprit déjà ancien. Chaque génération a son idée fixe : elle ne la réalise le plus souvent qu'à la veille de sa disparition, alors que d'autres hommes sont nés à l'action, qui ne comprennent plus rien à ce vieil idéal. Il n'y a rien de ridicule comme les utopies périmées. On dit que M. Waldeck-Rousseau rêvait, sans trop le dire, d'unité morale. Si ce n'est vrai de lui, c'est vrai de ses successeurs, qui, d'ailleurs, sont encore plus vieux. Qu'il faut être vieux pour avoir, en un temps où toute originalité est un titre, de telles préoccupations ! Sans doute, cela est aussi l'idéal des socialistes, qui paraissent tout jeunes ; mais leur jeunesse a été fanée par les siècles. L'humanité marche certainement vers une différenciation toujours plus grande de chacune de ses moitiés. Jamais, dans les deux ou trois pays européens de vraie civilisation, l'homme et la femme n'ont été de mœurs, de sensibilités, de costumes plus différents. Sans doute, c'est la femme qui se féminise, l'homme manifestant au contraire une certaine stabilité. Sous Louis XIV, les deux sexes sont vêtus de même, soie, velours, plumes et dentelles, mais l'avantage de la simplicité est alors du côté de la femme : c'est elle, à ce moment, la moins artificielle. Aujourd'hui, la différence des costumes est si grande qu'on croirait à deux espèces différentes. Ceci est l'extérieur ; l'intérieur, si on l'examinait sérieusement, n'offrirait pas, quoi qu'en pensent les féministes, de moindres dissemblances. Mais cela est fatal : le dimorphisme sexuel s'accentue à mesure que les sensibilités s'affinent. S'affiner, pour une sensibilité, c'est aller jusqu'au bout de sa puissance, de son instinct : et il me semble bien que nous en soyons là. C'est par le même motif que les caractères originaux de chaque individu tendent à sortir et à se manifester au détriment des caractères purement sociaux. Quand l'égoïsme règne, c'est une sottise de parler d'unité morale.

Il est trop tard et ce n'est pas M. Combes, disciple attardé, quoique brillant, de saint Thomas d'Aquin, qui nous rendra la foi en n'importe quel idéal. Tous les idéaux sont pourris et en fumier ; ils sentent mauvais. Une odeur de corruption ou de mensonge sort de tous les manuels de morale ; mais celle qu'exhalent les nouveaux est la plus méphitique, venant d'une pourriture toute neuve et que le vent et le soleil des siècles n'ont pas atténuée.

Rêvons, s'il est permis de rêver, non pas d'unité, mais de multiplicité. Quoi ! voudrait-on une humanité plus humble encore qu'elle ne l'est, plus réduite en troupeau, plus docile à hurler en chœur, comme une tribu de singes ? Les rêves d'unité morale cachent des rêves de tyrannie : une horde homogène est facile à conduire.

Pour revenir à M. Waldeck-Rousseau, constatons une fois de plus, avec tous les peuples, tous les souverains, tous les journaux, qu'il est mort et bien mort. Le Temps a publié le plan de son foie.

pp. 317-324.


304

Octobre [1904].

L'Espéranto et la Science. — Le besoin d'une langue universelle ne semble pas universel. Il est assez facile de déterminer les catégories sociales que cela intéresse :

I° Le monde diplomatique et la haute société cosmopolite ;

2° Les touristes et voyageurs occasionnels ;

3° Le monde littéraire ;

4" Le monde scientifique ;

5° Le monde commercial.

Pour la première catégorie, la question est résolue. La langue de la diplomatie et du monde cosmopolite est le français.

Les voyageurs se font presque partout comprendre en Europe avec le français : hors de l'Europe, avec l'anglais.

Dans le monde littéraire international, la correspondance se fait en français ; les Anglais eux-mêmes y viennent, si rebelles aux langues étrangères, ce qui est une force.

Dans le monde commercial, les usages doivent être variables. Je crois cependant que tous les éditeurs de Paris, par exemple, et une notable partie de leurs affaires se fait avec l'étranger, exercent leur commerce exclusivement en français.

Reste la question du monde scientifique. C'est à ce point de vue, naturellement, que le récent congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences, tenu à Grenoble, s'est occupé de la « langue auxiliaire internationale ». Il y a eu un rapport, des discussions et, finalement, l'Association a renouvelé « son adhésion pleine et entière au programme de la délégation pour l'adoption d'une langue auxiliaire internationale ».

Il y a des choses surprenantes dans le rapport dû à M. Bourlet. Il nous affirme sérieusement que Descartes, Bacon et Leibnitz se préoccupaient, tout comme le congrès de Grenoble, et pour les mêmes motifs, d'une langue universelle. Cela eût été, de leur part, une bien grande preuve de naïveté, car cette langue scientifique internationale, ils la possédaient; c'était le latin ; et ils en usèrent, car la majeure partie de leurs ouvrages est écrite en latin. La chimère qu'ils poursuivaient, sans fièvre et plutôt par amusement, était bien différente. Croyant, surtout Descartes et Leibnitz, à l'unité psychologique absolue de tous les hommes, ils rêvaient d'une langue unique, rigide et mathématique, d'un algèbre verbal. Et si c'est une chimère, elle n'est pas déraisonnable ; elle l'est, en tout cas, beaucoup moins que celle du congrès de Grenoble.

Dans toutes les branches de la science, il se publie quotidiennement, en toutes les langues de l'Europe, des notes et des observations souvent, paraît-il, d'un haut intérêt. Il ne suffit, plus, pour un biologiste, de savoir à peu près lire les trois ou quatre grandes langues de l'Europe, il lui faut connaître aussi le russe, le suédois, le hongrois et le reste. C'est beaucoup. On conçoit donc le dépit d'un savant qui se trouve dans cette alternative : ou perdre la moitié de sa vie à apprendre des langages hétéroclites, ou se résigner à ignorer des travaux importants.

Cette alternative n'est peut-être pas aussi rigoureuse qu'on le pense ; mais enfin, admettons-la, et voyons quelle utilité il y aurait pour la science et pour le public qui suit le mouvement scientifique à ce que les savants fussent en possession d'une « langue auxiliaire internationale ».

Sur la possibilité même de cette langue, je ne dirai rien, parce que j'aurais trop à dire. J'avouerai en un mot que je n'y crois pas et que l'espéranto ne me donne pas de plus sérieuses illusions que le volapuk.

D'ailleurs, l'idée de créer des langues artificielles, quand il y en a deux ou trois mille de bien vivantes sur la surface du globe ! Que l'homme est donc un animal qui aime à perdre son temps ! Supposons cependant la question dénouée et l'espéranto sous toutes les plumes. Le problème qui ne préoccupait ni Descartes, ni Leibnitz a trouvé sa solution. Le monde du XXe siècle a sa langue particulière, l'espéranto, comme le monde savant du XVIIe siècle avait la sienne, le latin (1). La science est rigoureusement devenue internationale : elle se fait en espéranto, c'est, dire qu'elle n'existe presque plus.

Il y a eu un très grand bonheur pour les peuples catholiques, c'est que la théologie y a évolué en latin, c'est-à-dire dans une langue inaccessible à la fois au peuple et aux femmes de la société polie. Elle a passé au-dessus du monde français sans toucher ni son intelligence, ni sa sensibilité, et cela pendant les années les plus délicates pour une nation, les années de sa formation. Les nations de l'est et du nord, au contraire, virent coïncider la naissance de leur conscience nationale avec les grands incendies théologiques de la Réforme. La théologie de Calvin et celle de Luther se formulèrent dans la langue du peuple : ces peuples devinrent, du même coup, théologiens. L'influence du protestantisme sur les mentalités est extraordinairement puissante, parce que toute prière, toute liturgie se traduit en un langage immédiatement sensible. Le petit protestant est enveloppé, au lieu de langes, dirait-on, dans les feuillets de la Bible, — cette Bible dont l'Eglise, avec une sagesse infinie, défendait la traduction en langue vulgaire. Aujourd'hui encore, et dans un pays comme la France et dans des milieux où l'on prétend à la liberté de penser, tout protestant est un prêtre. La société protestante est une société théologique.

Il y a des familles aux Etats-Unis où, sur six personnes, il y a six fidèles d'une secte différente. On ne parle même pas ; chacun s'absorbe dans sa foi, chacun anxieusement redoute le Seigneur et se demande : Suis-je sauvé ? Voilà l'exemple extrême que peut donner une société théologique.

Dans les sociétés catholiques, au contraire, où la théologie a évolué dans une langue morte, où la liturgie s'est cristallisée en des formules, où la prière en commun s'exprime en des syllabes qui ne sont que de la musique, ces sociétés sont demeurées dans une parfaite laïcité. La société française a laissé les prêtres exercer, selon les règles anciennes, leur sacerdoce, et elle a exercé le sien, qui fut de créer la politesse, le goût, le sourire.

Ceci est un apologue, et qui veut dire qu'une science — la théologie fut longtemps la seule science et les comprenant toutes — qui développe, dans une langue morte ou factice, ses travaux et ses conclusions, se condamne à n'avoir qu'une influence presque nulle sur la marche des idées. Les congrès d'espérantistes pourront faire édicter des lois d'hygiène et même de morale, comme les conciles, les prescriptions religieuses ; et le monde obéira sans doute, mais sans comprendre.

La science voudra-t-elle s'isoler et renoncer à l'influence qu'elle commence à prendre dans le monde ?

Après tout, si une telle tendance se manifeste parmi les savants, ce sera peut-être un bien, diront certains. La société française, grâce au latin, a échappé à la théologie populaire, c'est-à-dire au protestantisme ; grâce à l'espéranto, elle échapperait à la déformation scientifique... Mais je ne pense pas ainsi, et d'ailleurs nous n'en sommes pas là. L'espéranto est une rêverie.

(1) Nicole traduisit les Provinciales en latin pour les vulgariser. Millon écrivait en latin les pamphlets qu'il destinait à l'Europe entière.

pp. 324-330.


305

[Octobre 1904].

Le Repos du Dimanche. — Les Européens, dit à peu près Schopenhauer, travaillent six jours la semaine pour avoir le droit de s'ennuyer le septième. Cela, c'est le dimanche anglo-saxon. Le dimanche des peuples de civilisation latine a toujours été un peu moins triste ; il tend, depuis quelques années, à s'assombrir. Plusieurs ligues ou associations y travaillent, les unes franchement, les autres hypocritement pieuses. II s'agit au fond, ici ou là, de complaire au « Vieux Juif » et de le flatter en restituant au septième jour son indolence traditionnelle. L'autre jour, M. Drumont citait avec émotion cette naïve apologie du dimanche que l'on trouve dans l'introduction de l'Avertissement aux propriétaires, de Proudhon :

« La joie du dimanche se répand sur tout ; les douleurs, plus solennelles, sont moins poignantes, les regrets moins amers ; le cœur malade trouve une douceur inconnue à ses cuisantes peines. Les sentiments se relèvent et s'épurent ; les époux ont retrouvé une tendresse vive et respectueuse, l'amour maternel ses enchantements ; la piété des fils s'incline avec plus de docilité sous la tendre sollicitude des mères.

« Le domestique, ce meuble à figure humaine, ennemi-né de celui qui le paye, se sent plus dévoué et plus fidèle, le maître plus bienveillant et moins dur ; le paysan et l'ouvrier, que tourmente un vague soupçon d'égalité, sont plus contents de leur sort... »

Et c'est bien l'idéal biblique : la réalité moderne y correspond assez mal.

Il ne s'agit pas de s'attendrir ; très peu de se reposer ; il s'agit de s'amuser. Or il est bien évident que pour, que les uns s'amusent, il faut que les autres travaillent. Un dimanche, où tout le monde se reposerait, tout le monde s'ennuierait et on regretterait les plus longues journées de labeur.

Le repos est nécessaire et je souhaite pour tous ces longues heures de loisir, pendant lesquelles la vie semble se suspendre. Mais il n'est pas nécessaire que ce repos soit unanime et ces loisirs collectifs. Le véritable repos même consistant à regarder travailler, car il n'est de sensations que par contraste, il est bon qu'il y ait dans la vie sociale, deux équipes, agissantes tour à tour et indolentes. La solution du repos hebdomadaire est dans le roulement et non dans la suspension du travail.

Il y a des activités indépendantes du public ; elles peuvent s'arrêter périodiquement sans que personne en souffre. Il y en a d'autres qui sont dépendantes du public ; elles ne le peuvent. Que l'on octroie d'abondants congés aux employés des postes, je le trouve excellent ; mais non pas que l'on ferme les bureaux.

Voilà le principe, tel qu'il s'applique à toutes les activités, non pas industrielles, mais commerciales. Craignons le dimanche anglais, le dimanche biblique. Il faut savoir composer avec la logique. Il n'est de vraie logique générale, d'ailleurs, que celle qui tient compte de toutes les logiques particulières. Elle est un compromis et non un principe.

pp. 330-333.


306

[Octobre 1904].

Le Pape de la Libre-pensée. — C'est, paraît-il, M. Sergi, de son métier anthropologiste, et qui réside à Rome, dans une ancienne jésuitière, parmi trois mille crânes, sans compter le sien. Il a fait des confidences à un journaliste. Renan n'était pas un vrai libre-penseur ; Spencer non plus. Les vrais libres-penseurs, on les verra à Rome, prochainement, où ils viennent en pèlerinage. L'Espagne, à elle seule, en fournit quatre cents : un bateau nolisé tout exprès les amènera de Barcelone à Civita Vecchia ; ils feront leur entrée à Rome en bloc : cela sera sensationnel. La France sera représentée avec soin, notamment par le citoyen Petit-Jean, sénateur, et la citoyenne Bonnevial. La devise de la libre-pensée internationale est : « Liberté, Progrès, Droit humain, Justice sociale. » Le libre-penseur, comme le dévot, est inoffensif ; il le sait, et ne marche qu'en troupeau : c'est un herbivore.

pp. 333-334.


307

Novembre [1904].

Russie et Japon. — Pour prendre parti entre les Russes et les Japonais, on se demandera de quel côté est la civilisation, c'est-à-dire notre civilisation. Ainsi posée, la question se résout d'elle-même. Une civilisation, dans le genre humain, cela correspond très probablement à ce que les naturalistes nomment espèce. Autant d'espèces, de groupes naturels irréductibles, autant de civilisations. On considère que des espèces sont d'autant plus voisines que leurs individus sentent moins d'aversion pour les êtres de sexe différent appartenant à l'autre espèce. Mettons-nous donc, nous autres vieux Européens (comme dit Nietzsche), nous autres physiciens de la vie et de l'amour, dans cette alternative : une Slave ou une Japonaise, une Blanche de Moscou ou une Jaune de Tokio ; non pour une passagère entrevue, mais pour la vie, la stabilité, la fondation d'une maison. Toutes les aberrations sont possibles, mais, même réalisées et définitives, elles restent des aberrations. Réfléchissons, laissant de côté les coups de folie sensuelle : avec laquelle de ces deux femmes avons-nous le plus de chances de nous trouver des points communs de sensibilité ? Je réduis la question à cela — qui est d'ailleurs le principal — pour la faire mieux comprendre et pour obtenir des réponses plus catégoriques.

Les guerres ne sont jamais que d'espèces, de races, de castes, de classes, — les classes étant des castes en formation, et ainsi de suite, à moins que l'on admette l'ordre inverse et que l'on croie que les espèces, tranchées comme telles à l'origine, tendent à une lente fusion. L'état présent de l'humanité ne semble guère permettre cette hypothèse. On y voit au moins trois ou quatre grandes espèces ennemies et irréductibles, et sans compter les débris des espèces vaincues, en voie de disparition. Entre classes, castes, races même, l'accord, après la lutte, est parfois facile à cause, précisément, des points communs de sensibilité. Entre espèces, ces points communs sont nuls, en dehors de la luxure rapide ou des échanges commerciaux, lesquels comprennent aussi les rapports de maître à esclave. Si la lutte se déchaîne, elle ne peut avoir d'autre issue, sauf en telles périodes de trêve que l' écrasement de l'un des partis.

Des considérations humanitaires, c'est-à-dire chrétiennes, ou socialistes, comme on dit maintenant, peuvent cependant intervenir et tenter de vains amalgames. Cela s'est vu entre les Blancs et les Nègres, aux Etats-Unis, et on sait aussi que le christianisme y a particulièrement échoué dans sa tentative de conciliation. Le destin des Noirs aux Etats-Unis est écrit : ils seront ou de nouveau réduits en esclavage, ou déportés, ou exterminés. Ce qui se dessine, c'est l'esclavage : la solution serait excellente, parce qu'une vie humaine ou animale est une force et qu'il est plus intelligent de l'utiliser que de la détruire.

La question, en Mandchourie, se présente sous un aspect assez différent. Les Russes n'y sont pas chez eux ; les Japonais, non plus : mais les Japonais ont avec les indigènes et les Chinois, voisins et suzerains, de réels points communs de sensibilité. Il est donc possible que tout un monde jaune se lève contre les Russes d'abord, puis contre le monde européen. Jusqu'ici les Chinois, d'une part, les Européens, de l'autre, ont montré une grande réserve ; mais les sympathies des uns et des autres sont connues et d'ailleurs inévitables. Les deux armées qui s'entrégorgent vers Moukden sont considérées de part et d'autre comme les avant-gardes des deux grandes espèces humaines qui se partagent le monde avec une inégalité qui n'est pas assez forte pour rassurer pleinement les héritiers de la Grèce et de Rome. Quelle que soit l'issue de ce premier engagement, qui paraît colossal et qui n'est rien, la question ne sera pas résolue. On a dit qu'en ces luttes d'espèces la trêve était possible. Elle est possible : elle peut durer dix mois ou un millier d'années.

Le péril jaune : on en parle comme d'un monstre futur ; mais l'Europe l'a connu et en a senti le souffle sur ses épaules, il y a précisément cinq cents ans, quelque dix ans avant la naissance de Jeanne d'Arc. Tamerlan, ayant conquis Samarcande, Delhi, Bagdad, vaincu les Turcs à Ancyre, pris Smyrne et le Caire, n'avait besoin que d'un médiocre effort pour pénétrer en Europe. C'était au temps de la guerre de Cent ans ; la France était impuissante. Il n'osa ou n'y songea, reprit le chemin d'Asie, laissant un frisson dans la chair de l'Occident. Mais, avant cela l'Europe n'avait-elle pas connu le péril sarrazin, et ne devait-elle pas connaître le péril turc ? Les conditions respectives des deux groupes ethniques n'ont guère changé, sans doute ; mais si les Russes, vaincus, devaient abandonner la Mandchourie et permettre le contact terrestre permanent des Japonais et des Chinois, elles deviendraient plus mauvaises pour nous qu'à n'importe quel moment de l'histoire.

pp. 334-338.


308

[Novembre 1904].

Idées singulières sur la morale. — Un critique d'un esprit très pénétrant, M. L. Belugou, a bien voulu écrire, il y a quelques jours, que j'ai une tendresse particulière pour les questions de morale. Cela est vrai. Rien n'est d'ailleurs plus amusant, quand on a l'esprit bien fait. Je le reconnais, il entre dans ce goût bien de la frivolité. C'est une distraction, comme le jeu ou la promenade. J'ai toujours été surpris que les journaux ne possèdent pas une « chronique de la morale », comme ils en ont des sports et de l'élégance. Une signature aristocratique (comtesse de Tramar, baronne de La Marfée, etc.), un pseudonyme mondain (Etincelle II, Stella, Myosotis) donneraient à cette chronique une valeur bientôt appréciée, et les femmes parleraient morale comme elles parlent chiffons, avec le même entrain et les mêmes petits rires ! La morale en effet se rattache étroitement à la mode et, comme elle, repose sur deux principes, la tradition, l'innovation. On porte toujours des vêtements, mais leur forme ne cesse de solliciter l'imagination des hommes. Qu'il y ait une mode rationnelle, cela a été soutenu par quelques couturières plus métaphysiques que pratiques, car le jour où la mode aurait trouvé sa forme définitive leur métier perdrait beaucoup de sa valeur.

Habiller le corps humain, dissimuler ses défauts, faire valoir ses avantages, lui donner une élégance qui lui manque le plus souvent, voilà le but de la mode. Celui de la morale est tout pareil ; pour le connaître, il suffira de remplacer dans la phrase précédente les mots corps humain par ceux-ci : mœurs humaines. On pourrait même, en adoptant cette dernière modification se contenter d'une seule formule, et l'on verrait, définition éminemment propre à la méditation, que le but commun de la mode et de la morale est « d'habiller les mœurs humaines, etc. ».

Ce n'est pas une petite affaire et l'on comprend facilement que de laborieuses corporations y soient occupées à longueur d'année. La partie pratique est généralement laissée aux mains de manœuvres qui, sous la haute direction « morale » de l'opinion publique, coupent les étoffes, frisent les plumes, chiffonnent les fleurs ; la partie métaphysique se traite en des congrès à noms très variables : congrès de la libre-pensée, de la Ligue de l'enseignement, congrès de la philosophie, de la psychiatrie, d'archipuériculture, etc. C'est là qu'on jette les bases.

Une de ces assemblées a posé récemment le principe rationnel : « L'art d'habiller les mœurs, a-t-elle dit, doit être absolument indépendant de toute doctrine religieuse ou métaphysique ; il s'appuiera exclusivement sur les lois de la raison et les données de la science. »

Cette formule ne me satisfait pas : d'abord, parce que les principes de l'habillage rationnel des mœurs est fort peu solide ; ensuite parce que, en substituant l'idée de raison à l'idée de religion ou de métaphysique, le congrès, sans s'en douter, fait encore œuvre de religion ou de métaphysique. La raison n'est pas primordiale ; fruit de l'expérience, elle est modifiable selon l'évolution même de l'humanité. La raison d'aujourd'hui est la folie de demain. Mais chose plus grave, quoique très amusante, ces congressistes, en invoquant la raison, abandonnent la raison, car ils la transforment en sentiment. La raison qu'ils nous servent sort de leur cœur et non de leur intelligence.

La mode et la morale vont donc continuer à évoluer en paix, avec une craintive lenteur, les yeux expressément fixés sur la tradition. Les congrès sont venus trop tard pour « jeter des bases ». La morale de celte année ne se différenciera de celle de l'année dernière que pour un œil très exercé. Il en sera de même des chapeaux. Qui sait où finit le vieux chapeau et où commence le nouveau ? Ah ! que la vie est difficile à comprendre, quand on n'est pas socialiste ou professeur de philosophie !

M. Ribot vient de nous expliquer la logique des sentiments ; il y a aussi une logique de la morale. Comme celle des sentiments, elle a sa source dans l'utilité. La morale, ce sont toutes les recettes, toutes les croyances, toutes les illusions qui renforcent la vie, la réchauffent, l'embellissent. Il faut habiller les mœurs avec décence, élégance et confortable. L'homme qui tue des ours et des renards pour que nous ayons chaud, cet hiver, voilà le véritable moraliste.

pp. 338-341.


309

Décembre [1904].

L'Amiral halluciné. — Il est bien difficile de croire à ces torpilleurs japonais que la flotte russe aurait rencontrés dans la mer du Nord, à ces esquifs mystérieux « qui n'ont pas dit leurs noms et qu'on n'a pas revus ». Une commission doit faire une enquête ; mais il est douteux qu'elle fasse la lumière, pour plusieurs raisons dont les unes sont politiques et les autres, psychologiques.

La limite entre l'hallucination vraie, qui est la perception, et la perception fausse, qui est l'hallucination, est souvent bien difficile à établir. A qui n'est-il jamais arrivé d'apercevoir à un tournant de rue la personne qui occupait sa pensée, — et qui pourtant était loin de là ? L'œil est si bien fait pour voir qu'il voit même quand il n'y a rien à voir. Faisant office de projecteur, il va prendre dans le cerveau et jette dans l'espace l'image qu'il contemplera ensuite à loisir. C'est un renversement très curieux du mécanisme normal. Au lieu que, dans le cas de la vision ordinaire, une image extérieure entre en nous par la voie de l'œil, dans le cas de l'hallucination, c'est une image intérieure qui sort de nous : ensuite, l'œil revient à sa vraie méthode et il regarde.

C'est ainsi que se sont créés tous les êtres fantastiques dont les enfants et les peuples enfants remplissent le monde. Comme le moment le plus favorable à l'hallucination est celui où toutes les formes se confondent, où il y a encore un peu de lumière, mais pas assez pour limiter le contour des objets réels, c'est vers le soir, ou pendant les nuits à demi claires, que les fausses visions se multiplient. La lumière excessive dans un milieu uni, comme le désert, la mer calme, est aussi très favorable à ces sortes d'hallucinations.

Elles n'ont rien de pathologique, généralement, quand l'esprit est sain, elles ne laissent qu'un souvenir assez vague, le jugement intervenant d'ailleurs pour montrer leur inanité. Il ne faut aucunement les confondre avec celles qui sont symptomatiques d'un grave désordre mental, définitif ou passager.

Elles peuvent être collectives, atteindre au même moment ou successivement un assez grand nombre de personnes. Elles sont fréquentes dans les campagnes et il est peu de paysans qui n'aient vu, certain soir, quelque chose d'extraordinaire. Tout le monde a entendu parler de celles de Tilly, engendrées, il est vrai, par les visions maladives d'une névropathe. Mais des gens assez raisonnables y participèrent. L'une de ces personnes, se demandant, en la simplicité de son cœur, si c'était là œuvre de Dieu ou œuvre du diable, son imagination trancha aussitôt la question, et elle vit apparaître une sorte de vierge démoniaque, avec une tête angélique et des mains terminées par de longues griffes noires. Les satyres et les sirènes n'ont sans doute pas eu d'autre origine.

En certaines campagnes, où la foi est encore vive, la mort du curé de la paroisse jette un grand désarroi dans les esprits. Il est presque de règle que, dans les jours suivants, le curé « revient », c'est-à-dire se rend visible à ses anciens paroissiens. On interprète différemment cette manifestation, mais l'opinion générale est que le revenant réclame des prières. On obéit et la figure ne reparaît plus. Il en est d'obstinées, cependant. Alors, curés maudits, ou dames blanches, le personnage fantastique entre dans la légende et y persévère durant des siècles.

Une des plus célèbres de ces hallucinations à la fois collectives et successives est celle qui a fait voir à tant de marins, sous les formes les plus variées, le serpent de mer. Il est possible que la mer recèle des poissons monstrueux, mais on n'en harponna jamais aucun : le serpent de mer n'est connu que comme une vision.

Jadis, au temps des dieux, les bergers voyaient des Faunes et des Dryades ; les marins voyaient des Tritons et des Néréides. La ville de Lisbonne prit la peine, dit Pline, d'envoyer à Tibère une députation « pour lui annoncer qu'on avait vu et entendu dans une grotte un Triton qui jouait des airs avec une conque, in quodam specu concha canentem tritonem ». Les Néréides, dans le même siècle, n'étaient pas très rares sur les rivages de l'Atlantique ; il y eut même, au temps d'Auguste, une épidémie parmi ces charmantes créatures, ce que fit savoir à l'empereur, dans un rapport officiel, le légat de la Gaule.

Il semble bien que, dans ces hallucinations inoffensives, on voie, selon la disposition présente, ou bien ce que l'on désire voir, ou bien ce qu'on désirerait ne pas voir. Nous avons des mots différents pour caractériser des opérations de l'esprit dont les résultats sont identiques. On pense à ce que l'on veut oublier; on oublie ce que l'on voudrait garder éternellement dans son souvenir.

La volonté ne suffit pas, ni pour voir exactement ce qui est visible, ni pour échapper à l'hallucination. On peut même dire que le recours à la volonté est déjà un signe de maladie. Les esprits tout à fait sains n'ont pas besoin de vouloir : ils agissent. Ils se maintiennent mécaniquement en équilibre sans être obligés de désirer cette pharmacopée. Mais les plus sains ont leurs défaillances. Cette vision des Russes est d'ailleurs prophétique : et s'ils n'ont pas encore vu les torpilleurs japonais, ils les verront.

pp. 342-346.


310

[Décembre 1904].

« Le Métier de délateur ». — Le métier de délateur n'est pas très estimé en France, sans doute parce qu'il est trop facile, trop à la portée du premier venu ; sans doute aussi parce que la nation n'est pas disciplinée. Dans les associations secrètes, chrétiennes, maçonniques, politiques ou extra-sociales (comme les compagnies de voleurs), la délation est imposée comme un devoir moral ; elle porte sur les adhérents d'abord, puis sur le reste de la société. Chez les Jésuites, toute fonction est doublée ; chaque titulaire officiel est surveillé dans l'ombre par un espion particulier. Ce système est d'ailleurs pratiqué, avec plus ou moins de méthode, grâce à des concours volontaires, par tous les gouvernements. Il est légitime, en somme, en tant qu'il ne s'applique qu'aux affaires de service et qu'il ne sert qu'à contrôler la manière dont un fonctionnaire s'acquitte de la fonction qu'il a sollicitée. Il serait préférable de pouvoir s'en remettre à la conscience de chacun ; mais cela serait bien aléatoire.

Il y a en Angleterre des sociétés de délation qui fonctionnent au grand jour ; elles suppléent à l'inertie des lois répressives, qui ne se mettent presque jamais en mouvement que sur l'initiative privée. En France, où la situation est très différente, il existe au moins une société de ce genre, celle qui s'intitule, je crois, « contre la licence des rues ». On ne la prend plus guère au sérieux ; mais elle a été redoutable et a fait plus d'une victime.

Les délateurs dont les fiches sont centralisées au Grand Orient et au ministère de la Guerre se livrèrent à une besogne beaucoup moins récréative. Il s'agit de savoir quels journaux lit un officier, si sa femme va à la messe, s'il est partisan de la séparation des églises et de l'État, toutes notions dont l'acquisition n'est pas de nature à exciter beaucoup de fièvre. Elle manquaient vraiment de polissonnerie, les fiches de M. Vadecard. On ne fera jamais rien de bien en ce genre sans les femmes de chambre. Ce doit être la bêtise monotone de ces petits papiers qui a dégoûté le frère Bidegain. Mais il en a trouvé un bon prix. Heureux homme ! Cela ne valait pas quarante mille francs. Je suis persuadé que M. Anatole France y a pris beaucoup moins de plaisir qu'aux Mémoires secrets de Louis Petit de Bachaumont.

Il est beaucoup question des « espions de police » dans Bachaumont, comme dans tous les mémoires plus ou moins secrets du dix-huitième siècle. Chamfort à donné la définition du personnage : « Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet homme ; il me répondit que c'était un homme qui faisait pour sa patrie ce que Brutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette grande idée à mon niveau. J'appris que cet homme était un espion de police. » Brutus, qui maintenant écrit dans les journaux, a changé d'avis. Il approuve, n'ayant pas le temps d'opérer lui-même, le citoyen généreux qui se fait, pour son parti, espion de police ; il est même allé jusqu'à traiter d'infâmes ceux qui étaient dénoncés. Il a peut-être voulu dire récalcitrants : on ne sait plus très bien la langue française.

L'idéal, en effet, pour un gouvernement basé sur la délation, serait que les citoyens coupables de tiédeur voulussent bien se dénoncer eux-mêmes et s'offrir au châtiment. Ainsi, dans les cloîtres austères, le moine pécheur s'agenouille devant ses frères attentifs et « fait sa coulpe ». En attendant, nos contemporains s'exercent à confier aux autorités compétentes les fautes de leurs rivaux. C'est plus facile, et c'est lucratif.

pp. 346-349 de la 7e édition, 1923.