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1er janvier [1910]. Les Années M. DELARUE. Ah ! mon cher ami, voici bientôt venir une année nouvelle. M. DESMAISONS. Pas si nouvelle ! M. DEL. Qu'en savez-vous ? M. DESM. Je m'en doute. M. DEL. Vous êtes bien présomptueux. M. DESM. Voilà vingt ans que j'entends annoncer pour demain des merveilles ou des horreurs et rien, que je sache, n'est jamais advenu. M. DEL. Patience ! M. DESM. Je n'en ai plus beaucoup, ni d'illusions. Cela ne veut pas dire que je sois impatient de l'avenir ni dégoûté du présent. J'accepte la minute telle qu'elle est ; elle est bonne, puisqu'elle est. Seulement je trouve que les minutes se ressemblent un peu trop. M. DEL. Oui, on sent un peu trop qu'elles sont sœurs, mais il y en a de plus ou de moins jolies. N'en est-il pas que vous regrettiez : c'est une distraction cela. M. DESM. Non, parce que je suis trop raisonnable. Je sais qu'elles ne vont pas seule à seule, mais toujours en se tenant la main dans une chaîne infinie. Si j'en désirais une, il me faudrait accepter aussi toutes ses compagnes. Mais je crois que nous faisons de la littérature, c'est-à-dire quelque chose de très bête. Tenons-nous-en à la réalité. M. DEL. Pourquoi ne pas songer un peu au possible ? M. DESM. Parce qu'il y a le réveil. Le quotidien me suffit, mais je le trouve bref. M. DEL. C'est pourquoi, peut-être, il faut l'allonger par le rêve. M. DESM. Ah ! que vous êtes resté romantique ! Cet allongement est chimérique, puisqu'il y a le matin et qu'il y a le soir. M. DEL. Mais si l'on rêve au-delà de la vie ? M. DESM. Rêver au-delà de la vie ! M. DEL. Des gens s'y adonnent. M. DESM. Croyez-vous ? M. DEL. Mais, cela est certain, vous le savez comme moi. M. DESM. Vous n'y êtes pas. Mon cher, les gens qui rêvent au-delà de la vie ne rêvent pas la vie que nous connaissons ; ils ne rêvent pas un au-delà tel qu'un prolongement du réel. Quoi qu'ils fassent, il y a une erreur et rien ne peut empêcher la vie présente de finir. M. DEL. Et s'il s'en recommençait une autre plus belle, perfectionnée ? M. DESM. Elle ne m'intéresserait pas, puisque je ne puis en avoir aucune idée et ceux-là même qui en rêvent sont dans cet état d'esprit. Elle les intéresse si peu qu'ils se cramponnent à celle-ci d'une façon honteuse. Leur chair, qui est la seule vérité, sait bien que la mort clôt toute activité. De là ce tremblement, qui contredit les conclusions de l'esprit. Mais, est-ce que nous sommes sérieux en ce moment ? M. DEL. Presque pas. Il y a un moment nous faisions de la littérature ; maintenant c'est de la philosophie. Mais, à bien considérer les choses, rien n'est sérieux. L'homme, surgi à l'état d'enfant, le demeure toute sa vie. M. DESM. Il y a pourtant des degrés dans cette puérilité. M. DEL. Pas d'un certain point de vue. M. DESM. Vous admettez bien qu'il faut vivre ? M. DEL. Ce n'est pas nous qui choisissons. C'est un fait, et voilà tout. Allez-vous mêler la volonté à nos autres divagations ? M. DESM. Cela ne serait jamais qu'un mot de plus. Ah ! que l'homme a inventé de choses ! M. DEL. De choses, vous voulez rire. De mots ! De mots ! De mots ! M. DESM. Oui, de mots. Mais c'est aux mots qu'il tient le plus, et cela se conçoit. Les mots contiennent tout, ils sont grands comme le monde, plus encore, ils sont sans limites. Tandis que les choses sont si petites qu'à peine on les touche, si fugitives qu'à peine on les a senties. Il faut un grand effort pour préférer la chose au mot. Quand on est arrivé à faire ce choix naturellement, sans lutte, on a atteint le sommet. On pourrait se reposer si le repos n'était pas, lui aussi, un mot. M. DEL. Oui, préférer vingt francs au billet de loterie qui nous promet un million ! En sommes-nous capables ? M. DESM. Non, non ! n'en soyons pas capables. Les mots et leurs promesses sont aussi une sorte de réalité de l'esprit, à laquelle nous devons participer. Si nous n'avions pas tous les vices comment pourrions-nous parler de la vertu ? M. DEL. Et si nous n'avions pas toutes les vertus... M. DESM. Sans doute. Mais avec quoi pouvons-nous acquérir ces qualités contradictoires sans qu'il y ait contradiction ? Avec les mots. Les mots sont précieux. Ils valent plus que l'or et plus que le diamant. M. DEL. Faites-vous vraiment une différence entre le vice et la vertu ? M. DESM. La différence qu'il y a entre les contraires, lesquels sa fondent dans l'identité. C'est la commodité des mots. Rien ne leur résiste. On les plie, on les déplie, on les replie comme on veut. C'est une réalité irréelle et qui pourtant, à l'occasion, fait sentir son poids. On peut assurément malmener la logique, mais jusqu'à un certain point seulement. La logique est la réalité de l'esprit. Quant à la vraie réalité, il faut se contenter de la regarder. Elle est inviolable. Vous avez assez souvent vu l'aventure des Etats qui font des lois, sans tenir compte de la réalité, et comment ces lois demeurent inapplicables sans que les législateurs s'aperçoivent jamais pourquoi. Quand la réalité de l'esprit entre en lutte avec la réalité du monde, elle est toujours vaincue. Les deux logiques évoluent sur des chemins différents et qui n'ont que des entrecroisements rares. C'est à ces endroits qu'il faut saisir le monde. M. DEL. Dieu ! Quel casse-tête ! M. DESM. C'est votre faute. Vous m'aiguillez vers les espaces ! Vous savez, on peut continuer comme cela jusqu'à demain, tant qu'on trouve des mots, et plus encore, chaque mot ayant trois ou quatre significations pour chaque philosophe, ce qui, multiplié par tous les philosophes, fait qu'on s'entend très bien. Il n'y a que vous... M. DEL. Moi, j'y renonce. M. DESM. Vous avez tort. M. DEL. Heureusement que cela ne vous prend pas souvent. M. DESM. N'est-ce pas vous qui avez commencé avec votre insinuation sur l'autre vie ? M. DEL. J'ai eu tort, je le reconnais. C'est si drôle, cette idée d'une autre vie, que je ne croyais faire qu'une plaisanterie. M. DESM. Elle est de tout temps. Elle eût été bonne, meilleure même, aux temps préhistoriques. L'homme à aucun moment n'a été content de son sort. Toujours, il a trouvé que le temps lui était mesuré avec parcimonie et il s'est ingénié à en allonger le terme. L'autre vie, quelle trouvaille ! Ici on n'était plus astreint à compter avec la durée, aussi s'en est-on donné. L'autre vie n'a pas de fin. Premier principe dont l'audace surprend un peu, si habitué que l'on soit aux extravagances humaines. M. DEL. Mais ce n'est peut-être qu'un aveu d'ignorance ou d'impuissance. M. DESM. C'est possible. La notion de l'infini, celle même de l'indéfini sont récentes. Pour ces gens simples et encore pour les premiers chrétiens, cela ne voulait rien dire qu'un temps très long. Remarquez que ce sont eux qui avaient raison, la notion de l'infini étant incompréhensible et, pour tout dire, absurde. N'importe, les voilà en possession d'une vie dont ils ne voient pas la fin. Vont-ils en être plus heureux ? Vont-ils prendre avec indifférence les accidents de leur existence limitée ! Nullement. On ne vit jamais de gens plus malheureux et moins résignés que ceux qui croient à la vie future. Nous autres, regardons passer les années avec la résignation douce née de notre incrédulité. M. DEL. C'est bon à dire. Mais il y a en nous un secret désir de vivre... M. DESM. Je croyais que vous alliez dire de revivre, et j'allais vous arrêter, car ce désir est tout ce qu'il y a de plus factice, de plus mauvaise littérature, de plus mauvaise philosophie. Mais un désir de vivre, ou plutôt, le désir de vivre, oui. Après, cela prouve-t-il que nous devions vivre éternellement ? M. DEL. Cela prouve que nous n'en serions point fâchés. L'homme le plus populaire de France est M. Metchnihoff, qui promet d'allonger la vie humaine. M. DESM. Ah ! Qu'il apprenne donc aux hommes à jouir de toutes les minutes de la vie présente ! Nous avons peu de jours et nous les gâchons. Allonger la vieillesse ! Ah ! ce monde devient trop intellectuel. M. DEL. Allons, mon cher ami, soyez heureux pendant cette année nouvelle. M. DESM. J'y compte bien. pp. 335-342 de la 6e édition (1922). |