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Gaston Dancinnes, « Rémy de Gourmont : Lilith », L'Art et la Vie, Revue Jeune mensuelle, T.I n°8, décembre 1892 RÉMY DE GOURMONT : Lilith. J'avais parfois pensé que les prétentions de M. Rémy de Gourmont tourneraient mal un jour ! O Lilith, que j'avais donc vu juste ! La voyez-vous, aux premiers temps du monde, la gouge originelle, cette Lilith de luxure, appelant « l'homme ! l'homme ! » et qui tombe aux bras de Satan, l'Ange du mal, et de plus son... compagnon naturel ; je crois pourtant qu'en ces matières, nous avons vu mieux ! En dépit de sa constance à forcer la dose, M. de Gourmont n'a pu faire qu'on ne sente trop ce qui lui manque le plus ! Le talent, comme la beauté, est une pudeur. Il n'y a pas dans Lilith d'autre intérêt que celui qu'y chercheront les petits collégiens vicieux. GASTON DANCINNES [texte entoilé par Mikaël Lugan, décembre 2007] P. Q., « A propos de Lilith », Mercure de France, janvier 1893 Au nombre des livres qu'il consulta, devant que d'écrire Lilith, M. Remy de Gourmont indique les apocryphes de l'Ancien Testament, tels que les donne Fabricius et le Dictionnaire historique de Pierre Bayle. Ainsi, jusque dans les notes de bibliographie, on rencontre la rare et contradictoire dualité qui donne à cette œuvre un charme si singulier, je veux dire un mélange d'imaginations gnostiques et de peu respectueuse ironie. Quelques personnes se sont émues même de certaines gayetés assez vives où se laissa entraîner M. de Gourmont, et je ne serais point émerveillé qu'il lui vint à l'esprit, pour répondre à divers critiques de mauvaise foi, d'écrire, comme Bayle, un Eclaircissement : « Que s'il y a des obscènitez dans ce livre, elles sont de celles qu'on ne peut censurer avec raison. » On voit assez comment il se pourrait défendre. Il a utilisé une légende fort ancienne, et bien avant lui des hérétiques et des rabbins racontèrent complaisamment l'histoire de Lilith, la première femme, créée avant Eve, mère de toutes les luxures, unie d'abord à Satan, et dirent aussi comme elle débaucha Adam, tandis que Satan engendrait Caïn dans les flancs d'Eve adultère. On conçoit mal que voulant, semble-t-il, montrer la répugnante et monotone sottise du péché de la chair, l'auteur ait omis d'en énumérer les espèces les moins habituelles ; la moralité supérieure y eût perdu sans doute, s'il n'eût fait voir que les prétendus raffinements sont au demeurant fort misérables et dénotent une piteuse faiblesse d'imagination. Mais, répliqueraient peut-être les farouches gardiens de toutes les vertus, l'intelligence de M. de Gourmont est, par une sorte de nature monacale, tournée habituellement et sollicitée vers ce même péché et il en subit l'obsession. J'avoue volontiers que le reproche, si reproche il y a, est presque juste : je demanderai seulement qu'on me veuille bien faire crédit jusqu'au jour prochain où la publication du Fantôme permettra d'étudier moins sommairement la curieuse physionomie littéraire de l'écrivain, que nous aimons tous pour la vaillance de son attitude et la beauté savante et compliquée de son art. Pour ce qui est spécialement de Lilith, il y aurait plus que mauvaise grâce à insister là-dessus, d'autant que la manière même dont fut composé ce drame rendait nécessairement plus apparente la particularité litigieuse. Afin de faciliter davantage aux âmes de ce temps l'interprétation de son œuvre, M. de Gourmont n'a point hésité non plus que Laforgue, à commettre de hardis anachronismes, et Adam et Eve, Satan et Lilith, usurpent les gestes et les paroles de fantoches contemporains : par là, ils sont plus immédiatement semblables à nous-mêmes, et n'est-ce pas cette reconnaissance de notre image ridicule qui nous invite à l'indignation ? Mais ici, plutôt, je ferais quelques réserves et je regretterais que, parfois, l'appropriation des mythes à notre imbécillité soit trop parfaite, et par suite qu'il y ait un discord trop violent entre la légende et la langue où elle est contée. Nous sommes bien avertis, il est vrai, par des phrases comme celle-ci : « II ne lui reste plus qu'à ériger les deux arbres magiques qui joueront dans la féerie un si étonnant rôle. » Je suis froissé cependant qu'à certaines minutes Jéhovah se conduise comme un roi de féerie, et qu'Eve aussitôt créée joue à cache-cache avec son image en criant : « Cou-cou ». Ces dissonances excessives ne se répètent heureusement point trop souvent, et le pire ennemi de lui-même fut M. de Gourmont, qui, ailleurs, dans le même drame, nous fit largesse de puissantes et riches beautés dont il est le prince et le maître. Sa bienveillance, ainsi qu'il advient en général, nous rendit exigeants et insatiables, et nous voudrions que partout et toujours il prêtât à ses personnages d'aussi admirables paroles que celles de Satan à Lilith : « Je te donnerai l'homme, je le mettrai en ton pouvoir afin que tu l'avilisses, afin que ses larmes soient ridicules, afin que ses joies soient des hontes, afin que sa maison soit un hôpital et son lit un lupanar ! Quant à la femme, j'en ferai ce que tu es... Elle criera après le plaisir comme une mère après son petit qu'une louve emporte dans sa gueule... In vulva infernum... Et l'Euphrate y passerait sans en éteindre les charbons. » P.Q. Pierre de Querlon, « Tablettes. Les Livres », L'Hémicycle, n°19-20, juillet-août 1901), p. 157 L'ingénieux et beau drame biblique de Rémy de Gourmont, Lilith, mériterait d'être longuement étudié ; car il semble d'abord un badinage ironique, il apparaît bientôt comme une œuvre pleine de beauté, admirable parallèle de la Tentation de Flaubert, et digne mise en œuvre de ces deux précieux guides des écrivains, la Culture des Idées et l'Esthétique de la Langue française. Il est écrit que Dieu créa deux femmes pour Adam, l'une du limon de la terre fut immédiatement envoyée hors du paradis et devint Lilith, compagne de Satan, l'autre de la côte d'Adam fut Eve, seconde femme primitive. Avec un tel sujet et parmi les vivants personnages des anges et les beaux paysages de la terre en voie de création, Rémy de Gourmont a fait un drame fort beau, où l'on remue de grandes idées avec le sourire aux lèvres, et qui est à la fois un divertissement ironique et une étude profonde de l'âme humaine. |