SANS LES ANGLAIS

Je me trouvais en Normandie quand la guerre éclata et les événements m'obligèrent à y demeurer jusqu'aux premiers jours d'octobre. J'étais dans une petite ville qui s'élève non loin de la côte ouest en face de l'île de Jersey et, entre parenthèses, je m'y suis ennuyé presque jusqu'au désespoir, car jamais je n'ai vécu dans un milieu plus morne et plus déprimant. Il y eut aussi, dans les premiers jours de la guerre, une cause directe d'angoisse, qui persista assez longtemps, parmi le peuple, malgré qu'elle eût été très vite écartée par les esprits plus raisonnables : les Allemands n'allaient-ils point débarquer sur un point de la côte ? On précisait le point. Ils prendraient terre à Barfleur et de là se répandraient dans toute la Basse-Normandie.

Sans les Anglais, cela n'avait rien d'invraisemblable. Cette région des côtes maritimes françaises a été jadis à la merci de ces mêmes Anglais. Elle abonde en petits havres d'un accès assez difficile, il est vrai, mais du temps que transports et navires de guerre étaient des coques de noix, des marins audacieux pouvaient y risquer l'aventure. Ils ne s'en privèrent pas dans ces temps lointains et un souvenir obscur en est resté parmi les populations maritimes. Ce fut un soulagement quand on apprit que la flotte anglaise bloquait la flotte allemande, mais on ne vainc pas du premier coup une telle appréhension. Peut-être qu'à cette heure on en parle encore.

Il est certain que, sans l'alliance anglaise, nous aurions eu à nous préoccuper du bombardement de nos ports, surtout de ceux de la Manche, du blocus des côtes, de la pose de mines ennemies, d'un débarquement possible, du ravage des régions maritimes. En 1870, la marine n'eut aucun rôle, on le sait, l'Allemagne n'en possédant aucune, et la marine française ayant singulièrement manqué d'audace ; mais en 1914, cette question, si nous étions demeurés seuls sur le front occidental, aurait été des plus importantes. La neutralité de l'Angleterre augmentait beaucoup notre vulnérabilité. Non que la marine allemande eût été supérieure à la nôtre, mais l'accès de nos côtes étant beaucoup plus facile, elles eussent certainement éprouvé de grands dommages et un débarquement de l'ennemi sur divers points choisis parmi les plus mal défendus eût été une hypothèse des plus vraisemblables. Une flotte qui attaque est toujours plus libre de ses mouvements qu'une flotte qui se défend. Mais sans entrer dans une discussion technique où je ne serais pas très sûr de mes arguments, je puis supposer tout de même qu'en cas de guerre maritime, nos ports auraient eu beaucoup à souffrir, et moins sans doute les ports de guerre que les ports de commerce. En premier lieu, nos communications avec l'Angleterre auraient été rendues très difficiles, ainsi que celles avec les différents ports du monde. Au lieu de la sécurité présente, un navire français, postal ou commercial, aurait toujours été sous la menace d'un croiseur allemand. Sans doute, nous aurions rendu la pareille aux navires allemands, ce qui n'empêche pas que, pratiquement, notre commerce extérieur aurait quasiment, été, sinon jugulé, du moins rendu très précaire. On a dit que dans ce cas, le commerce maritime allemand étant beaucoup plus actif que le commerce français, c'est lui qui aurait eu le plus à souffrir ; c'est possible, quoique ce soient là des évaluations plus faciles à faire en théorie qu'en pratique. Disons que les deux commerces auraient été également paralysés, ce qui nous mène assez loin de la situation actuelle. Je puis envoyer avec sécurité ces notes en Amérique. Dans l'hypothèse que j'examine, il est probable que je m'abstiendrais et que d'ailleurs l'Amérique se serait trouvée aussi dans une position embarrassante pour communiquer librement avec la France. Pour compléter mon exposé, la France, au lieu de coopérer avec l'Angleterre à la prise des colonies allemandes, aurait eu à défendre, dans le monde entier, ses propres colonies, ce qui eût singulièrement augmenté les difficultés de protection de son territoire propre. Donc, à tous les points de vue et même en supposant une résistance, égale à celle d'aujourd'hui, de nos armées sur la ligne de la bataille terrestre, l'union avec l'Angleterre aura été pour la France un bienfait très grand. Mais son armée est venue aussi coopérer avec la nôtre qui en a reçu un notable accroissement de force. Donc d'une flotte nettement supérieure en nombre et en qualité à la flotte allemande, le moment n'est pas loin où elle va achever de mettre sur pied une armée également formidable. De sorte qu'il faudra peut-être dire un jour que si la France et la Russie ont résisté, c'est l'Angleterre qui a vaincu. De cela sans doute l'Angleterre ne sera pas fâchée, mais la France ne sera pas jalouse.

Nul homme sensé en effet ne pourra jamais exagérer ce que nous aurons dû à l'Angleterre au cours de cette guerre. Et comme l'Angleterre n'a joint délibérément sa cause à la nôtre qu'en considération de la résistance de la Belgique, nous devons aussi de grandes grâces à la Belgique. Si elle avait laissé passer les Allemands sans protester, et protesté par l'épée, leur avance sur notre territoire eût été, selon leur plan, vraiment foudroyante et, l'Angleterre n'eût pas été prête à nous envoyer le secours qui était dans ses desseins et qui n'eût peut-être pas d'ailleurs été en son pouvoir. L'aide de la petite Belgique a été formidable aussi en nous permettant d'achever dans les meilleures conditions notre mobilisation. Elle fut le rempart provisoire, non pas celui qui brise, mais celui qui surprend l'ennemi et le force soudain à modifier ses premiers plans. Sa décision fut spontanée et héroïque. Elle ne pouvait songer à la victoire et même elle savait que son vainqueur lui ferait payer cher son attitude. Belgique, Angleterre, cela a singulièrement changé la suite des événements. Mais laissons la Belgique dont le rôle magnifique n'a eu qu'un instant et qui ne pèsera guère maintenant sur la suite des événements. Celui de l'Angleterre au contraire ne fait que de commencer et il sera tutélaire jusqu'à la fin. Ah ! comme cela montre bien la fragilité des attitudes historiques ! Il n'y a pas encore longtemps, sans être restée l'ennemi héréditaire de jadis, l'Angleterre n'éveillait pas en France de grandes sympathies et pareillement l'esprit français y était peu goûté. Aux premières lueurs de l'entente cordiale, elle fit de sérieux efforts pour nous comprendre et même pour nous aimer, et elle avait fini par triompher d'une vieille méfiance. Le même travail s'était fait dans les esprits français, quoique plus lentement encore. Au commencement de la guerre, j'entendais encore en province des personnes nullement sottes, ni hostiles à l'Angleterre se demander combien l'Angleterre nous ferait payer ses services. Il est vrai que c'était dans ces provinces de l'Ouest où j'ai encore entendu chanter ce refrain populaire :

Jamais en France

L'Anglais ne régnera.

Là comme partout, la gratitude est infinie. Nous savons bien que l'Angleterre combat surtout pour elle-même, pour sa propre suprématie, mais comme il s'est trouvé que cette suprématie est intimement liée à la nôtre, de l'union des frères d'armes est née l'union des deux peuples, véritable miracle. Entre eux, l'amour d'aujourd'hui est beaucoup plus profond que n'a jamais été la haine d'hier et on doit espérer que ce sentiment sera durable. L'armée anglaise, à vivre fraternellement avec la nôtre, apprend à mieux connaître le caractère français et à se découvrir avec lui de véritables sympathies. Et de notre côté, nous nous apercevons que ce que nous avons trop longtemps pris pour de la morgue n'était chez l'Anglais que de la timidité. L'Anglais est généralement très froid, il ne se livre jamais du premier coup et reste toujours très réservé, mais sa loyauté est parfaite. Un Français avait assez rarement des amis anglais, mais quand cela arrivait il devait reconnaître qu'il n'en avait jamais eu de meilleurs ni de plus sûrs.

pp. 37-46


EN LISANT ROBINSON

C'est une question que l'on a posée cet hiver dans plusieurs journaux français. Que lire en temps de guerre ? Elle n'a pas été très bien résolue, et d'ailleurs, elle est des plus délicates et je conseille fort de laisser aux lecteurs la pleine liberté de leur choix. Quels que soient les événements présents, on ne lit jamais que pour deux raisons : pour s'instruire ou pour se distraire. Ce sont précisément des points dont chacun reste le juge souverain. Ce qui m'amuse le plus ne plairait pas à tout le monde et là où je trouve à m'instruire, plus d'un ne récolterait que de l'ennui. Cependant, comme les facultés d'attention ont été fort émoussées par les événements qui troublent tout le monde civilisé, j'estime qu'il est fort permis à un homme de goût et d'intelligence d'avoir baissé d'un cran, et même de deux ou trois, selon les caractères, le niveau moyen de ses lectures. On m'a dit que beaucoup de personnes qui, en temps normal, n'y auraient point pensé, ont tout d'un coup découvert la vieille réputation d'amuseur du bon Alexandre Dumas et que c'est dans ses œuvres qu'elles ont cherché et trouvé l'oubli du moment. Je ne les critique pas, je lis peut-être des choses pires, quoique moins longues, mais j'avoue que Monte-Cristo ou Les trois Mousquetaires ont été depuis longtemps classés par moi parmi les superlativement ennuyeux. Non pas sans doute pour leurs histoires mêmes qui pourraient être prenantes, mais pour la manière dont ces histoires sont contées. C'est bien vrai que les livres vieillissent surtout par le style, aussi bien par l'absence de style que par l'excès du style. Ce n'est pas l'excès du style assurément qui a tué, pour un lecteur un peu délicat, les œuvres d'Alexandre Dumas, ce n'est pas non plus, d'une façon absolue, l'absence du style, quoiqu'elle soit pénible, c'est la manière qu'il a de n'en pas avoir. Avec George Sand, qui y met plus de pompe, Dumas est le véritable héros du style coulant, toujours cher aux bourgeois, comme du temps de Flaubert. Il ne faut pas confondre ce style coulant avec le style aisé et précis, qui est celui de Voltaire ; ce style-là n'ennuie jamais et quand il décèle, comme celui de Voltaire, une idée à chaque ligne, il cesse réellement de couler dans l'esprit, qu'il arrête à tout moment pour faire réfléchir. Mais ce n'est pas le moment de juger de la qualité des styles. Il ne s'agit que d'en trouver un qui ne choque point par sa bassesse et qui n'éblouisse pas par son éclat, ni par son extrême richesse. Il me faut, en ce moment, des livres qui ne soient pas écrits, qui n'aient pas de forme, ni bonne ni mauvaise, qui laissent apparaître le fonds tout nu, sans aucun voile, des livres qui d'ailleurs n'auraient nul besoin de l'artifice pour exister, des livres qui n'offrent rien, mais auxquels on ne demande rien qu'un peu de suite dans les idées. Ces livres sont rares, mais comme j'aime les choses rares, j'en ai recueilli quelques-uns. C'est ainsi que j'ai mis la main sur une vieille édition de « Robinson Crusoé ». Du premier coup, j'ai senti que cela me convenait. Rien, en effet, n'est moins de la littérature que ce roman célèbre, si célèbre qu'on l'a traduit en toutes les langues et qu'on le réimprime constamment, « sans en respecter le texte ». Voilà ce qui est capital dans « Robinson Crusoé », ce n'est pas un livre, c'est une chose, c'est un fait, cela est. Il en est de lui comme de la Bible, que personne, au moins dans les pays catholiques, n'a jamais lue, que peu de personnes même ont vue, mais dont tout le monde a entendu parler. Je suis comme tout le monde, j'avais eu entre les mains un beau « Robinson Crusoé » avec des images le représentant dans un accoutrement bizarre, avec un immense chapeau, un parasol singulier et un perroquet sur l'épaule, mais naturellement je n'avais jamais lu le livre qui s'appelle La vie et les aventures surprenantes de Robinson Crusoé, parce que, je le répète, c'est un ouvrage très rare et qu'on ne trouve que par le plus grand des hasards. Ce que j'avais lu, étant enfant, n'était qu'un des mille abrégés de « Robinson », comme ils courent le monde. Je reconnais du reste, sans ambages, qu'ils sont bien supérieurs au véritable avec lequel je viens de faire connaissance. On donne quelquefois pour titre à ces abrégés, très abrégés, « Robinson dans son île », car ce qui est capital dans ce célèbre roman, c'est l'île où un naufragé a su se créer une vie presque civilisée, avec des éléments de hasard et beaucoup d'ingéniosité. Les aventures de Robinson avant l'île sont d'un petit intérêt, mais comme elles ne sont pas très longues, on les supporte. Il n'en est pas de même du Robinson après l'île. Quand le naufragé est entré en contact avec des européens, le livre est fini et ce qui peut advenir au héros de l'histoire ne nous intéresse plus du tout. C'est une chose que l'auteur n'a pas vue, ni ses contemporains non plus. Daniel Defoë en écrivant ce livre, devenu merveilleusement populaire, n'a pas su ce qu'il faisait.

C'est au point qu'on pourrait dire que ce roman, si particulier, n'a vraiment existé, tel que nous le connaissons et tel que nous le sentons, que grâce à la collaboration des années qui fut aussi celle d'une multitude d'arrangeurs, d'abréviateurs, de traducteurs, d'interprétateurs. Defoë a tiré de la carrière un beau morceau de granit, mais il n'a pas su le tailler comme il fallait, ni lui donner les proportions convenables. C'est le défaut des Anglais. Il paraît bien certain que si le merveilleux Shakespeare n'avait pas adopté la forme dramatique qui impose à qui la manie une longueur déterminée, s'il avait conçu son œuvre sous une forme romanesque, il se serait perdu et noyé dans la longueur et la complexité de ses histoires. II est vrai que Shakespeare était Shakespeare. Daniel Defoë n'était pas Shakespeare et il l'a bien prouvé. Jamais livre ne manqua plus que « Robinson Crusoé » d'ordre et de mesure. Voyez au contraire comme un écrivain français ou un écrivain espagnol sait délimiter un sujet et lui donner toute sa signification : je pense à « Don Quichotte », qui est sans doute devenu un peu long, mais pas de la même manière que « Robinson », et qui reste d'un bout à l'autre d'une belle unité de ton. Songez que la partie capitale de l'ouvrage, le séjour de Robinson dans son île et sa lutte avec la nature, de sa victoire patiente, ingénieuse et merveilleuse, ne représente que la quatrième partie de ses longues et fastidieuses aventures ! Sans compter que le malheureux Defoë, l'ouvrage ayant eu, malgré ses défauts, un grand succès, imagina de leur donner une suite et que cette suite n'est autre chose que le récit des visions mystiques de son héros qui, rentré chez lui, se met à méditer sur la Bible et sur le meilleur moyen de convertir les hommes à la foi et aux bonnes mœurs. Si les histoires littéraires ne nous l'affirmaient sans ambages, on ne croirait pas facilement que ces deux volumes imbéciles ont pour auteur un homme si intelligent et si ingénieux. Mais pour nous en tenir au vrai « Robinson Crusoé », à celui qui, ayant eu la plus belle aventure du monde, n'a pas su s'en contenter et a voulu y mêler tant de périls vulgaires, on reste un peu confondu de cette absence de sens critique. Peu importe, d'ailleurs, que ceux qui ont relu, comme moi, le vrai Robinson, soient punis de leur curiosité. Cela leur apprendra à vouloir contrarier le jugement des siècles et à opposer leur vaine personnalité à l'opinion unanime des lecteurs. On ne doit jamais lire que le Robinson abrégé, l'usage nous l'ordonne et l'usage a raison, puisque si le roman entier a des parties bien faibles, le roman réduit à ses parties les plus connues et les plus originales reste une œuvre magnifique, où les grands, non moins que les enfants peuvent prendre le plaisir le plus décidé.

Mais ceci n'explique pas pourquoi j'ai cru, et je n'ai pas été trompé, que ces « Aventures de Robinson » ou plutôt que ce « Robinson dans son île » était, entre toutes, une excellente lecture de guerre. Ce n'est peut-être qu'une impression, mais il me semble que la guerre, en suspendant les spectacles nouveaux, en nous forçant, faute de littérature neuve, à nous rejeter sur l'ancienne, nous met un peu dans la position d'un Robinson, mais d'un Robinson qui entendrait mugir autour de lui la mer qui se brise sans rémission sur les écueils de la côte. Où se réfugier pour ne pas l'entendre ? Toute face humaine que l'on rencontre nous dit, même paisible, ses angoisses ou ses douleurs secrètes ; toute parole que l'on entend vous révèle une plainte ou une inquiétude. Il n'est pas d'être aujourd'hui qui n'ait quelque doute sur la vie même de parents ou d'amis. Il est venu hier de bonnes nouvelles, mais le temps qu'elles ont mis à venir, elles ont pu se changer en nouvelles de deuil. Comme on n'y peut rien, ces vues et ces propos finissent par vous tant attrister qu'on souhaite être seul et de vivre avec soi-même, tout à ses pensées, qui semblent moins lourdes de n'être pas formulées tout haut. C'est dans cet état d'esprit que j'ai visité l'île de Robinson et j'y ai trouvé une solitude qui, par le temps qui court, vous procure un merveilleux repos. A mesure que l'on s'y promène on sent une paix admirable tomber sur ses épaules. On est seul avec la nature et, si hostile qu'elle soit, on s'en arrange fort bien, car on sait que le séjour n'y sera que le temps de lire un roman. Même si on médite un peu entre les pages, et si l'on ne peut y donner que de courts instants par jour, le tour de l'île sera bientôt fait ; mais, agrément suprême, on en gardera longtemps le rafraîchissement.

J'avais cru longtemps que l'île de Robinson était l'île même de Selkirk, le malheureux matelot qui a servi de prototype au héros de Daniel Defoë, et c'est ce que l'on croit généralement, faute d'avoir lu avec assez de soin le livre lui-même. Selkirk qui, au rebours de Robinson, avait eu dans son île une destinée des plus pénibles, si bien que, quand on le découvrit par hasard, il était arrivé au dernier degré de l'abrutissement, avait perdu l'usage de la parole, fut débarqué, avec des armes et des vivres insuffisants dans une des îles de Juan Fernandez, qui sont sur la côte du Chili, au large de Valparaiso. Ce n'est pas là que Defoë a placé son Robinson. Il situa son île vers les bouches de l'Orénoque, en tout cas sur la côte du Vénézuéla, à peu de distance de la terre ferme, région fort connue, où le long isolement du naufragé est plus invraisemblable qu'à Juan Fernandez. Mais c'était sans doute une précaution pour éviter l'accusation de plagiat, car Selkirk, revenu à la raison, avait conté son aventure en un livre paru quelque temps avant celui de Defoë. C'était aussi parce qu'il était plus facile alors d'avoir quelques renseignements sur les îles du Vénézuéla que sur les îles du Chili. J'ignore, d'ailleurs, si les détails que donne Defoë sur les productions et sur la faune de l'île de Robinson ont quelque vraisemblance, mais ils sont donnés avec des détails si précis que le lecteur n'est pas amené à en douter une seule fois. Malgré tout, Defoë n'échappa point à l'accusation qu'il craignait. Les hommes crurent diminuer le mérite du romancier. Ils ne purent rien contre la destinée et Robinson est resté le livre qui passionne les jeunes imaginations, tandis que le pauvre récit de Selkirk, un livre plus véridique, est tombé dans un oubli absolu. Livre de jeunesse, je l'ai trouvé aussi, dans sa vieille traduction française, qui parut à Amsterdam presque la même année qu'à Londres le texte anglais, je l'ai trouvé aussi, dis-je, parfaitement bien fait pour l'âge mûr, très bien adapté, ce à quoi Defoë n'aurait jamais songé, aux dures circonstances qui nous étreignent. Sans doute, dans cette traduction, comme dans l'original, le livre paraît, comme je l'ai dit, assez mal équilibré, mais j'y ai suppléé en ne lisant que la partie fondamentale, celle qui montre Robinson construisant à lui tout seul une civilisation dans son île.

Je n'ai pas été plus loin, parce que je songeais à ceux qui vont se trouver exactement dans le cas des héros de Defoë. Comme lui, ils devront recommencer par le commencement et, au lieu de la confortable maison détruite, se contenter d'une cabane, de quelques planches assemblées. Comme Robinson, ils s'estimeront heureux de pouvoir rassembler quelques chèvres et quelques poules, et heureux d'être à la fin un peu à l'abri, un peu rassurés contre la famine, ils lèveront vers l'avenir des yeux plus rassurés. Oui, je le dis en vérité, pour une partie de l'Europe aujourd'hui, Robinson Crusoé est un livre d'actualité.

pp. 229-239


LE ROI DE PRUSSE

On ne connaît pas généralement l'origine des locutions qui ont cours dans une langue et qui y ont pris droit de cité. Il est évident, tout de même, que l'expression « travailler pour le roi de Prusse », qui veut dire travailler pour rien, ne peut pas remonter plus haut que le dix-huitième siècle. C'est à ce moment-là en effet que le roi de Prusse commença à être un personnage très connu, en la personne de Frédéric II, qui ne passait pas pour généreux et qui ne l'était pas en effet. Son père l'était bien moins encore, était même avare, ne faisant aucune dépense que pour son armée, si bien qu'il laissa à Frédéric la meilleure armée de l'Europe et le coffre-fort le mieux garni. Frédéric-Guillaume avait rendu son fils très malheureux, comme d'ailleurs il rendait malheureux tous ceux qui l'approchaient. Il était d'une brutalité extrême, d'une méchanceté de tous les instants, d'une ingéniosité à s'enrichir aux dépens de ses sujets qui avaient à souffrir de véritables spoliations. Je ne sais pas si, comme son fils, il jouait de quelque instrument de musique, mais il jouait supérieurement des amendes militaires dont il taxait riches et pauvres, surtout les riches, qui d'ailleurs étaient assez rares dans un pays qui passait à ce moment pour le plus misérable de l'Europe. A ce métier, il avait amassé plus de soixante millions en or, somme alors très importante et qui, si elle ne lui servit à rien, permit du moins à son fils de faire la guerre sans crainte de se ruiner. Il n'avait pas, d'ailleurs, de tempérament à se ruiner et sur plus d'un point il ressemblait à Frédéric-Guillaume. Le père et le fils, moins éloignés de caractère qu'ils ne croyaient, se détestaient, se reprochant, l'un, ses velléités de révolte, l'autre, sa tyrannie. Cela alla si loin que, sous un prétexte assez futile, le père voulut faire tuer son fils et le faire tuer légalement, en le livrant à un tribunal qui lui obéissait et qui n'aurait pas hésité à le condamner à mort, sans l'intervention de l'empereur Charles VI qui envoya exprès un ambassadeur pour apaiser le forcené. Ils n'eurent presque plus de relations, jusqu'à ce que la mort du père lui eût mis la couronne sur le tête. Frédéric-Guillaume était mort désespéré de la laisser à un tel prince qu'il méprisait et qu'il avait écarté du gouvernement. Bon exemple de la manière dont les pères comprennent leurs fils ! Cependant, ces histoires-là nous importeraient peu si nous n'avions mille raisons pour nous intéresser à ces hommes qui ont été les créateurs de la Prusse politique, l'un en la dotant d'une armée, l'autre en faisant de cette armée l'usage que pouvait en faire un grand général. Il y a encore une autre raison, c'est que Frédéric est, quoique roi de Prusse, un écrivain et un philosophe français, un homme qui puisa dans le commerce des meilleurs esprits de la France, non sans doute son génie, mais la meilleure manière de l'utiliser. Il faut être venu jusqu'aux temps troublés que nous vivons pour entendre déprécier Frédéric le Grand. Mais cela passera. Ce n'est qu'une nécessité politique et patriotique du moment. On ne peut pas laisser croire à un peuple qui lutte pour la vie qu'un des prédécesseurs de Guillaume fut un ami des philosophes qui préparèrent la Révolution française. Ce sont des histoires bien compliquées pour un « poilu », quoique le monde en ait vu de tout temps d'aussi singulières. Au dix-huitième siècle et bien longtemps encore après, Frédéric II fut appelé en France le Roi-philosophe et on a toujours reconnu qu'il méritait ce nom. Il est vrai que l'on peut reconnaître maintenant qu'il n'a guère réussi à inculquer à son peuple de vraies idées philosophiques. Il ne l'a guère réussi non plus pour ses successeurs.

Du moins ils n'ont pas su trouver dans sa vie l'exemple de modération et de sagesse montrées, pas toujours dans sa vie, mais toujours dans ses écrits, car ce fut un grand écrivain. Ecoutez ce qu'il disait, en commentant la guerre de Sept Ans qui fut si désastreuse pour l'Allemagne : « Ne paraît-il pas étonnant que ce qu'il y a de plus raffiné dans la prudence humaine jointe à la force soit si souvent la dupe d'événements inattendus ou des coups de la fortune ? Et ne paraît-il pas qu'il y a un certain je ne sais quoi qui se joue avec mépris des projets des hommes ? » Son petit-neveu, Guillaume II , n'a peut-être pas médité ce passage comme il le faudrait. Il abonde d'ailleurs en considérations philosophiques sur les changements de fortune des hommes et des empires. Après les désastres de la guerre de Sept Ans, il écrivait: « Le temps, qui guérit et qui efface tous les maux, rendra dans peu sans doute aux Etats prussiens leur abondance, leur prospérité et leur première splendeur ; les autres puissances se rétabliront de même ; ensuite, d'autres ambitieux exciteront de nouvelle guerres et causeront de nouveaux désastres ; car c'est le propre de l'esprit humain, que les exemples ne corrigent personne; les sottises des pères sont perdues pour leurs enfants ; il faut que chaque génération fasse les siennes. » Tout ce qu'un historien français a trouvé à dire de Frédéric II, dont il avait l'occasion de parler récemment à propos d'un livre d'ailleurs singulier du Dr Cabanès, est qu'il avait la haine de la France et des Français. Voilà comme maintenant parlent, en France, les meilleurs esprits. Cela en est presque honteux, mais il faut excuser le trouble profond où les a jetés la guerre, bien que j'estime qu'un homme d'intelligence la doive garder intacte au milieu des pires circonstances. Frédéric, et c'est précisément sa marque, fut de tout temps attiré par la France, sa civilisation, sa langue, sa littérature. Le premier acte de sa vie de roi fut d'appeler à lui le grand écrivain et le meilleur représentant de l'esprit français, Voltaire, et l'un des derniers fut d'approuver et même de provoquer ce fameux concours sur l'éloge de la langue française que lança en 1784 l'académie de Berlin, et on sait que Rivarol y remporta le prix par son discours sur l'universalité de la langue française. Singulier ennemi de la France et de son génie ! Il nous fit la guerre, il est vrai, mais il fut également notre allié, car cet homme étonnant fit toujours passer ses ambitions politiques avant ses goûts mêmes, et, véritable homme d'Etat, ne laissait pas ses opinions lui dicter sa conduite. N'est-ce pas à d'Alembert qu'il disait, comme celui-ci lui parlait de sa gloire militaire, qu'il n'en faisait plus grand cas et qu'il donnerait toutes ses victoires pour avoir écrit Athalie ? Il était un peu capricieux et ce ne fut là sans doute qu'une opinion du moment. Mais, comme l'a bien vu Sainte-Beuve, il y avait en lui un homme de lettres, un écrivain préexistant à tout , même au métier de roi. Ce qui dominait en lui, c'était le culte des lettres, la passion , des choses de l'esprit. Et que l'on ne croie pas que ce fût un goût factice que celui qu'il manifesta toujours pour les lettres françaises. Il avait été élevé par un Français de mérite, nommé Duhan, qui lui avait inspiré l'amour de la langue et de la littérature françaises et il avait trouvé parmi les réfugiés français protestants une sorte de tradition, fort amoindrie, mais encore efficace. Son modèle fut Louis XIV et il se proposa de l'imiter en tout, et d'abord dans la protection qu'il avait accordée aux lettres et aux arts. Il n'avait encore que vingt-quatre ans et il était encore sous la tutelle tyrannique de son père quand il écrivit pour la première fois à Voltaire, inaugurant ainsi une correspondance qui devait durer tant d'années, car s'ils se fâchèrent, il se réconcilièrent aussi.

Elle est bien curieuse, cette première lettre. C'est l'amour littéraire dans toute sa candeur, toute l'admiration dans ce qu'elle peut avoir de plus frénétique. Cela aurait peut-être continué très longtemps sur ce ton, si Voltaire n'avait pas cédé à l'invitation du roi et s'il n'était allé près de lui. Voltaire, disait Frédéric, est l'unique héritier du grand siècle qui vient de finir, c'est le plus grand homme de France, un mortel qui fait honneur à la parole. Il disait encore : « Je compte pour un des plus grand bonheurs de ma vie d'être né contemporain d'un homme d'un mérite aussi distingué que le vôtre. » Et tout cela n'était pas flatterie, mais expression d'une sincérité évidente. Il faut d'ailleurs reconnaître que Frédéric est l'homme le plus sincère qui fut jamais, sinon dans sa politique, du moins dans ses écrits désintéressés. La flatterie, dans cette première phase de la correspondance, est bien plutôt du côté de Voltaire, qui traite le jeune prince de Lycurgue et de Solon, le compare tantôt à César et tantôt à Catulle, ce qui permet à Frédéric de lui répondre avec simplicité : « Je ne suis, je vous assure, ni une espèce ni un candidat de grand honneur; je ne suis qu'un simple individu qui n'est connu que d'une petite partie du continent, et dont le nom, selon toutes les apparences, ne servira jamais qu'à décorer quelque arbre de généalogie, pour retomber ensuite dans l'obscurité et dans l'oubli. » Le jeune prince, sage comme Télémaque, ajoute : « Quand les personnes d'un certain rang remplissent la moitié d'une carrière, on leur adjuge le prix que les autres ne reçoivent qu'après l'avoir achevée. » Et il s'indigne franchement de cette différence de mesure. Comme Voltaire, une autre fois, lui a déclaré qu'il écrit mieux que Louis XIV, lequel d'ailleurs ne savait pas l'orthographe, il s'attire celte réponse qui est une leçon de tact, dit Sainte-Beuve : « Louis XIV était un prince grand par une infinité d'endroits; un solécisme, une faute d'orthographe, ne pouvaient ternir en rien l'éclat de sa réputation, établie par tant d'actions qui l'ont immortalisé. Il lui convenait en tout sens de dire : Cœsar est supra grammaticam ... Je ne suis grand par rien. Il n'y a que mon application qui pourra peut-être un jour me rendre utile à ma patrie ; et c'est là toute la gloire que j'ambitionne. » On ne prétendra pas que ces sentiments simples ont toujours été les mêmes à l'égard de la France comme à l'égard de lui-même. Il y a un Frédéric plus compliqué, qui a aussi des parties moins agréables et même un peu barbares. A l'admiration qu'il eut toujours pour la civilisation française se mêla plus tard beaucoup d'envie et aussi beaucoup de présomption. Il crut un peu vite et un peu tôt qu'il avait formé un peuple capable d'en produire une autre qui l'égalât, mais du moins ce n'est pas là un sentiment indigne ni qui mérite la réprobation. Voltaire, qui après les années de ferveur répandit tant de mauvais bruits sur Frédéric, a, le premier, cherché à donner à l'Europe une idée erronée sur l'homme dont il avait été longtemps l'ami autant que le courtisan. Et c'est dans les pamphlets, d'ailleurs pleinement amusants, de Voltaire qu'on a périodiquement exhumé un portrait caricatural et satirique du grand homme. Brouillés, ils se traitèrent l'un l'autre comme d'anciens amants sans délicatesse, mais c'est Voltaire qui, ayant le plus d'esprit, lança les mots les plus cruels. J'estime que, même aujourd'hui, un Français qui se respecte doit aller chercher le portrait de Frédéric ailleurs que dans un pamphlet qui n'a d'autre mérite que d'être extrêmement méchant et extrêmement spirituel. La plus grande défaveur qui puisse aujourd'hui atteindre Frédéric est d'avoir été l'initiateur de la grandeur d'une nation qui aujourd'hui ne peut plus être estimée ; mais ce serait être bien sot que de vouloir faire remonter le cours des responsabilités. Faisons preuve de plus de bon sens en essayant de rendre justice à un homme qui fut un des beaux exemplaires de l'humanité, un fils spirituel de la France, un élève des Voltaire ; des d'Alembert, des philosophes français. N'est-il pas mille fois vexant pour l'Allemagne que son plus grand prince et l'un des deux hommes éminents qui précédèrent Gœthe furent des produits de l'esprit français ? Leibniz, le représentant du génie allemand au XVIIe siècle, est un écrivain français ; Frédéric, le représentant du génie allemand au XVIIIe siècle, est un esprit français. Est-ce que nous voudrions renier cette double preuve de notre ancienne prééminence ? Quelle bêtise ! Comment ne pas voir que c'est une des belles victoires spirituelles que nous ayons remportée dans le passé? Oui, il y avait vers 1760 un grand esprit en Allemagne ; mais il pensait en français, il s'était abreuvé aux sources de l'esprit français, et ne regardait au delà de la France que pour s'arrêter à l'antiquité, à Polybe, avec lequel il a tant de rapports comme historien, à Lucrèce dont découle une partie de sa philosophie.

Frédéric qui croyait avoir policé son peuple, et qui l'avait en effet tiré de la barbarie, en lui ouvrant l'Europe, avait lui-même fait si peu de progrès dans les lettres allemandes, dans la connaissance du génie allemand que, sur la fin de sa vie, il n'était pas en état de comprendre Werther. Qu'aurait-il dit devant Faust ? Il avait annoncé pourtant une floraison du génie allemand à cette époque, mais il entendait sans doute une floraison à la française, une imitation des anciens, comme celle qui avait fait la gloire de notre XVIIe siècle. Ce grand Allemand fut, quoi que l'on puisse dire, soit en Allemagne, quand on veut l'exalter, soit en France, quand on veut le dénigrer, fut aussi peu Allemand que possible. Je voudrais, et cela à la fois d'une élégante justice et d'une ironie presque cruelle pour les Germains rétrogrades d'aujourd'hui, que l'on comprît les œuvres de Frédéric, comme celles de Leibniz dans la collection des grands écrivains français. La patrie littéraire d'un homme n'est-elle point celle dont il a adopté la langue et l'esprit ? Il ferait vraiment bonne figure, celui dont disait d'Alembert : « Il est presque la seule personne de son royaume avec qui on puisse converser, du moins de ce genre de conversation que l'on ne connaît guère qu'en France, et qui est devenu nécessaire quand on le connaît une fois. » Ce serait une manière de prouver aux Allemands cette vérité que si on peut être un grand homme allemand, pour être un grand écrivain il faut s'exprimer en français; et, quand ce n'est plus la mode, il faut du moins, pour acquérir dans le monde une réputation solide, être comme Gœthe ou comme Nietzsche des hommes qui ont subi, aussi fortement que possible, l'influence des lettres françaises.

pp. 253-265

[texte communiqué par Hans-Ulrich Seifert]