YMAGIER (L'). Directeurs, Remy de Gourmont et Alfred Jarry. — Paris, 9, rue de Varenne.
Trimestriel. 64 à 80 pages gr. in-4°.
N°1 : octobre 1894.
Estampes originales de Whistler, Gauguin, Robertson, L. Roy, Jossot, A. Seguin, O'Connor, Filiger, G. d'Espagnat, etc.

(Remy de Gourmont, Les Petites Revues, p. 34)



Notice

1° Edition originale :

Apparition annoncée dans le Mercure de France d'octobre 1894, p. 188.



[...] Comme Remy de Gourmont, Alfred Jarry aimait l'art populaire, les images d'Épinal, de Troyes ou d'Orléans, les vieux bois de piété ou de légende, la Bibliothèque bleue, les chansons transmises et déformées par les siècles, tout ce pittoresque naïf et inconscient [...]. Tous deux aimaient Gauguin et les peintres de Pont-Aven : Filiger, Armand Seguin, Emile Bernard. Tous deux gravaient sur bois. Trop pauvre pour acheter du buis, Jarry taillait des fonds de barrique : quant à Remy de Gourmont, il comparait le bois de fil et le bois debout, il expérimentait le linoléum et le savon de Marseille ! Avec des moyens de fortune, les deux amis fondèrent une revue : ce fut l'Ymagier, dont la première livraison s'ouvre par une miniature mauve de Filiger et par une préface-programme de Gourmont, en style mallarméen : [pages 5-9]

L'équilibre est cependant difficile à tenir dans une revue où le moderne rejoint l'ancien. Il faut éviter les risques d'un conflit entre les « passéistes » résolus qui veulent ignorer leur temps et les « modernistes » enthousiastes qui nient ce qui les a précédés, le plus souvent parce qu'ils l'ignorent. Gourmont et Jarry avaient l'esprit assez libre de préjugés pour concilier les deux points de vue ; de plus, ils s'amusaient. Ils eurent encore la chance de trouver près d'eux des graveurs dont l'art, volontairement simple, savamment naïf et presque franciscain, mais teinté de littérature et de pré-raphaélitisme, évoquait merveilleusement, dans sa forme, la gravure populaire ancienne et celle des primitifs.

Grâce à l'Ymagier, la gravure sur bois connut une renaissance [...]. L'équipe moderne des graveurs de l'Ymagier, c'était Gourmont et Jarry eux-mêmes, Paul Gauguin, Filiger, Armand Seguin, Emile Bernard, Jossot, Maurice Delcourt, Whistler.

Georges d'Espagnat fut introduit dans ce groupe par Gourmont. Devant exposer chez Le Barc de Boutteville, il cherchait un imprimeur pour son catalogue. Or, Remy de Gourmont possédait alors chez lui, 9, rue de Varenne, une presse à bras dont il se servait pour tirer ses bois, sans doute aussi ceux de Jarry. Il cherchait à se créer quelques revenus en établissant des maquettes pour des catalogues d'expositions. Le catalogue de la rétrospective de Clesinger, qu'il avait même préfacé, et celui de l'exposition d'Armand Seguin furent tirés d'après ses maquettes. Le Barc de Boutteville recommanda Gourmont à d'Espagnat, et celui-ci alla sonner rue de Varenne. Gourmont le reçut, lui fit son catalogue, aima sa peinture et lui demanda de collaborer à l'Ymagier, qui avait pour siège social l'appartement même de Gourmont.

Quant à Jarry, il avait déniché le douanier Rousseau dans son octroi de Montrouge. Le peintre de la Bohémienne endormie fit pour l'Ymagier une grande lithographie à la plume, sans doute bien peu connue, tirée sur papier orange foncé et symbolisant, naïvement et férocement, les horreurs de la guerre [...].

Alain Jans faisait la transition entre les anciens et les modernes, et interprétait à la plume de vieilles statuettes de piété en pain d'épices. Des bois allemands, italiens et français des XVe et XVIe siècles, souvent réduits et parfois hélas ! regravés, une profusion d'images de piété, des vignettes rouennaises ou troyennes, quelques anciens bois japonais ou hindous, des pages de livres gothiques, des marques d'imprimeurs, avec celle des Gourmont en bonne place, de grandes images d'Épinal, composaient la partie rétrospective de la revue. Le texte, volontairement effacé par l'iconographie, se divisait en commentaires sur les gravures, en réimpressions d'œuvres du moyen âge mises en orthographe moderne par Gourmont : Aucassin et Nicolette d'après la version de Lacurne de Sainte-Palaye, la Patience de Griselidis, le Miracle de Théophile de Rutebeuf, le Ludus super iconia S. Nicolai d'Hilarius Monachus, et quelques délicieuses chansons populaires anciennes avec leur musique. Une étude de Gourmont sur la poésie populaire ancienne était précédée d'une épigraphe qui résumait assez bien le ton pittoresque et doucement ironique de la revue ; c'était une inscription lue sur la porte d'une laiterie aux environs de Marseille :

Les personnes
Qu'elles veulent boire du lait
Qu'elles se donnent
La peine d'entrer.

Mais Gourmont et Jarry se brouillèrent après le quatrième numéro. Gourmont continua seul et établit les quatre fascicules qui composent le second tome. Puis, pour ses souscripteurs qui avaient droit à un neuvième numéro, il fit avec Georges d'Espagnat l'Almanach de l'Ymagier [...] (B. Guégan et J. Mégret, Arts et métiers graphiques, n° 19, Paris, 19 septembre 1930).




Ymagier. — Quelques personnes nous ont demandé, même par de lointaines lettres, pourquoi un y a ce mot, quand les dictionnaires disent imagier ? — Raison décorative : ce titre dessiné en vieilles lettres hispaniques voulait un y, en symétrie avec le g, — il nous semble. Et pourquoi n'y aurait-il pas encore, aujourd'hui comme jadis, un peu de liberté dans l'orthographe, pour un peu plus de beauté ? Lys décore mieux que lis. On a écrit en dépit de l'étymologie : hydeus pour hideus (hispidosum) : « Laides gens et hydeuses » (Joinville) ; on a écrit : hystoire, aymer, cymetière, sydère, Ysabel, enyvrer, Yglise, etc. Pour nous justifier :

« ... Frappa d'ung baston l'ymage au caignon (nuque)... Ung grant et merveilleux ymage d'arain... »

Les Sept Sages de Rome, VII

Ymagier n'est pas plus étymologique que y, adverbe venant du latin ibi. Et qu'importe ! quelle que soit leur forme les mots n'en sont pas moins les complaisants miroirs des choses et les sources au fond desquelles les idées se laissent entrevoir. Les mots sont comme le manteau de Briseïda, fille de Chalchas, fait d'un « drap enchanteor — par nigromance et par merveille, » et,

Si n'a soz ciél bestes ne flors
Dont l'en n'i voie portreitures,
Formes, semblances et figures...

(Roman de Troie).

(L'Ymagier n° 3 p. 203)

2° Autres éditions :

La Société des Amis d'Alfred Jarry a publié de très-réussis fac-similés de l'Ymagier 1 à 7 : l'Etoile-Absinthe

Echos

Permettez-moi, en témoignage d'extrême reconnaissance, de vous envoyer — aussitôt terminé, le prochain mois — Ymagier III, où avec R. de Gourmont j'ai tâché de reconstituer les populaires images, assez inconnues, de la Vierge, et la robe isocèle de N. D. des Ermites (lettre d'Alfred Jarry à Max Elskamp du 16 avril 1895).

J'ai connu Rousseau dans le temps que je m'amusais à une revue d'images qui produisit plusieurs autres artistes inconnus ou méconnus dont le moins ignoré était Paul Gauguin, encore à demi dans sa gangue (Remy de Gourmont).

Des peintres, nouveaux venus dans l'estampe, et même des littérateurs comme Remy de Gourmont, fondateur de l'Ymagier et comme Alfred Jarry, créeront en dehors même des professionnels un mouvement xylographique d'une variété imprévue (Claude Roger-Marx, La Gravure originale au XIXe siècle, Somogy, 1962) [René Le Texier].

Jette tes beaux yeux, Dame et Paon, sur cette publication, une des plus curieuses que j'aie jamais reçues et qui me semble promettre une collection d'un intérêt rare pour le bibliophile et même le simple toi (Lettre de Mallarmé à Méry Laurent du 22 octobre 1894 (?).

La main ; et un grand merci à notre Gourmont pour ce délectable Imagier, auquel je vais m'ingénier à découvrir un client ou deux, si possible (Lettre de Mallarmé à Jarry, du 11 novembre 1894.

J. Drexelius, « Moyen Age, Folklore », Mercure de France, février 1897, p. 400-401

Elzbieta Grabska, « Iconologues ou iconoclastes. Sur l'Ymagier de Jarry et de Gourmont », Poésie et peinture du Symbolisme au Surréalisme en France et en Pologne. Actes du colloque organisé par l'Institut d'Etudes Romanes et le Centre de Civilisation française de l'Université de Varsovie, novembre 1973, Les Cahiers de Varsovie 5, 1978.

Emmanuel Pernoud, « De l'image à l'ymage. Les revues d'Alfred Jarry et Remy de Gourmont », Revue de l'Art, n° 115, 1997.


Almanach de l'Ymagier

Le Livret de l'Imagier

Coll. particulière.