Nouveaux timbres

(au verso, notes bibliographiques de Remy de Gourmont)


LES NOUVEAUX TIMBRES

C'est une des superstitions humaines, quand on veut s'entretenir avec des proches momentanément éloignés, qu'on jette dans des pertuis ad hoc, analogues aux bouches d'égout, l'expression écrite de sa tendresse, après avoir encouragé de quelque aumône le négoce, si funeste pourtant, du tabac, et acquis en retour de petites images sans doute bénites, lesquelles on baise dévotement par derrière. Ce n'est point ici le lieu de critiquer l'incohérence de ces manœuvres : il est indiscutable que des communications à distance sont possibles par leur moyen.

Cette habitude est assurément ancienne, car les figurines — les timbres, pour les appeler par leur nom — sont fort connues. Nous fûmes donc désagréablement surpris, il y a peu de jours, quand un débitant de tabac nous remit, contre nos quinze centimes de bon billon, une effigie inédite, et nous restâmes dans la même perplexité que si l'on nous eût passé une pièce fausse. Il ne nous servit à rien d'objecter au marchand que son nouveau timbre de quinze centimes était peu agréable à voir et que nous ne pensions point qu'il en vendrait autant que de l'autre. En vain fîmes-nous appel à sa moralité, car la vignette représente une scène plutôt regrettable : une dame, aveugle et le bras en écharpe, assise sur un pliant, apitoie les passants au moyen d'une pancarte qui promet à l'homme, sur sa personne, tous les droits ; au-dessus de sa tête se balance une lanterne avec le numéro de sa maison. Le prix s'élève, pour les étrangers, jusqu'à vingt-cinq centimes, quoique ce soit toujours la même dame.

Les timbres de 40, 50 centimes, 1 franc, de la forme large d'une couverture d'album, somptueusement tirés en deux couleurs, nous n'avons pu en deviner l'usage. On conte que des vieillards prodigues en payent des exemplaires de luxe jusqu'à deux et quatre francs.

Les timbres de 1, 2 et 5 centimes nous semblent suffire à toutes les exigences : leur cadre en figure de fer à cheval ailé les rend propres à servir d'enseigne au maréchal-ferrant aussi bien que d'ex-libris au poète, ce dernier à cause de Pégase. Nous ne saurions trop conseiller de substituer, en toute occasion, le nombre qui sera nécessaire de ces timbres d'un centime aux timbres de deux et quatre francs.

Les contribuables, qui salarient une police pour poursuivre les marchands de cartes transparentes, achètent et font circuler ce musée d'horreurs ; ils les achètent, et — quand il est si simple de cracher dessus ! — les lèchent.

Alfred Jarry, La Revue blanche, n° 183, 15 janvier 1901 & La Chandelle verte, Le Livre de poche, 1969.

Nouveaux timbres


183

Les nouveaux timbres. — Jamais, en aucune année, en aucun pays, depuis que l'on émet des timbres, on n'en lâcha d'aussi laids. Si c'est un essai d'art socialiste, il est plutôt sévère. Oh ! cette dame rouge qui regarde une plaque d'un air louchon, cependant qu'un bandage supporte son bras trop long ! Et cet enfant vert qui a des ailerons comme un requin et trois jambes, dont une en bois ! Cependant le ministre qui a accepté cela, l'artiste qui a dessiné cela, le graveur qui a gravé cela, et l'homme de goût qui a trempé cela dans des peintures sauvages, ces pauvres gens ont fait de leur mieux. Est-ce leur faute s'ils n'ont aucun talent, aucune sensibilité artistique ?

Comme elle était jolie (par comparaison), la petite Cérès que remplace une esthète génevoise ! Et comme elle serrait galamment la main de son Mercure aux forts muscles ! Il y a en France quinze cents dessinateurs industriels, qui eussent arrangé quelque chose de moins bête que les protégés du ministère, et il y a bien quinze artistes qui pouvaient imaginer une vignette très belle. « Il fallait une véritable œuvre d'art, disait récemment un journal, à propos du programme de la Comédie-Française ; on s'est donc adressé à M. Luc-Olivier Merson. » Tu parles ! Suivait la description du menu : la tragédie à droite, la comédie à gauche et, au-dessus, un génie apportant des palmes...

Remy de Gourmont, Mercure de France, février 1901 & Epilogues, 2e série, Mercure de France, 1904.

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