« Remy de Gourmont », De mon temps..., Mercure de France, 1933

TABLE
La comtesse de Noailles.

Edmond de Goncourt.

Le comte Primoli.

Guy de Maupassant.

Anatole France.

Catulle Mendès.

Jules Lemaitre.

Octave Mirbeau.

Méry Laurent.

Elémir Bourges.

Frédéric Masson.

Francis Poictevin.

Téodor de Wyzewa.

Emile Verhaeren.

Maurice Maindron.

P.-J. Toulet.

Remy de Gourmont.

Alfred Jarry.

J.-L. Forain.

Chez Goncourt.

Le papillon de l'Institut.

Passé académique.

Ma tante et Avignon.

Le portefeuille de mademoiselle de Saint-Romain.

Remy de Gourmont

Il a bon aspect, ce vieux logis du Mercure, avec ses hautes fenêtres, ses balcons de ferronnerie, ses deux étages, sa lourde porte.

Entrons. Une sorte de vestibule pavé précède un escalier qui n'a rien de monumental. Il est même quelque peu roide. Posons la main sur son antique rampe et montons jusqu'au premier palier. Ouvrons une des portes qui s'offrent à nous et pénétrons dans le bureau où elle donne accès et qui est meublé de casiers et d'armoires. A une grand table couverte de paperasses, de fiches, d'étiquettes, un petit bout d'homme est assis. Il a une petite figure chevelue, un petit nez, une petite moustache, et toise sans aménité le visiteur; puis sa physionomie s'éclaircit et Adolphe Van Bever vous salue de son gentil sourire de bibliographe érudit. On cause un moment. Un grand garçon paraît. Il a la face rasée, l'air soucieux et ironique. Il s'assied de l'autre côté de la table, lance un mot vif et rude dans la conversation. C'est Paul Léautaud. On s'attarderait volontiers, mais on est attendu par Alfred Vallette.

Le cabinet directorial est à l'étage au-dessus. C'est une vaste pièce carrée dont les murs sont revêtus d'une boiserie ancienne, deux fenêtres, une bibliothèque, des placards entr'ouverts qui laissent voir des registres, un canapé de style Empire, une longue table encombrée, un bureau qui ne l'est pas moins. Derrière ce bureau, Alfred Vallette, solide, ponctuel, avisé, laborieux, la face large, le cheveu dru, l'œil attentif, la parole nette, le geste rare, bien d'aplomb en son bon sens infaillible, sensible aux arguments, courtois aux controverses, mais ferme en ses décisions, Alfred Vallette, qui est à son poste dès six heures du matin, qui ne quitte la place que pour une courte sieste d'après-midi, et qui ne se retire, le soir, qu'une fois sa besogne accomplie, pour la reprendre le lendemain, dans le même esprit d'ordre et de suite, avec la même sagesse tranquille, le même soin, la même minutieuse conscience...

Pendant plusieurs années, j'y suis venu, chaque vendredi, dans ce cabinet directorial, où se concentre la vie du Mercure, et il me semble y être encore, au moment où j'écris ces lignes. Trente ans ont passé, cependant, mais le souvenir me reste présent de ces fins de journées du vendredi, où se réunissaient, rue de Condé, les membres du « Comité de lecture » dont je faisais partie. M'y revoici. Alfred Vallette y figure, naturellement, ainsi que Louis Dumur, qui, non seulement collabore à la Revue, mais s'en occupe avec un zèle, une compétence, un dévouement jamais en défaut, une activité sans défaillance. On s'installe devant la grande table chargée de manuscrits à lire ou déjà lus. La séance commence; mais la porte s'est ouverte, quelqu'un entre. Un pas lourd fait craquer le parquet. C'est Remy de Gourmont.

Il est de stature moyenne et de corps épais. Volontiers, il s'enveloppe des plis d'une ample houppelande. A travers les verres de son binocle, ses yeux vifs nous regardent. Il nous tend, d'un geste court, une main petite et grasse. Il dépose auprès de lui quelque livre ou quelque brochure qu'il vient d'acheter aux bouquinistes du quai, dont il fouille patiemment les boîtes. Il caresse amicalement sa trouvaille. Il enlève son binocle, en essuie les verres, puis il prend l'un ou l'autre des manuscrits qui sont là et l'approche de ses yeux de myope. Celui-là, il l'a lu et en donne son avis. Il parle d'une voix, hésitante parfois jusqu'au bégaiement, un bégaiement qui s'accentue à la contradiction, car Gourmont est facilement irritable, mais cette irritation se change vite en une moue de dédain ou en un sourire d'apaisement. D'ailleurs, le plus souvent, nul ne songe à le contredire. Son avis est écouté et suivi sans discussion, car son opinion est toujours motivée, et accompagnée d'arguments convaincants que lui fournissent son expérience littéraire, sa vaste érudition, son admirable sens critique. Parfois, le travail s'interrompt et on cause.

Joint à sa profonde justesse d'esprit, Gourmont a le goût du paradoxe, de même que son érudition recherche les singularités. Il émet des vues hardies sur toutes choses et les soutient avec une ingénieuse subtilité. Ses immenses lectures l'ont mis au fait de maints auteurs et de maints ouvrages peu connus. Il a des curiosités de tout et les a poussées en tous sens. Il s'intéresse également à la morale et à la politique, aux sciences et aux littératures, aux œuvres comme aux hommes. Nous l'écoutons, puis le travail reprend. Le temps passe et l'heure de se séparer est venue. Gourmont revêt sa grosse houppelande, rajuste son binocle et s'en va de son pas lourd.

Sa vie est une vie de solitude et de pensée. Le mal qui l'a défiguré, et dont son visage porte les traces, l'a isolé dans une docte et sévère retraite Il sort peu de son logis de la rue des Saints-Pères. Après quelques visites aux libraires du quai, quelques promenades dans les rues tranquilles de son quartier, une brève apparition au Mercure, il rentre chez lui y retrouver ses livres, sa lampe de table, sa plume, son grand fauteuil. Il endosse sa robe de moine, pose une calotte ronde au sommet de sa tête. C'est l'heure où il reprend sa tâche interrompue et où il couvre de sa fine et très lisible écriture les feuilles de petit format dont il se sert. Il rature peu. Dans le silence qui l'entoure, il est tout à lui-même, aux jeux complexes de sa pensée toujours en éveil en sa merveilleuse activité. Remy de Gourmont est un grand écrivain. Il est notre Montaigne, notre Sainte-Beuve. Il est notre Gourmont.

*

...C'est surtout durant la période dont je viens d'évoquer le si présent souvenir que j'ai le plus approché Remy de Gourmont, à la faveur de ces séances du Comité de lecture, où nous nous retrouvions chaque semaine, rue de Condé, mais je l'avais déjà rencontré auparavant aux bureaux du Mercure, quand ils étaient encore rue de l'Echaudé. C'était le Gourmont, plus jeune, qui venait, pour un article imprudemment paradoxal, de perdre la situation qu'il occupait à la Bibliothèque Nationale, le Gourmont déjà savant auteur du Latin mystique, le romancier de Sixtine et des Chevaux de Diomède, le conteur des Histoires magiques qui, par son Livre des Masques, préludait aux admirables essais qui ont pour titres : La Culture des Idées, L'Esthétique de la langue française, Le Chemin de Velours, que devait compléter plus tard la série des Epilogues, auxquels s'ajouteraient les Promenades littéraires et les Promenades philosophiques, toute cette œuvre qui, d'année en année, prendrait de l'ampleur et de l'étendue, gagnerait en puissance de dissociation, en hardiesse, en profondeur, jusqu'à ce qu'une mort presque subite mette fin à la merveilleuse activité de ce grand esprit qui interrogeait quelque texte célèbre avec la même conscience qu'il apportait à examiner les vers et la prose qu'un débutant inconnu soumettait au Comité de lecture du Mercure de France, car toute page écrite était pour lui le signe sacré du culte des Lettres, auquel il avait voué sa vie.


Sonnet d'Henri de Régnier, lu par Firmin Gémier, directeur de l'Odéon, lors de « l'inauguration de la plaque commémorative apposée sur la maison portant le n° 71 de la rue des Saints-Pères, où habita durant les dernières années de sa vie Remy de Gourmont » :

Gourmont

Salut à vous, Gourmont, le Subtil et le Sage,
A qui la gloire mit cette plume à la main
Pour, d'un docte travail sans repos ni déclin,
Enrichir à jamais la blancheur de la page.

L'Idée, en son multiple et changeant paysage,
Vous en sûtes chaque détour et tout chemin,
Et vous ayez tiré votre vivant butin
D'un royaume d'esprit qui fut votre apanage.

De votre haute chambre où la lampe à son feu
Eclaira, tant de soirs, la naissance du jeu
Dont vous seul connaissiez le mystère et les lois,

Vous dominiez le temps afin de lui survivre
Aussi bien que les Dieux, les Héros et les Rois,
Car l'aile de Psyché tremble aux feuillets du Livre.


Henri de Régnier vu par Remy de Gourmont