1. « Idées et Paysages : XXII. L'œil de Claude Monet », Promenades philosophiques, Mercure de France, 1905


L'ŒIL DE CLAUDE MONET

Comparer un peintre et un poète, cela est si absurde, il y a si loin d'un art à l'autre, aussi loin, nécessairement, que de l'œil à l'oreille ! Mais l'absurde n'est pas bête comme la bêtise ; l'absurde est parfois l'envers d'une vérité, ou son paradoxe ou son grossissement. II faut aussi compter avec cette tyrannie, l'association des idées. Qu'en songeant à Monet j'aie presque aussitôt songé à Victor Hugo, je ferai mieux de rechercher l'origine de cette collision, que la nier et de la rejeter parmi les rêveries dont on rougit. Les points de contact furent ici les idées de maîtrise, de puissance, d'abondance, de richesse, d'éclat ; peut-être aussi les Cathédrales.

Enfin, ayant analysé, je trouve qu'il y a dans mon absurdité quelque chose de logique ; j'ai mis le doigt sur la soudure, je sens une réalité, et qu'il ne s'agit pas seulement de la conjonction en l'air de deux noms ou de deux mots.

Mais le parallèle serait long et les explications confuses, le peintre et le poète étant trop vastes, tous les deux, trop divers, trop contradictoires dans la liberté inconsciente de leur génie.

Il serait plus court et presque facile, quoique toujours absurde, avec d'autres : Renoir et Verlaine. N'est-ce pas le même art, la même veine de pure tradition française, d'amour, de grâce, de beauté et de licence ? Le travail est peut-être plus apparent chez Renoir ; plus courageux que Verlaine, il est doué d'une volonté plus ferme d'être en même temps neuf et sincère, de reproduire la vie telle qu'il l'a vue et sentie. Avec cela une grande ingénuité, beaucoup de candeur, beaucoup de joie. En lui la science de l'artiste ne va jamais sans la sensibilité du poète, et ses moindres œuvres ont la chaleur de la vie. Renoir est un grand peintre, comme Verlaine un grand poète, par la personnalité de la technique et l'originalité du sentiment. Il n'a pas eu d'imitateurs, semblable en cela à Delacroix. Un peintre m'en donna cette raison, qui semble un peu confuse : étant complet par lui-même il n'a pas eu besoin que des disciples viennent développer une partie négligée de son génie. Renoir s'est donné tout entier.

Degas, au contraire, créant une œuvre, a créé une école. Aujourd'hui presque toute la peinture de genre dérive plus ou moins de Degas ; Forain, dont le talent est si âpre et si vert, lui doit énormément. Degas peint comme en plein relief ; l'air circule autour de ses bonshommes ; on en ferait le tour. Ce qu'on n'a pu lui prendre, c'est sa couleur, qui est étrange et paradoxale à force d'être naturelle et vraie. II y a de lui au Luxembourg un pastel qui semble fait avec des ailes de papillon ; c'est le même velouté moelleux et riche. Il m'a toujours été impossible de regarder un Degas sans penser à Mallarmé. Tels de ses pastels, comme par une concordance magique, illustrent, impression pour impression, tels sonnets de Mallarmé.

Renoir et Degas, voilà deux grands peintres. Mais alors quel nom magnifique donner à Monet ? Nous sommes ici, peut-être, devant le plus grand peintre qui fut jamais. Je souligne le mot peintre pour bien affirmer ma pensée avec ses restrictions. Il ne faut pas comparer Monet aux grands artistes, tels que Giorgione, Titien ou le Corrège. L'artiste est plus qu'un peintre, ou du moins autre chose : aux dons de la couleur et du dessin il doit ajouter une intelligence très consciente, le goût de l'observation et de l'analyse. Léonard est un esprit critique autant qu'un peintre ; la couleur ajoute si peu à sa pensée que le saint Jean-Baptiste, tout noir, n'en est pas moins admirable. Ni Dürer, ni Rembrandt n'ont absolument besoin de la couleur. Velasquez ne pourrait s'en passer. Il est peintre avant tout, quoique doué aussi du sens critique : ses tableaux sont des caractères en même temps que des poèmes. Les tableaux de Monet ne sont que des poèmes. Monet a aussi peu de discernement que Victor Hugo ; il est le peintre, Victor Hugo est le poète ; il est le maître des couleurs, comme Victor Hugo est le maître des images. Hugo est un œil prodigieux ; Monet est un œil miraculeux.

Quand on a regardé avec attention une série de tableaux de Claude Monet, on éprouve comme une peur ; il semble qu'on se trouve en présence des créations d'un dieu, et c'est vrai. Cette marine, qui révélera à un marin lui-même un aspect inconnu de la mer, fut l'œuvre d'un instant, enlevée en moins de minutes qu'il n'en faut pour la bien voir à des yeux profanes. C'est la nature fixée dans le moment même de la sensation, comme on la subit à un premier regard large et enveloppant. Le mécanisme semble photographique ; mais, en cet éclair, le génie a collaboré avec l'œil et avec la main ; l'instantané est une œuvre personnelle d'une absolue originalité ; ce n'est ni une esquisse, ni une ébauche, ni une étude, mais un poème très beau et complet. Il est certain d'ailleurs que toutes les toiles de Monet n'ont pas été peintes avec la même rapidité que la série des Meules, des Peupliers, ou des Cathédrales. Il y a des Monets moins fiévreux, presque reposés, et qui donnent de son génie une idée plus intègre. Les Nymphéas de sa dernière exposition semblent avoir été transplantés presque avec patience. Mais, quel que soit le mouvement du bras, le résultat pour ceux qui s'arrêtent devant l'œuvre est toujours celui-ci : on se sent devant une peinture qui diffère très peu de la nature elle-même. C'est là le miracle.

Monet n'est pas ce qu'on appelle un coloriste. Il fait la nature grise quand elle est grise. Y a-t-il même de la couleur dans ses tableaux ? Pas plus que dans les choses elles-mêmes. Il y a des nuances vives ou douces, de flamme ou de brouillard. Qui peut nommer la couleur d'une rivière qui s'en va sous un ciel bleu, sur un fond jaune, parmi des herbes vertes ? Un peintre analyste donnera à son tableau une couleur générale ; il y aura une dominante. Cette rivière, peinte par Monet, sera la rivière même, la rivière indéfinissable et mystérieuse.

Le procédé de Monet est la division du ton. Les toiles, vues de près, ressemblent à un torchon où on aurait essuyé des pinceaux. La division du ton a servi son talent, cela est certain ; mais elle ne l'a pas créé. Sans ce procédé, son génie eût-il été mal à l'aise ? Peut-être. Mais alors Monet se serait imaginé un procédé personnel, assez voisin sans doute de celui-là même que sa main a illustré.

A prendre le mot impressionnisme dans son sens le plus étroit, Monet aurait été le seul impressionniste, puisque seul il a été capable de mettre d'accord la théorie et la pratique dans l'art de rendre par la peinture, telles qu'il les reçoit, les impressions colorées qu'un œil peut recevoir. L'impressionnisme, c'est Monet lui-même, isolé dans son génie, glorieux et thaumaturge.

1900