1. Le Centaure, in-16 écu, « La Ciguë » n°2, Librairie du Mercure de France, XV rue de l'Echaudé, Paris, 1900. Préface de Remy de Gourmont. Frontispice de G. d'Espagnat. Tirage à petit nombre, dont 12 ex. sur Hollande.

2. Maurice de Guérin, avec un portrait et une notice de Remy de Gourmont, Collection des plus belles pages, Mercure de France, XXVI, rue de Condé, Paris, 1909.

N. B. : les deux textes ne sont pas identiques ; pensez à cliquer sur les images.


1. Le Centaure, in-16 écu, « La Ciguë » n°2, Librairie du Mercure de France, XV rue de l'Echaudé, Paris, 1900. Préface de Remy de Gourmont. Frontispice de G. d'Espagnat. Tirage à petit nombre, dont 12 ex. sur Hollande.

Et je me livre aux dieux que je ne connais pas.
M. G.

Le Centaure est à mettre parmi les plus belles et les plus précieuses pages de la langue française. C'est un poème et c'est un mystère. Maurice de Guérin, qui était un catholique il est vrai un peu inquiet, fut aussi, et à la même heure, un païen fervent. Car il y a de la ferveur et de l'amour dans son tremblement devant la nature. Il se livre vraiment aux dieux qu'il ne connaît pas et qui sont les dieux de son cŒur ; le Dieu qu'il connaît n'est que le dieu de sa raison.

Le seul portrait de lui que j'aie vu le représente les yeux clos par la mort. Il avait vingt-neuf ans et la figure calme d'un rêveur. Lorsque l'année suivante, le 15 mai 1840, George Sand publia le Centaure dans la Revue des Deux-Mondes, un jeune homme de bonne volonté appela Maurice de Guérin « l'André Chénier du panthéisme ». C'est peut-être un éloge, mais qui va trop loin ou ne dit pas assez ; car l'Œuvre de Guérin est encore plus fragmentaire et plus indécise que celle du malheureux Chénier et, d'autre part, il n'y a peut-être rien dans l'Œuvre d'André Chénier qui approche de la beauté du Centaure, que Sainte-Beuve comparait à un morceau colossal de marbre antique. On peut cependant rapprocher les deux poètes, car leur inspiration eut la même source et leur destinée fut merveilleusement pareille. Tous deux moururent jeunes et leur génie ne fut connu qu'après leur mort, celle-ci tragique, celle-là mélancolique.

S'il eût vécu, Maurice de Guérin n'aurait pas tardé à se dégager entièrement des impressions premières ; son esprit se libérait : au Centaure il voulait ajouter la Bacchante (dont un fragment s'est retrouvé), l'Hermaphrodite, et, plus long poème, Bacchus dans l'Inde. Depuis quatre ans il s'était éloigné de La Mennais, de quelques autres amis trop zélés, pour se rapprocher d'un autre groupe, d'Aurevilly, Trébutien, Amédée Renée, que les questions d'art passionnaient plus que les querelles religieuses.

Dans le volume qui contient la majeure partie des reliques littéraires de Maurice de Guérin (1), le Centaure est comme un diamant taillé au milieu de diamants bruts. Le Journal garde sans doute son intérêt ; il y a ça et là, dans les fragments, des vers charmants ou forts ; la Bacchante inachevée est une promesse qui donne des regrets ; mais rien n'égale le petit poème que, pour cela, on offre à ceux qui ne croient pas que la parure soit inutile à la beauté.

Et puisque le choix de la postérité est fait, puisque Maurice de Guérin doit vivre par le Centaure, et par cela seul, voici, séparée des ronces, cette fleur sauvage et magnifique.

(1) Journal, lettres et poèmes ; édition G. S. Trébutien, librairie Académique.

R. G.

« Maurice de Guérin. Le Centaure », Revue biblio-iconographique, 1900, p. 195


2. Maurice de Guérin, avec un portrait et une notice de Remy de Gourmont, Collection des plus belles pages, Mercure de France, XXVI, rue de Condé, Paris, 1909.


MAURICE DE GUÉRIN

Et je me livre aux dieux que je ne connais pas.
M. G.

Le Centaure est à mettre parmi les plus belles et les plus précieuses pages de la langue française. C'est un poème et c'est un mystère. Maurice de Guérin, qui était un catholique il est vrai un peu inquiet, fut aussi, et à la même heure, un païen fervent. Car il y a de la ferveur et de l'amour dans son tremblement devant la nature. Il se livre vraiment aux dieux qu'il ne connaît pas et qui sont les dieux de son cŒur ; le Dieu qu'il connaît n'est que le dieu de sa raison.

Le seul portrait de lui que j'aie vu le représente les yeux clos par la mort. Il avait vingt-neuf ans et la figure calme d'un rêveur. Lorsque l'année suivante, le 15 mai 1840, George Sand publia le Centaure dans la Revue des Deux-Mondes, un jeune homme de bonne volonté appela Maurice de Guérin « l'André Chénier du panthéisme ». C'est peut-être un éloge, mais qui va trop loin ou ne dit pas assez ; car l'Œuvre de Guérin est encore plus fragmentaire et plus indécise que celle du malheureux Chénier et, d'autre part, il n'y a peut-être rien dans l'Œuvre d'André Chénier qui approche de la beauté du Centaure, que Sainte-Beuve comparait à un morceau colossal de marbre antique. On peut cependant rapprocher les deux poètes, car leur inspiration eut la même source et leur destinée fut merveilleusement pareille. Tous deux moururent jeunes et leur génie ne fut connu qu'après leur mort, celle-ci tragique, celle-là mélancolique.

S'il eût vécu, Maurice de Guérin n'aurait pas tardé à se dégager entièrement des impressions premières ; son esprit se libérait : au Centaure il voulait ajouter la Bacchante (dont un admirable fragment s'est retrouvé), l'Hermaphrodite, et, plus long poème, Bacchus dans l'Inde. Depuis quatre ans il s'était éloigné de La Mennais, de quelques autres amis trop zélés, pour se rapprocher d'un autre groupe, d'Aurevilly, Trébutien, Amédée Renée, que les questions d'art passionnaient plus que les querelles religieuses.

Dans le volume qui contient la majeure partie des reliques littéraires de Maurice de Guérin, le Centaure est comme un diamant taillé au milieu de diamants bruts ou à demi encore en leur gangue. Mais si rien n'égale le petit poème que, pour cela, on offre tout d'abord à ceux qui goûtent la plus haute poésie dans la langue la plus stricte et la plus neuve, l'Œuvre éparse est très loin d'être sans valeur ou sans intérêt. La Bacchante est du même ton que le Centaure, du même métal, et il y a des pages du Journal, des fragments de Lettres surtout, d'une époque plus mûrie, devant lesquels on ressent l'amer regret d'une belle jeune vie interrompue. Guérin restera l'auteur du Centaure, parce qu'il est mort avant d'avoir pu achever ou même indiquer ses Œuvres entrevues, mais les éclairs aperçus dans ses pensées de chaque jour et la sûreté de la langue par quoi il les exprimait nous assurent que l'homme se surpassait déjà lui-même et qu'il allait monter très haut. Sainte-Beuve a vu dans telles de ses lettres des poèmes en prose qu'il égale aux plus nobles rêveries des lakistes et George Sand en a cité d'autres que nul, en ce genre, n'a sans doute égalés.

Il reste de Maurice de Guérin beaucoup de pages, plutôt sans doute que d'Œuvres, inédites, principalement les Miscellanées, contenant des Paysages admirés de Barbey d'Aurevilly, des lettres d'amitié, des lettres d'amour, enfin des projets, des esquisses. Mais, qu'a-t-on détruit ? On ne le saura jamais. M. Abel Lefranc à qui on doit (c'est d'hier) une belle et solide notice sur Guérin, s'occupe de ces inédits. Je le remercie de la bonne grâce qu'il a mise à me faire participer à ses trésors en me communiquant une Lettre à Mme***.

On trouvera également ici la plupart des Lettres à Barbey d'Aurevilly, omises dans l'édition des œuvres.

Si tout cela ne fait qu'une poignée de grain, il est d'une belle qualité.

R. G.


Echos

Jean de Gourmont, « Littérature. Collection des plus belles pages : Maurice de Guérin. Avec un Portrait et une Notice de Remy de Gourmont », Mercure de France, 1er juin 1909, pp. 497-498

Si la mémoire de M. de Guérin, servie par l'excellente édition Trébutien de 1861, avait toujours fait l'objet d'un culte discret et fervent de la part de quelques lettrés délicats, son œuvre brève et dense était cependant toujours restée quelque peu dans l'ombre, même au temps du symbolisme, et n'avait guère pu exercer d'influence sur l'évolution littéraire. Il n'en fut plus de même lorsqu'à partir de 1909 environ, la République des Lettres se mit en devoir de fêter avec un grand éclat l'anniversaire de la naissance du poète du Centaure et de la Bacchante. En 1909, Rémy de Gourmont donne au Mercure de France une élégante et commode édition qui contient tout l'essentiel. Et dès lors les articles et les préfaces signés des noms les plus en vue se succèdent. A partir de 1910, M. de Guérin n'est plus un inconnu, ni un méconnu (Maurice Bémol).