SOMMAIRE

Selma Lagerlöf (Nelly Melin, trad.) : Quelques souvenirs (Deux prophéties), p. 5
Francis Jammes : Elégie d'automne, p. 24
Camille Enlart : La Satire des Mœurs dans l'iconographie du moyen-âge (fin), p. 34
André Rouveyre : Visages : XXXII. Madame Pierre Curie, p. 49
Pierre de Lacretelle : Les Origines paternelles de Lamartine, p. 50
Emile Sicard : Les Marchands, roman (Première partie : V. — Deuxième partie : I), p. 71

REVUE DE LA QUINZAINE
Remy de Gourmont : Epilogues : Dialogues des Amateurs : XCIX. Les Années, p.94
Pierre Quillard : Les Poèmes, p. 97
Rachilde : Les Romans, p. 102
Jean de Gourmont : Littérature, p. 107
Edmond Barthèlemy : Histoire, p. 110
Georges Bohn : Le Mouvement scientifique, p. 117
A. van Gennep : Ethnographie, Folklore, p. 121
Jean Norel : Question militaires et maritimes, p. 125
Carl Siger : Question coloniales, p. 129
Intérim : Les Revues, p. 135

La Revue : M. François Laurentie publie des lettres et documents inédits sur Barbey d'Aurevilly et Hector de Saint-Maur. — Le Correspondant : M. Gabriel Aubray consacre une intéressante étude à Barbey d'Aurevilly. — Schéhérazade : Le premier numéro de cet « album mensuel d'œuvres inédites d'art et de littérature ». — L'Occident : Sur le théâtre lyonnais de Guignol, par M. T. de Visan. — Memento.

R. de Bury : Les Journaux, p. 141

L'Esprit de Paris (La Dépêche, 16 décembre). — Un conte juif (Petite Gazette Aptésienne, 11 déc.). — Un nouveau journal : Les Loups.

Jean Marnold : Musique, p. 145
Tristan Leclère : Art ancien, p. 151
Auguste Marguillier : Musées et Collections...........................................................p. 156
Henri Albert : Lettres allemandes...........................................................................p. 162
Henry-D. Davray : Lettres anglaises.......................................................................p. 167
Fritiof Palmér : Lettres scandinaves.......................................................................p. 172
Lucile Dubois : La France jugée à l'étranger : Sur Francis Jammes..........................p. 177

[...] « Aujourd'hui, il n'existe certainement pas en France — écrit Remy de Gourmont dans le IIe Livre des Masques — un autre poète capable d'évoquer un tableau si clair et si réel avec des mots simples, des phrases qui semblent d'une conversation vague et qui cependant, comme par hasard, constituent des vers enchanteurs, purs et définitifs. » Et ces paroles de Gourmont ont déjà dix années de date [...].

XXX : Variétés : Les Derniers jours d'Oscar Wilde.....................................................p. 182
Mercure : Publications récentes.............................................................................p. 186

Echos.....................................................................................................p. 188

Mort de Charles-Louis Philippe. — L'Anniversaire de la mort de Paul Verlaine [...].


LES REVUES

[...] Rappelons-nous que Hugo s'est cruellement vengé du critique inJuste que fut souvent Barbey d'Aurevilly, en lui décochant cet alexandrin :

Barbey d'Aurevilly, gigantesque imbécile !

Mais Hugo se trompait quelquefois.

§

Voici une revue artistement présentée, dont le texte est extrêmement attrayant (Schéhérazade, 10 novembre) ; la composition, de son premier fascicule dénote un goût éclairé chez MM. Jean Cocteau et François Bernouard. Il y a des dessins signés Paul Iribe et M. Dethomas, de la musique de Massenet, des vers de MM. Robert Chasseriau, Maurice Magre, Edmond Gojon, Abel Bonnard, Charles Perrot, Francis de Croisset, des proses, de MM. Pierre Mortier, Henri de Régnier, Marcel Gruppi.

Il faut mentionner spécialement un conte de M. Jean Cocteau : « Comment mourut Monsieur de Trêves », d'un style, simple et élégant, où la fantaisie se mêle agréablement à l'ironie cruelle.

Le héros, près de sa fin, dans un palais, à Venise, a mandé ses trois maîtresses :

... M. de Trêves leur dit bonjour en anglais, en italien et en russe, puis comme il pressentait la scène inévitable, il leur tint ce discours, phrase par phrase, en russe, en italien et en anglais :

« Vous êtes toutes trois mes maîtresses ; c'est à cause de trois surnoms d'ailleurs fort drôles, dont vous affubla quelqu'un de ma connaissance, que je me suis battu l'autre jour ; le docteur affirme assez haut pour que je l'entende qu'il me reste peu d'heures à vivre et je vous ai fait signe de venir à la même minute afin de distraire une agonie bien terne et bien maussade. Les parfums de ma chambre luttent bravement avec l'arôme saumâtre des lagunes, une barque à lampions multicolores glisse parmi les refrains populaires des chanteurs qu'elle promène, mon domestique a clos d'un tour de clef la porte par laquelle vous vîntes si souvent chacune... et je vais partir non sans la charmante consolation de vous avoir revues ensemble. »

Dehors, près de la Salute, une voix splendide et malhabile roucoulait une romance de Tosti, romance banale que le soir tendre rendait divine...

M. de Trêves avait prévu le spectacle : en anglais, en italien, en russe, babel restreinte et féminine, ce fut un fantastique concert d'insultes étranges. M. de Trêves était le seul à comprendre et il contemplait la scène avec un muet sourire, car aucune des trois rivales ne connaissait d'autre idiome que le sien propre, et l'impossibilité d'une explication quelconque ne manqua point de les rendre folles. Les assonnances claires, sifflantes et rauques se mêlaient en un chœur ininterrompu.

Mistress Langworth, frêle et craintive, s'était blottie contre un mur où pendaient des guirlandes ; la princesse vint la secouer par les épaules et, comme elle se griffait aux branches épineuses, elle s'exaspéra jusqu'à lui donner des coups : l'Italienne, ivre de rage, saisit un gigantesque vase de cristal et le vida sur les lutteuses.

Alors, ce devint une mêlée véritable : les plumes, les dentelles, les boucles postiches jonchèrent les carpettes rares ; haletantes, les adorables furies écrasèrent les chapeaux, déchirèrent les étoffes avec des râles de batailles ! Un pendentif d'émeraude tomba sur la poitrine du moribond et les perles d'un collier roulèrent aux quatre coins de la pièce.

A présent, M. de Trêves voyait toutes ces choses comme à travers une brume. Il entendait encore les cloches qui remplissent au soir l'atmosphère vénitienne, mais le bruit du combat lui parvenait à peine. D'ailleurs les trois dames prenaient un bref repos. L'Anglaise, immobile au sol, était peut-être sans connaissance ; la Russe respirait avec force et l'Italienne, à genoux, repoussait, d'une main frémissante, les mèches sombres que la sueur lui collait au visage.

Alors M. de Trêves, en français, murmura : « Je me suis battu pour vous, c'est bien le moins que vous vous battiez pour moi... Il y a quelque temps, je me rappelle, dans le monde, nous fûmes tous quatre réunis autour d'une table de bridge, car un jeu cosmopolite était pour nous la seule réunion possible... Ce soir, hélas ! il me sera difficile de faire le quatrième ! » et il mourut.

Il faut citer aussi le poème de M. Maurice Rostand, Schéhérazade, dont voici un passage plein d'esprit et de grâce :

.... Elle est les Mille et une Nuits
Qui nous font bourdonner de joie !

Car elle a mille et une robes de couleur,
Sur mille et un manteaux mille et une nuances,
Et mille et un regards doux pour mille et un cœurs,
Et mille et un soupirs, et mille et une danses !

Mille et une pâleurs, mille et
Un pages, mille et un palais
Et mille et une défaillances,
Et même mille et un silences,
Où parle mieux ce qui se tait !

Mille et un ouvriers ont brodé, pour sa traîne,
Sur mille et un fils verts mille et un fils vermeils ;
En mille et un pays mille et une fois reine,
Elle a mille et un parcs et mille et un soleils !

Mille et un oiseaux, sur des branches
Qui sont mille et une, se penchent,
Berçant ses mille et un sommeils ;
Et mille et un rois au réveil
Baisent sa petite main blanche.

Ah ! mille et une fois j'ai parlé d'elle au soir,
Dans l'alanguissement de ma chair juvénile !
Si j'ai mille et un doigts pour l'orner, — pour la voir
J'ai mille et une fois mille et une pupilles ;

J'ai, pour ses mille et un désirs,
Le choix de mille et un plaisirs ;
Pour défendre ses jours fragiles
J'ai mes bras qui sont un et mille,
Et mille et un cœurs pour mourir !....

M. T. de Visan sait nous intéresser au Guignol lyonnais (l'Occident, septembre), qu'il ne faut pas confondre avec celui des Champs-Elysées ou du Luxembourg, dont les enfants font leurs délices [...].

INTÉRIM (1).

(1) Intérim, peut-être Gourmont lui-même, tant il est question de Barbey d'Aurevilly [note des Amateurs].