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1er janvier [1908]. Variétés M. DESMAISONS. Eh bien, quelles nouvelles m'apportez-vous ? M. DELARUE. Il y en a de toutes sortes. D'abord, l'armée française se couvre de gloire au Maroc. C'est-à-dire que l'on envoie de temps en temps un petit peloton, mi-parti spahis et goumiers, faire un temps de galop, à la suite d'ironiques bandits qui ont volé des moutons. M. DESM. Nous voudrions bien ne pas le prendre, ce fallacieux empire, mais Allah est grand ! sa destinée est écrite. M. DEL. Cela fera bien sur les cartes. Moi, j'ai le patriotisme géographique. M. DESM. Vous n'êtes pas le seul. N'est-ce point ce qui nous a engagés à conquérir le Sahara ? M. DEL. Ah ! cela fait une si belle tache ! M. DESM. Les actions des hommes ont parfois des causes bien singulières. Mais voyons, que me direz-vous encore ? M. DEL.-Qu'on a remplacé par un de ses frères le ballon dirigeable qui est allé faire un tour en Ecosse. M. DESM. Les ballons dirigeables seront bien intéressants quand ils seront les ballons dirigés. M. DEL. Ensuite, la police a découvert un photographe qui aimait les petites filles. M. DESM. Il n'y a pas que les photographes. M. DEL. Aussi a-t-elle découvert ensuite une matrone qui en fournissait aux autres amateurs, à ceux qui ne sont pas photographes. M. DESM. Cela n'est pas très rare. M. DEL. Elle a encore découvert un père de famille qui initiait sa fille au péché et à l'amour en présence et même avec l'aide de la maman. M. DESM. Le bl chez soi, quoi ! comme disait Jean Lorrain. Enfin, tout cela apprend au public que les goûts sont divers et les mœurs variées. Comme le journaliste ajoute généralement que « les faits dépassent en horreur tout ce que l'on peut imaginer » et que « la plume se refuse à les décrire » cela fait rêver un instant les plus obtus. Remarquez que ces histoires sont vieilles comme le monde et qu'elles figurent dans les plus anciennes littératures. L'auteur même de la Bible, et c'est Dieu lui-même, ainsi que nous l'enseigne notre excellent pape, s'est empressé de nous conter l'histoire des filles de Loth afin d'émousser notre indignation future. Filles qui désirent leur père ; pères qui désirent leurs filles ; mères qui se donnent â leur fils, et toutes les combinaisons familiales qu'il vous plaira d'imaginer, tout cela n'est devenu monstrueux qu'à la suite de l'établissement de la propriété individuelle et de l'héritage, à la suite de raisonnements que nous ne comprenons plus comme les comprenaient nos ancêtres primitifs. Notez d'ailleurs que ce père, si sa fille, qui à quatorze ans, avait été sa fille naturelle non reconnue au lieu d'être sa fille légitime, il aurait pu l'épouser en justes noces. L'union du père et de la fille n'est donc un fait « monstrueux » que s'il est clandestin. M. DEL. Légalement, soit, mais moralement. M. DESM. La morale, c'est notre morale. Mais les peuples les plus variés en peuvent dire autant. Allez-vous tomber dans le naïveté des judéo-chrétiens qui croient que leur morale leur vient de Dieu lui-même ? Il n'y a pas qu'un Dieu. Les Dieux sont encore en grand nombre, sans compter ceux qui sont morts, et chacun s'est plu à enseigner une morale particulière. Depuis des temps très anciens les hommes se sont occupés à séparer leurs sentiments en catégories fixes, mais cela est si difficile que le triage n'est pas encore fait. Le sentiment maternel se mêle à l'amour d'une femme mûre pour un jeune homme. Elle aime son amant comme un fils. En l'état de nature, elle aimerait son fils comme un amant. M. DEL. Le Monstre de M. Chérau expose bien cette confusion de sentiments. M. DESM. Oui, et il a eu l'esprit de prendre des êtres très près de la nature. Aussi son écrit n'est pas choquant. M. DEL. Combien de frères et sœurs se sont aimés d'amour ! M. DESM. Beaucoup succombent ; beaucoup, sans le savoir, se rangent sous la loi égyptienne. M. DEL. C'est vrai, tout de même, qu'il y eut un peuple, et de la plus haute civilisation, où le frère et la sœur étaient des amants nés ! M. DESM. Et leurs douleurs d'amour ont donné naissance à la plus belle peut-être des poésies lyriques. M. DEL. Je crois cependant que nous devons nous louer d'avoir réussi à dissocier à peu près nos sentiments les uns des autres. M. DESM. Sans doute. C'est une richesse. Dans la confusion primitive, tout sentiment n'avait peut-être qu'une base charnelle. En se civilisant, les hommes ont inventé le désintéressement sentimental. De là des nuances à l'infini, un trésor de la plus grande variété. M. DEL. Les Grecs confondaient encore, il me semble, l'amitié et l'amour. M. DESM. Très souvent, en effet, l'amitié athénienne était un échange de complaisances charnelles. Les trois cents Spartiates étaient liés par la chair, deux à deux. Nous ne comprenons plus cela. Mais ce n'est pas une perte c'est un gain. Nos amitiés sont encore souvent d'intérêt matériel, mais de moins en moins d'intérêt charnel. Je laisse de côté l'homosexualisme, qui est une maladie. Il me semble, si je m'occupais de ces questions, que les Allemands ont fort embrouillées, que je distinguerais assez franchement l'homosexualisme de l'amitié charnelle. Des deux sentiments, le premier est un choix exclusif nécessité par des tendances physiques ; le second est une simple confusion de sentiments ; il n'est pas absolu, il est passager. L'un est un sentiment spécifique, le second est un sentiment individualiste. L'homosexuel tend vers tous les êtres de son sexe; l'être soumis à une amitié charnelle tend vers son ami, et vers son ami seul. Une passion hétérosexuelle peut très bien le remettre, à une occasion prochaine, dans la voie que nous appelons normale. Comprenez-vous ? M. DEL. Très bien. Vous distinguez ce qui est de la coutume, ou de l'entraînement, ou de l'imitation, avec ce qui est d'impulsion physiologique. M. DESM. C'est cela même. Mais je ne sais plus vraiment comment nous avons été amenés à reparler de ces choses obscures. M. DEL. Ce que j'avais l'intention de vous dire est à cent lieues de tout cela. Vous m'avez fait passer un examen sur les faits-divers de la semaine. M. DESM. Eh bien, je vous écoute. M. DEL. Voilà ce que j'ai lu, hier, dans un journal. Vous allez voir, c'est énorme. M. DESM. J'écoute, cher ami. M. DEL. Il faut vous dire que... M. DESM. Mais allez donc ! Vous êtes comme Oronte, avant de lâcher son sonnet... M. DEL. « On vient d'inaugurer à Abbeville la statue de Boucher de Perthes, bienfaiteur de la ville et archéologue distingué... » Suit une anecdote inepte, mais qui importe peu. M. DESM. Ce pays ne mérite pas d'avoir de grands hommes. Archéologue distingué, celui qui découvrit un monde, celui qui lutta quarante ans pour imposer à l'histoire cette introduction prodigieuse, la préhistoire ! M. DEL. Ces choses me révoltent, je l'avoue. M. DESM. Elles me font rougir. pp. 59-65. 16 janvier [1908]. Miracles M. DESMAISONS. Je suis moins rassuré que vous. Nous sommes à la merci d'un miracle. Qu'il apparaisse au ciel une comète nouvelle, très brillante et menaçante, qu'elle croisse de nuit en nuit, toujours plus grosse et plus lumineuse, et voilà les cervelles à l'envers, Dieu invoqué, des prières, des cris, des dons aux églises et aux hôpitaux, des vœux, des conversions, des larmes; la physionomie de l'An Mil. Qu'à ce moment la comète rétrograde, pâlisse, et le Nazaréen aura une fois de plus vaincu. M. DELARUE. Cela serait curieux. Revoir l'An Mil ! Ce que Huysmans aurait été content ! M. DESM. N'oublions pas d'ailleurs que l'An Mil est une légende. Mais c'est aussi une figure. La raison humaine ne demande qu'à vaciller. Elle est à la merci, comme une mauvaise lanterne, du premier coup de vent. M. DEL. Il s'est tout de même passé bien des choses depuis huit cents ans. M. DESM. Sans doute. Mais mesurez le chemin parcouru de Leucippe à Platon, d'Aristote à Lactance, de Lucien à saint Thomas d'Aquin, de Spinoza au Sacré-Cœur. Le christianisme, depuis Platon, qui en est l'aurore trouble, répand sur le monde un jour de plus en plus hibernal, malgré des éclaircies, de plus en plus engourdissant... M. DEL. Les éclaircies se sont faites bien fréquentes et bien éclatantes. M. DESM. Mais combien de fois le rideau de nuages ne s'est-il pas reformé ? M. DEL. N'y voyez-vous pas clair, aujourd'hui ? M. DESM. Oui, moi, j'y vois clair, j'y vois toujours clair. J'ai ma lampe. M. DEL. J'ai ma lampe, ma petite lampe, sous laquelle je lis les mauvais livres, ceux qui font palpiter l'intelligence comme un cœur trop ému. M. DESM. Il n'y en a pas beaucoup. M. DEL. Il y en a. M. DESM. Heureusement. Comment vivrions-nous, s'il n'y avait pas d'antidotes au poison journalier ? Mais il ne s'agit pas de nous, il s'agit de la masse humaine, de la masse française, si vous voulez restreindre et spécifier. Croyez-vous que cette masse ne vive point, de même qu'en l'An Mil, sous l'attente du miracle ? Ouvrez les journaux. Vous verrez que les partis politiques qui ne détiennent pas le pouvoir ont tous remis leur destinée aux mains de la Providence. Tous béent après un miracle. Les uns s'en cachent, ils ont un peu honte ; les autres l'avouent, et ce sont les moins bêtes. M. DEL. Robespierre l'avouait bien. M. DESM. Comment cela ? M. DEL. Lisez ses discours. Ils se terminent généralement par une invocation à la Providence qui protège la République. M. DESM. Vous voyez, Tous les mêmes : le miracle ! C'est l'histoire de la mule de Rabelais, telle que la conte Béroalde de Verville. Vous en souvient-il ? M. DEL. Dites toujours. M. DESM. Or donc Rabelais, ayant d'autres affaires en tête, laissa sa mule, peut-être cousine de celle du pape, chez son imprimeur Michel Fezendat, qui venait d'achever le quart livre des Faicts et Dicts héroïques du noble Pantagruel. Il pria les garçons d'y prendre garde et de la faire boire à ses heures, comme la truie des carmes, et les garçons n'y manquèrent. Or cette bête était fort altérée et un jour qu'ils l'avaient détachée, la chevauchant en manière de jeu, tous les trois, voilà qu'elle détale et prend son chemin à val la rue Saint-Jacques. S'approchant de l'église Saint-Benoît, elle huma, comme vous auriez fait d'un bon jambon, l'odeur débonnaire de l'eau bénite et, attirée par la conduite magnétique de sa saveur, entra, en dépit des chevaucheurs, dans l'église... Mais ici, je ferais mieux de vous lire le texte. Béroalde n'est jamais très loin de ma main. Voici : « Il était dimanche, heure de sermon, où grand nombre était convenu; et nonobstant ce peuple et résistance des baudouineux, la mule, dure de tête et oppressée d'altération, donne jusques au bénitier, où elle mit et enfonça son horrifique mufle. Le peuple, qui voit l'effronterie de ce maudit animal, qui par dépit n'engendrera jamais, pense que ce soit un spectre portant quelques âmes jadis hérétiques, mais ores pénitentes, qui viennent chercher le doux réfrigératoire des bienheuheux (laissez-la boire !) et déjà chacun pensait qu'il ferait quelque émotion (laissez boire la mule !) ou autres actes merveilleux de commotion spirituelle; mais la bête fut modeste, si qu'ayant légitimement bien bu, selon sa vocation, se retira sans autre cérémonie. » Vous voyez que ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on raille la crédulité aux miracles. Mais comme le bon peuple de Béroalde représente bien notre; public d'aujourd'hui ! Laissez boire la mule! Elle boit, et voilà tout. Je ferais un long commentaire sur cette parabole. La mule de Rabelais, c'est l'indifférence admirable de la nature qui accomplit son œuvre devant des hommes qui guettent le miracle, sans se douter du miracle perpétuel représenté par la vie. M. DEL. À ce propos, je repense à ce Yoghi, dont les singeries ébaudirent la presse pendant quinze jours. La pousse, en dix minutes,: d'une tigelle de blé sous les mystérieux effluves d'un charlatan ! Et les lecteurs ravis, flattés dans leur crédulité et clans leur sottise, se congratulaient à ce récit d'un miracle si bien ordonné et qui avait eu pour témoins plusieurs officiers de l'armée française. M. DESM. N'est-ce point une garantie, cela ? M. DEL. Et quelques fortes têtes du grand reportage. M. DESM. Il y en a donc un petit ? M. DEL. Plusieurs députés et des membres de la police. M. DESM. Et dire qu'il a été pris en fraude ! Mais les journaux se consolent en déclarant que c'était un faux Yoghi. Quand nous mettrons la main sur un vrai, ce sera autre chose ! Attendez. On nous a trompés. Bénarès va nous expédier son plus saint homme. M. DEL A quoi bon, n'avons nous pas M. le professeur Richet ? M; DESM. Annonce-t-il pour cet hiver quelques séances de désincarnation ? M. DEL. Je n'ai pas encore vu les affiches. M. DESM. J'ai ouï dire que notre excellent pape entendait des voix, comme Jeanne d'Arc et Numa Pompilius, avez-vous quelques notions là-dessus ? M. DEL. Aucune. M, DESM. C'est intéressant. Cela expliquerait la profonde sagesse avec laquelle il gouverne l'Eglise. M. DEL. Et qui fait l'admiration même des incrédules. M. DESM. Y a-t-il des incrédules ? M. DEL. Je l'espère. M. DESM. Il n'y a que des hommes qui attendent l'occasion de croire. Le jour que, selon les théories de Curie mal interprétées, la physique devint un paradoxe, toutes sortes d'ignorants se mirent à croire à la physique et à adorer le radium. Pensez ! Un corps qui produit de l'énergie sans en percevoir et sans en perdre ! Miracle ! Miracle ! Laissez boire la mule. La mule a bu encore une fois et puis elle est rentrée à l'écurie. C'est dommage, les dévots commençaient à vous démontrer que le radium pourrait bien être une substance spirituelle, la substance même de l'âme, quoi ! Et voyez ce qui arrive au Dr Le Bon avec sa destruction de la matière. Si la matière disparaît si elle a une fin, elle a donc eu aussi un commencement. Cela corrobore la Bible. Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Mais laissons boire la mule. Si la matière s'évanouit, cherchons bien nous la retrouverons. La matière, disait Cyrano de Bergerac, « n'est qu'une qui, comme excellente comédienne, joue ici-bas toutes sortes de personnages sous toutes sortes d'habits. » M. DEL. Et qui, nécessairement, s'enferme parfois dans sa loge. M. DESM. Car elle est pleine de pudeur. 1er février [1908]. Les Mandarines M. DESMAISONS. Ne me parlez pas de toutes ces femmes qui écrivent. Il n'y a rien pour moi dans leurs livres. M. DELARUE. Pourtant... M. DESM. Je dis pour moi, aujourd'hui, dans l'état d'esprit où je suis présentement. M. DEL. Il est un peu rêche. M. DESM. Un peu, je le sens, mais c'est l'impudence de cette Tinayre qui m'a crispé contre les femmes à l'encrier. M. DEL. On a dit que la lettre au Temps était ce que la dame a écrit de mieux, que le reste est d'un mortel ennui, est-ce aussi votre avis ? M. DESM. Je n'ai point d'avis là-dessus. Je vous répondrai en démarquant Henri Heine : « Je ne connais point les romans de Cléonice Tinayre, mais je crois qu'ils ressemblent à ceux de madame Peyrebrune que je ne connais pas non plus. » M. DEL. D'après ce que j'ai entendu dire, le rapprochement ne serait pas très juste. M. DESM. Mettez les noms que vous voudrez. Je ne suis pas d'humeur à me servir du microscope. Vous faites de l'entomologie ? M. DEL. Non, soyons galants : de la botanique. M. DESM. Ah ! sur le terrain de la galanterie, je ne vous céderai pas un pouce de terrain. Des fleurs ! des fleurs ! M» DEL. Et des fruits. Pastèques et bananes ! Ananas et mandarines ! M. DESM. Pommes, poires, prunes... M. DEL. Arrêtez ! Ces fruits de nos vergers ne sauraient servir d'emblème à nos belles femmes de lettres. Les soucis du ménage, fi ! M. DESM. C'est juste. Respectons la noblesse de l'encre. Voulez-vous que nous fixions le type de la femme de lettres, d'après les grands modèles, les Sand, les Louise Colet, les Hortense Allart ? M. DEL. Elle sera jeune. M. DESM. Jolie. M. DEL. Spirituelle. M. DESM. Galante. M. DEL. Comment l'entendez-vous ? M. DESM. Comme au grand siècle. M. DEL. Alors tout est sauvé. Sera-t-elle riche ? M. DESM. Innocent ! Toutes les jeunes femmes jolies, spirituelles et galantes sont riches. M. DEL. C'est juste. Sera-t-elle mariée ? M. DESM. C'est indispensable, mais un amant régulier peut tenir l'emploi. M. DEL. Que doit-elle écrire ? M. DESM. Des romans, des romans et encore des romans. Les hommes, quand ils lisent un roman écrit par une femme jeune, jolie, spirituelle et galante, croient tous coucher un peu avec l'auteur, et cela assure le succès. M. DEL. Voilà une sensation, ou une demi-sensation que je n'ai jamais éprouvée. M. DESM. Ni moi non plus, je l'avoue. M. DEL. Peut-être que nous manquons d'imagination. M. DESM. Ou que nous sommes trop bien renseignés. M. DEL. Vous voulez dire qu'il y a peu de femmes de lettres qui répondent à notre type idéal. M. DESM. Précisément. M. DEL. Mais il reste pour nous enchanter la qualité de l'œuvre. M. DESM. Vous y revenez. M. DEL. Je n'aime pas à vous voir si injuste. M. DESM. Il y a des moments où l'injustice est un grand soulagement. Suis-je injuste ? Si je le suis, c'est pour la raison que je vous ai dite. Vous pensez bien que je ne reproche pas à cette dame d'avoir blagué la Légion d'honneur. C'est de mauvais goût, parce que c'est trop facile, mais cela ne me choquerait pas beaucoup, si c'était sincère. Ce qui m'a exaspéré, c'est le ton de parvenue qu'a pris ce petit auteur de rien du tout, sitôt après une distinction qui, en somme, la classait, en la faisant sortir de la foule où s'agitent soixante bas-bleus qui ont peut-être au moins une des qualités qu'elle n'a pas, qui sont peut-être : l'une, jeune ; l'autre, jolie ; l'autre, spirituelle ; l'autre, galante. Il y a des femmes de peu qui, le jour qu'elles deviennent marquises morganatiques, ont l'air de l'avoir été toute leur vie ; il y en a d'autres qui en perdent la respiration et éclatent en lazzis, de peur de mourir d'orgueil rentré. Il y a des écrivains, de l'un ou l'autre sexe, qui ont devant le succès une pareille altitude. Vous reconnaîtrez ceux qui méritaient la gloire à ceci qu'ils n'en sont pas plus étonnés que de voir fleurir les fleurs ou mûrir les fruits. Le contraire, d'ailleurs, ne les étonnerait pas davantage, car il y a des accidents dans la nature, et l'ordre des choses est souvent contrarié par l'intempestivité des éléments. M. DEL. Moi, je n'ai pas été exaspéré. J'ai savouré avec joie le trait final de la lettre qui vous irrite. Mais, dites donc ? Est-ce que nos rôles vont se renverser ? Est-ce vous qui allez vous mettre en colère, pendant que je philosopherai ? M. DESM. Non, non, je renonce à la colère et je garde ma philosophie. J'y tiens plus qu'à tout. Philosophons, mon ami, philosophons. Tenez, ma seconde faute fut d'admettre deux catégories parmi les écrivains, les mâles et les femelles. Sans doute, une femme qui écrit est une femme, et un homme qui écrit est un homme ; mais tous les deux, selon leur sexe, leurs nerfs, leur circulation sanguine, leur force, la qualité de leur cerveau, peuvent remuer, avec un égal mérite, la terre du vaste champ des lettres, y semer de bon grain et y faire de nobles moissons. Nous n'avons pas encore eu l'exemple d'un grand génie féminin, et la physiologie s'y oppose peut-être. Le sperme est peut-être le sel nécessaire. Mais dans la région moyenne, la femme vaut l'homme et souvent le surpasse. Semblable en cela au Juif, elle triomphe et triomphera de plus en plus dans tous les genres et à l'étiage où l'originalité créatrice n'est pas une condition de vie. M. DEL. Arrêtez-vous, de grâce, sinon je vais finir par vous trouver trop juste. M. DESM. N'abusons pas de la vertu. Je me tais. Je craindrais d'attribuer à l'idée que je me fais du juste une importance exagérée. Probablement que la justice est conditionnée par l'injustice, comme disent les philosophes autorisés, et réciproquement. Manières de voir, de sentir, de penser. Si nos jugements ne différaient pas selon les heures de la journée et l'état de notre tension artérielle, aurions-nous même conscience de juger ? Or, je vous le demande, que serait la vie, si les hommes cessaient de se juger les uns les autres, au petit bonheur ? Mais j'y pense, que disait-elle donc, à la fin de sa lettre célèbre et qui vous a tant réjoui, notre mandarine ? M. DEL. Mandarine ? M. DESM. Oui, celle que le gouvernement a décorée du bouton de corail ? M. DEL. Ah ! oui. Elle a dit, qu'au lieu de porter son bouton de corail, elle allait faire un beau livre. M. DESM. Mazette ! Il me semble qu'elle ferait mieux de porter son corail. M. DEL. Oui, cela serait plus sûr. pp. 72-78. 16 février [1908]. Divorce M. DELARUE. Avez-vous remarqué que chaque fois que l’on suit dans les journaux une discussion sur un sujet grave, à la troisième gazette on n'y comprend plus rien du tout ? Ainsi le divorce... M. DESMAISONS. Cela tient à ce que les hommes, et même les plus sages, sont presque toujours trop engagés dans la vie pour considérer froidement la vie. Le divorce ? Croyez-vous que sur cette question le mal marié et l'amoureux de sa femme puissent s'accorder avec sincérité ? Et le divorcé, a-t-il, devant la raison, devant l'observation, un avis valable ? Autant interroger un prêtre ou un dévot sur l'existence de Dieu ? Mais il est bon, je crois, qu'il en soit ainsi. Si la raison gouvernait la vie et si les problèmes sociaux se résolvaient comme les problèmes de géométrie, il y aurait peu d'agrément dans l'existence. Ce qui vous trouble m'amuse, moi qui ne songe pas à résoudre les grandes questions. J'observe les hommes à travers leurs écrits, et leur diversité m'enchante alors que l'unanimité m'épouvanterait. M. Bourget répugne au divorce. Cela prouve qu'il est un fidèle sujet de l'Eglise. Quels arguments voulez-vous qu'il donne qui ne soient dictés par plusieurs soucis religieux dont le plus grave est le salut de son âme ? L'incrédule qui repousse le divorce me donnerait davantage à réfléchir. Encore voudrais-je connaître son âge ; s'il est marié, sa femme ; s'il l'aime ou s'il la tolère seulement ; s'il a des enfants ; s'il est riche ou pauvre, libre ou fonctionnaire ; quelle est sa parenté, le monde où il fréquente ; quelle fut son éducation ; et encore beaucoup d'autres détails dont l'ensemble achèverait la figure de mon bonhomme : ses mœurs passées et présentes ; s'il a eu des maîtresses, de nombreuses passades ; s'il est brun ou blond, beau ou laid, éloquent ou terne, mondain ou solitaire. L'opinion d'un homme sur le divorce dépend de tout cela et encore de certains petits secrets que nous ne saurons jamais et qui sont peut-être plus déterminants encore que tout ce que je vous viens d'énumérer. La raison est une invention, curieuse après tout, des professeurs de philosophie. On ne peut en faire état dans la vie courante. Les hommes sont menés par l'intérêt ou le sentiment, mais le sentiment n'est qu'un des masques de l'intérêt, le plus joli, d'ailleurs. Maintenant voulez-vous connaître mon opinion sur le divorce ? M. DEL. Je vous en prie. Vous avez tout ce qu'il faut pour cela. M. DESM. Remuez les cendres ; il n'y a pas de danger : elles sont bien froides. M. DEL. Alors, en vrai philosophe dégagé des contingences, votre opinion (1) ? M. DESM. C'est celle de Panurge sur le mariage. M. DEL. Vous songez à vous marier ? cher ami ? M. DESM Nullement. Je me mets seulement dans une situation imaginaire adéquate à me fournir des arguments. M. DEL. Restez ce que vous êtes et dites-moi quelle est pour vous, en ce moment, dimanche 2, février, à 4 h 35 du soir, votre opinion sur le divorce ? M. DESM. Diable ! M. DEL. Enfin, êtes-vous, oui ou non, tel M. Bourget, partisan de l'indissolubilité du mariage ? M. DESM. Indissolubilité ? C'est de la métaphysique, cela ! Qu'y a-t-il donc de plus soluble que l'homme même, et ses goûts, et ses besoins, et ses désirs, et ses amours ? Comment peut-on être partisan de ce que vous dites ? Regardons autour de nous. Faisons une petite statistique. M. DEL. Je vous parle loi et vous me répondez chimie, psychologie et statistique, dans la même phrase. M. DESM. C'est pour prendre le temps de réfléchir. M. DEL. Alors ? M. DESM. Alors, je trouve que le divorce gâte l'idée que je me faisais du mariage quand j'avais vingt ans. M. DEL. Gâte-t-il aussi l'idée que vous en avez, maintenant ? M. DESM. Hélas ! M. DEL. Mais enfin ? M. DESM. Peut-être encore un peu. M. DEL. Je voulais vous le faire dire ; c'est aussi mon sentiment. M. DESM. Si le mariage n'est pas éternel, il perd presque toute sa valeur. Au moins doit-il être éternel dans l'idée de ceux qui s'y réfugient. Il est évident que, avec ou sans divorce légal, il peut arriver qu'il soit rompu de bien des manières, mais il serait indécent il serait bas d'y songer d'avance. C'est la beauté du mariage qu'il soit tragique : on franchit une porte qui mène on ne sait où, peut-être au bonheur (on le doit croire), peut-être au désespoir (il n'y faut point penser), et cette porte franchie, on ne pourra jamais sortir de l'enceinte. Je crois que les femmes surtout ressentent à ce moment une grande émotion. Celles qui ne la ressentiraient pas, d'ailleurs, seraient indignes de participer à la tragédie. M. DEL. Même avec le divorce, la tragédie demeure. Ne le croyez-vous pas ? M. DESM. Fort amoindrie, sinon peut-être pour les femmes. Une femme divorcée n'est guère jamais que la maîtresse de son second mari. M. DEL. Et les veuves ? M. DESM. Il en est de même. Les veuves font aussi d'excellentes majordomes. M. DEL. L'état de maîtresse et même celui de majordome vaut-il pas mieux que celui de femme malheureuse ? M. DESM. Je ne déprécie pas les maîtresses. C'est près d'elles souvent que l'homme trouve les meilleures joies. Mais ce n'est plus la même question. Nous quittons le social pour considérer l'individuel. M. DEL. Qui a son importance. M. DESM. Qui est peut-être seul important. La société doit travailler pour l'individu, et non l'individu pour la société. Ce qui existe dans le monde, c'est l'individu. La société n'est qu'un appareil à protéger l'individu, et une société n'est prospère que si tous ses membres le sont un à un. M. DEL. Alors vous admettez le divorce, moyen, pour l'individu, de corriger son malheur et d'essayer de refaire sa vie ? M. DESM. De ce point de vue-là, oui, et même l'union libre. Mais c'est peut-être de l'utopie. Et à quoi bon l'utopie ? Croyez-vous qu'un bavardage de théâtre ou de journal va changer la face du monde ? Voulez-vous que je vous dise que je ne conçois pas bien l'ingérence de l'Etat dans l'union de l'homme et de la femme ? Et après ? Le mariage se pourrait réduire à une déclaration qu'un homme de loi enregistrerait ; et le divorce serait la révocation de l'acte initial. Mais non, c'est trop facile de construire des sociétés selon ses goûts ou ses besoins logiques. Il y a une réalité ; il y a du moins un ensemble de figures et de mouvements que nous percevons comme réalité. Demeurons-y, bien sagement. D'ailleurs, l'union libre est à la portée de tous, il me semble ? M. DEL. Il me semble. M. DESM. Mais les hommes ne la pratiqueront que le jour où elle sera imposée par la loi. M. DEL. Ce qu'il leur faut, c'est l'union libre légale. M. DESM. Car ils ne conçoivent de libertés que celles qu'on leur enfonce dans la tête à coups de maillet, comme le montre dans les journaux populaires un célèbre marchand de poudre de perlimpimpin. (1) Ou voudra bien se souvenir que M. Desmaisons a usé du divorce, formalité qui ne semble avoir été qu'un incident futile dans son existence. Cela n'en donne que plus de piquant à ses regrets, avouons-le, un peu romantiques, en ces temps où le mariage, contrat de louage, selon l'opinion apocryphe de M. Briand, est devenu, pour M. Paul Hervieu, contrat de vente. Le marché aux esclaves n'est pas si loin qu'on le croirait de notre mentalité. Mais je m'égare, comme dit Stendhal. Je voulais seulement indiquer que le divorce de M. Desmaisons est avoué par lui-même dans un premier dialogue sur le Divorce : Dialogue des Amateurs sur les choses du temps ; Paris, 1907, page 65. pp. 78-84. 1er mars [1908]. Promenades M. DESMAISONS. Eh bien, cher ami, que pensez-vous des affaires du temps ? M. DELARUE. J'aperçus hier un peu de soleil, cela me fit songer au plaisir des promenades. Je vais bientôt vivre dehors. M. DESM. Vagabond ! M. DEL. L'hiver, de plus en plus, m'ennuie. Les plaisirs sociaux me semblent mornes, la lecture me déçoit, la peinture me fatigue et les nouvelles m'indiffèrent. M. DESM. Seriez-vous malade ? M. DEL. Peut-être, si l'ennui est une maladie. M. DESM. C'en est une, et des plus fâcheuses. M. DEL. Soit, mais je connais le remède. M. DESM. Qui est ? M. DEL. Je vous l'ai dit, ou plutôt c'est vous : vagabonder. M. DESM. Moi ! mais je considère cela comme un malheur, et non comme un remède. J'ai rarement du plaisir à sortir de chez moi et j'ai toujours du plaisir à y rentrer. M. DEL. Casanier ! M. DESM. Où est-on mieux que chez soi pour méditer sur les grands problèmes que les journaux, chaque matin, nous soumettent ? Quoi, vous vous ennuyez quand vous avez à résoudre la question du divorce, la question des omnibus, la question du Maroc, la question de l'impôt sur le revenu, la question Jeanne d'Arc et plusieurs belles propositions qui, pour le moment, ne me reviennent pas à l'esprit ? Comment, cela ne vous agréerait-il pas de faire le tour du monde, en automobile à la suite de ces héros dont l'entreprise grandiose... M. DEL. Oui, ceci, je l'avoue, me déride un peu. M. DESM. Dame ! Il y a de quoi. Je ne parle pas des hommes, qui tentent avec courage une aventure absurde, mais de l'aventure elle-même. Dire que le monde entier admire de telles extravagances ! M. DEL. N'ont-ils pas prouvé, déjà, qu'on pouvait aller de Pékin à Paris en deux mois ? M. DESM. Ils l'ont prouvé. M. DEL. C'est un résultat cela, alors que le chemin de fer y met le commun peuple en huit ou dix jours. M. DESM. Vous verrez qu'ils traverseront l'Alaska. M. DEL. J'en doute. M. DESM. Mais des chercheurs d'or et des chasseurs de fourrures le font tous les jours. M. DEL. Oui, mais ils n'ont pas la bêtise de traîner avec eux une locomotive ! Ces braves gens me rappellent Blondin, qui traversa la Seine sur un câble, alors qu'il était si simple de prendre le pont de la Concorde. M. DESM. Ou ceux qui veulent traverser la Manche à la nage. M. DEL. Ou ceux qui vont de Paris à Marseille à cloche-pied. M. DESM. Mais l'Alaska, le détroit de Behring, c'est plus grandiose. M. DEL. Est-ce que le détroit est vraiment traversable ? Est-ce qu'il forme, l'hiver, un chemin de glace ? M. DESM. Il y a des blocs de glace qui se soudent ou se disloquent selon la température. Prétendre passer par là en automobile me semble tout à fait hors du sens commun. M. DEL. C'est pour cela que c'est un peu amusant. M. DESM. Mais comme elle est curieuse, tout de même, l'activité humaine ! Ce besoin de tourner dans sa cage, en tous les sens, de remuer tout, de mordre à tous les barreaux, et de s'y casser les dents, car ils sont en fer ! Vous aimez à faire des promenades ; moi, j'aime à lire les voyages, et les plus extravagants sont ceux qui me plaisent d'abord. Croyez que j'en suivrai sur les cartes, avec le plus grand soin, le fantasque jeu. Je m'instruis. J'ai déjà appris qu'il n'y a guère de routes aux Etats-Unis, même entre les grandes villes. M. DEL. Et leurs chemins de fer ? M. DESM. Ils sont grands comme l'Europe, et n'en ont guère plus que l'Europe, moitié moins, en proportion, que l'Europe centrale. Figurez-vous une Europe sans routes ! Voilà ce pays qui se croit à la tête de toutes les civilisations. Ce n'est encore, en certaines parties, qu'une grande colonie. M. DEL. Si des Américains vous entendaient, ils vous arracheraient les yeux ! M. DESM. Ils hausseraient les épaules, tel est leur mépris pour le vieux monde qui a gaspillé des milliards à se parer, à se sarcler, à se ratisser comme un parc. M. DEL. Il paraît qu'on les entretient fort mal, nos belles routes de France, et que, si cela continue, les chemins des environs de Paris seront bientôt pareils à ce qu'ils furent du temps qu'ils n'étaient pas encore. M. DESM. Ce serait dommage. Mais notre civilisation est si compliquée qu'elle devient difficile à surveiller. L'équilibre se fait mal. Cependant que l'on travaille sur la gauche, la droite décline et menace de se rompre. C'est peut-être trop que d'avoir à la fois deux systèmes de circulation intense.Il n'est pas impossible que, d'ici quelques années, l'automobilisme ne s'avère comme un fléau, détruisant les routes sans être capable du rendement qui permettrait de les entretenir. Mais quand l'individualisme devient aussi frénétique, c'est à lui de payer. Ils veulent, au lieu de la locomotive commune, en avoir une chacun à leur service, à leur caprice, qu'ils soient au moins condamnés à réparer les dommages de leur fantaisie. M. DEL. Cela m'est égal. Je déteste les voitures particulières. Moi qui aime tant la solitude chez moi, je ne puis pas la supporter dehors. M. DESM. Il y a de ces contradictions. L'inverse n'est pas très rare. Mais ne faites pas comme ces braves gens qui ont répondu à l'enquête du Matin sur le divorce. M. DEL. Expliquez-vous. M. DESM. Ne vous considérez pas ainsi qu'un des éléments capitaux de la question. M. DEL. Je comprends. Non, croyez-le, je suis loin d'un pareil état d'esprit. M. DESM. Cela corrobore-t-il assez ce que je disais l'autre jour ? Il n'y a ni questions sociales, ni questions économiques, ni questions politiques, il n'y a que des questions personnelles. « Je suis heureux en ménage : donc le divorce est absurde. » « Je suis heureux grâce au divorce : donc le divorce est parfait. » « Je suis heureux dans une union libre : donc l'union libre est l'idéal. » Voilà à quoi peuvent se résumer là première série des réponses. Pour la seconde série, substituez malheureux à heureux, et interchangez les conclusions. De telles enquêtes sont bien amusantes. Elles prouvent à quel point le commun des hommes est incapable d'une idée générale et combien ont tort ceux qui croient que le sentiment et la raison sont différenciés, je ne dis pas dans le peuple, mais dans le public, mais dans l'élite même. M. DEL. Avions-nous besoin de cette preuve ? M. DESM. On n'a jamais trop de preuves. Il y en a tant qui ne valent rien. Allez-vous un peu mieux? M. DEL. Heu ! M. DESM. Voulez-vous que nous allions voir des images qui remuent ? M. DEL. Au cinématographe ? M. DESM. Vous avez compris. M. DEL. Heu ! M. DESM. Un journal conservateur m'a appris qu'il y en a quelques-uns qui font voir des choses affreuses, immorales, antipatriotiques, gaillardes... M. DEL. Oh ! oh ! Je vous accompagne. Il n'y a que les bons journaux où l'on apprenne de bonnes nouvelles. 16 mars [1908]. Dieux et Martyrs M. DESMAISONS. Eh bien, vous avez le livre ? M. DELARUE. Je suis arrivé trop tard. M. DESM. C'est dommage. M. DEL. Pour moi, j'en ai rêvé toute la nuit et depuis ce matin je ne décolère pas que ce soit aujourd'hui dimanche. Demain, à sept heures, je serai chez Alcan. M. DESM. Faites-m'en porter un aussitôt. M. DEL. Je viendrai moi-même. M. DESM. Cela sera très aimable. M. DEL. Nous passerons une bonne journée. Hein ! quelle nouvelle ! M. DESM. Lui-même, mon cher, Lui-même ! Et sous le nom de Monod. Un huguenot émancipé me donna hier soir quelques renseignements. M. DEL. Dites vite. M. DESM. Oh ! fort imprécis. Enfin, il se souvient de l'avoir vu et entendu. Grande barbe blanche, il prêchait, probablement sur soi-même. Après, des femmes vinrent l'adorer et lui baiser les mains. M. DEL. Enorme ! M. DESM. Ce Monod, né à Copenhague, je crois, en 1800, se fit pasteur, vint à Paris et reçut un beau jour la révélation qu'il était Jésus même incarné pour la seconde fois. La mère Monod avait été, comme la femme de Joseph, l'objet des complaisances du Saint-Esprit. On ne sait pas bien comment le père Monod accueillit cette visitation secrète. Il est probable qu'il n'en sut jamais rien, car il continua de s'adonner avec ferveur au devoir conjugal. Il foula, sans vergogne, les voies du Seigneur et procréa beaucoup. L'un de ces rejetons cependant était la seconde personne de la Sainte-Trinité, Dieu lui-même. M. DEL. Enorme ! M. DESM. Pas plus que la première fois. Ces histoires-là, ça peut arriver à tout le monde. Jésus-Monod (c'est ainsi qu'on l'appelle) l'a fort bien démontré. Jésus-Christ, disait-il, s'est incarné en ma mère, à Copenhague, l'année 1800 : est-ce plus extraordinaire que sa première incarnation à Bethléem dans le ventre de Marie, l'an 764 de la fondation de Rome ? Sa première mère était vierge ; la seconde ne l'était pas : soit, mais qu'est-ce que cela prouve ? M. DEL. En effet, les goûts changent, même chez les dieux. M. DESM. Ne blasphémez pas. Ecoutez la parole de Jésus-Monod. Je reprends. Qu'est-ce que cela prouve ? Qu'après avoir voulu honorer la virginité, Jésus a voulu honorer la fécondité. M. DEL. Ensuite ? M. DESM. Je ne sais pas grand'chose de plus. Il semble, comme disait Tallemant du célèbre Arnauld, qu'il était « grand abatteur de bois ». Il se maria et, devenu veuf, s'empressa de convoler à nouveau. M. DEL. Oh ! le dimanche ! C'est irritant de n'en pas pouvoir apprendre plus long. M. DESM. Soyons patients. Demain nous pénétrerons joyeusement dans ces sublimes ténèbres de la bêtise humaine. Je crois qu'il devint Dieu, parce qu'il était prophète. Les prophètes sont exposés à cela. Ces fils de Dieu finissent par prendre au vrai la métamorphose. C'est d'ailleurs un des penchants de l'esprit humain. Primus in orbe Deos fecit timor, et leur mère fut la bonne vieille Trope. Nous aussi, nous créons des dieux et aussi féroces que Baal ou Jéhovah, des dieux qui veulent leurs victimes et leurs martyrs. M. DEL. Jésus-Monod a-t-il eu ses martyrs ? M. DESM. Peut-être, ou pas encore. Mais il en aura. Les dieux frappent d'insanité leurs fidèles. Les martyrs, quelle race ! Vous connaissez le mot de Proudhon ? M. DEL. Dites. M. DESM. « Après les persécuteurs, je ne sais rien de plus haïssable que les martyrs. » M. DEL. C'est dur. M. DESM. Oui, c'est dur, mais il faut être dur pour les hommes qui perpétuent l'affreuse idée du sacrifice. Il faut être inhumain pour les inhumains. M. DEL. Peu de personnes aujourd'hui pensent comme vous et Proudhon. Moi-même... M. DESM. Mon cher ami, je me moque parfaitement de l'opinion, même unanime. L'unanimité est un triste signe. Mais je ne l'aurais pas contre moi, en ce moment, si je parlais au peuple. M. DEL. Voyez cependant comme toute la presse vanta cet homme qui a perdu une main en étudiant les Rayons X et qui s'apprête à perdre l'autre, avec sérénité. M. DESM. La sérénité est la marque des martyrs. Ils vont les yeux rivés à une vision et rien ne les trouble. Un martyr que l'on traîne n'est plus un martyr. Il doit marcher au supplice le front serein et défier les bourreaux par son insolence ou par son indifférence. Cela dépend des caractères. Mais quelle bêtise, quand il n'y a qu'un mot à dire, qu'un geste à faire pour rentrer tranquillement chez soi. Votre médecin anglais aurait montré de l'intelligence en cessant de lutter contre une force qu'il a été impuissant à comprendre. M. DEL. Soit. Mais on ne peut pas le trouver haïssable. « Après les persécuteurs... » Il n'y a pas ici de persécuteurs. M. DESM. Et la foule, la foule lâche et amusée qui applaudit à la belle agonie du gladiateur ? Un martyr, mon cher, ce n'est jamais qu'un gladiateur. Il y en eut des milliers avant les chrétiens. J'y fais une différence : gladiateurs et chrétiens exerçaient un métier également dangereux, mais les uns le subissaient et les autres l'avaient choisi. Oui, mettons des nuances : on peut avoir pitié des gladiateurs. Voyons, Delarue, vous voyez-vous martyr de vos idées ? M. DEL. Moi ? Oh ! pas du tout. D'abord, j'ai très peu d'idées. Ensuite, je n'y tiens nullement. J'ai assez réfléchi pour me rendre compte que des idées toutes contraires auraient fort bien pu m'agréer, si j'avais reçu un cerveau différent. Martyr, parce que l'on a quelques cellules de plus ou de moins dans une case que dans l'autre ! Martyr ! Mais je suis prêt à adorer tous les dieux, même Jésus-Monod, quitte à prendre un bain après en Spinoza. M. DESM. Voilà de bons sentiments. Pourquoi donc défendez-vous les martyrs ? M. DEL. Comme spectacle émouvant, peut-être. Je vois souvent de ma fenêtre des couvreurs évoluer sur la pente d'un toit fort élevé. Je les regarde avec peur, en fermant les yeux de temps en temps, avec plaisir aussi. La foule lâche et amusée... Eh bien, je crois que j'en suis. M. DESM. Oui, on en est. toujours à quelque moment. Le martyre nous plaît d'abord comme un exercice très héroïque et très difficile, mais il s'agit de réfléchirai s'agit de nier ses sensations, de mettre sa raison d'aplomb. Enfin, donner sa tête à couper pour défendre les idées qu'on a dans la tête ? M. DEL. Oui, cela va un peu loin, mais c'est peut-être beau tout de même. M. DESM. Vous avez trouvé le mot qui concilie tout : les martyres, c'est de l'esthétique. « Point de raison ! » comme disait le P. Canaye au maréchal d'Hocquincourt. Point trop de raison, de l'esthétique, de l'esthétique... pp. 91-97. 1er avril [1908]. Panthéon M. DELARUE. Si nous parlions un peu de choses sérieuses ? M. DESMAISONS. Mais nous ne faisons que cela. Tout n'est-il pas sérieux aux gens sérieux ? Ou bien, tout n'est-il pas, également et à la fois, sérieux et frivole ? M. DEL. J'entends. N'importe qu'il y a des choses particulièrement sérieuses et d'autres particulièrement frivoles, de l'avis commun. M. DESM. Oui, mais de notre avis ? M DEL. Mettons-nous un instant à la place de ceux qui ne sont pas de notre avis. M. DESM. Pourquoi faire ? M. DEL. Pour voir, par jeu. M. DESM. Je n'aime pas la comédie. M. DEL. Si nous parlions du Maroc ? M. DESM. Mais je ne connais rien à cette question. M. DEL. Qu'est-ce que cela fait, ça ? M. DESM. Sans doute, mais elle ne m'amuserait pas beaucoup. M. DEL. Du rachat de l'Ouest ? M. DESM. Cela serait peut-être moins ennuyeux, encore que d'un intérêt modéré. J'y vois un fait banal de psychologie élémentaire : du mauvais vin qui va aussitôt être cru de premier ordre, parce qu'on aura collé sur la bouteille une sévère étiquette. M. DEL. Hein ? Vous voyez que les grandes questions ne sont pas si ennuyeuses qu'il vous semblait ? M. DESM. C'est qu'il y a une manière de les prendre, comme les chats, par la peau du cou. M. DEL. Nous avons aussi les retraites ouvrières. M. DESM. Passons, je ne suis pas ouvrier ; mais, si je l'étais, je voudrais faire mes affaires moi-même, entre compagnons. Les retraites ouvrières, mais c'est le rétablissement, du livret, avec une prime, il est vrai, une prime bien due à qui aura supporté sans broncher pendant quarante ans la tutelle et la surveillance de l'Etat. Allons-nous revoir les castes ? Les parias, désormais, auront une pâtée de vieillesse : douze sous par jour (dix centimes pour le timbre). Avez-vous lu le livre de M. Bougie sur les castes ? M. DEL. Non. M. DESM. Et moi pas encore. Je vais m'y mettre ; je crois que c'est le moment. M. DEL. Vous exagérez. M. DESM. J'exagère quoi ? M. DEL. Enfin, ce mot de castes ! M. DESM. Non pas le mot, le fait. Il y aura désormais, dans le Code, deux sortes de Français, ceux qui sont ouvriers et les autres. M. DEL. Ce qui est la vérité même. M. DESM. Oui, devenue légale. Ce qui pourrait arriver de pire aux ouvriers, c'est que cette retraite fût portée à sept ou huit cents francs, avec commodité de soins médicaux et pharmaceutiques hospitalisation. A ce moment la caste serait bouclée. M. DEL. Et pourquoi ? M. DESM. Parce qu'il serait avantageux de n'en pas sortir. M. DEL. Et vous croyez trouver des arguments pour de pareilles idées dans le livre de M. Bougie ? M. DESM. Je ne pense pas. J'espère m'y instruire, et voilà tout. M. DEL. Ce sera déjà quelque chose. M. DESM, Je suis étonné de voir comment, sous l'influence des idées socialistes, nous revenons peu à peu à l'idée et à la pratique des « privilèges ». Le repos hebdomadaire : privilège ; les grèves : privilège ; les retraites : privilège. Mais ne m'en demandez pas plus aujourd'hui, c'est une question sur laquelle je n'ai pas encore réfléchi beaucoup. Je vois seulement que la logique sociale exige qu'à un moment donné la liberté commune se divise en toutes sortes de libertés particulières. La liberté commune, le privilège universel (si ces deux mots peuvent aller de pair) veulent que je puisse user des services postaux un jour comme l'autre. C'est à l'administration à établir, comme pour les chemins de fer, un roulement adéquat. Mais la liberté particulière, le privilège spécial interviennent et me privent d'une liberté générale. La France d'ancien régime était tellement pleine de libertés particulières qu'il n'y avait plus aucune place pour la liberté générale. J'ai peur que nous n'en revenions là. Les principes de la Révolution m'agréent fort. Je suis, comme elle l'a désiré, individualiste. M. DEL. Elle ne l'a pas désiré longtemps. M. DESM. Cela a été un idéal peu durable, mais cela a été un idéal. M. DEL. Il est défunt. M. DESM. Sans doute, et j'en prends mon parti. Quoi qu'il arrive, la société sera toujours habitable, parce que sans cela elle ne serait pas une société. Je prendrai mon bonheur où le prendront les autres hommes. On s'arrange toujours. Rien d'ailleurs n'a changé fondamentalement depuis la civilisation lacustre. Il y a trois ou quatre libertés dont tout le monde a toujours joui et même un esclave égyptien et même un serf chrétien. M. DEL. Vous êtes optimiste. M. DES. Oui, il y a des jours. Et puis, je tiens à si peu de choses ! Et puis je sens si bien que ces choses auxquelles je tiens, ce sont elles, plutôt, qui me tiennent. Si j'en avais le courage, je serais d'un détachement nietzschéen. M. DEL. Vous n'avez ni l'esprit d'ordre, ni l'esprit de progrès, ni l'esprit de conservation. M. DESM. Je proteste pour l'esprit d'ordre. Je vis trop dans la nature pour ne pas en sentir et parfois en comprendre un peu les enchaînements logiques. Pour l'esprit de progrès, attendez que j'aie assisté à l'éclosion d'une espèce nouvelle, qui vaille un peu mieux que l'homme. Quant à l'esprit de conservation, il est incompatible, je l'avoue, avec le détachement auquel j'appète. M. DEL. Ainsi la gloire de la France, le succès de nos armes, la préservation de nos grands hommes... M. DESM. Du contact de ce bon M. Zola ? M. DEL. Précisément. M. DESM. J'ai beaucoup goûté le mot de M. Pelletan sur cette famille conservatrice des grandes traditions qui a fait, du nom d'une des célèbres victoires françaises, une marque de champagne. M. DEL. Et goûté peut-être un peu plus que ce champagne doré ? M. DESM. Un peu plus, en effet. Mais je crois que la teinture grand'paternelle leur a monté à la tête. N'y a-t-il pas un teinturier dans l'œuvre de Zola ? Alors le compagnon Lannes trouvera avec qui causer de son premier métier. M. DEL. On en ferait un curieux dialogue des morts. M. DESM. A la Scarron. L'ombre d'un mannezingue avec sur l'ombre du zinc l'ombre d'une Montebello à six sous le verre, et l'ombre de Zola trinquant avec l'ombre du teinturier (à la tienne, Emile !). M. DEL. Le petit teinturier raconterait comment il est devenu un grand sabreur et Zola lui expliquerait, en feuilletant « Zola en images », comment la gloire, c'est du sang ou de la boue. M. DESM. Et on vide l'ombre de la bouteille, et chacun rentre dans sa boîte, qui n'est pas une ombre, mais la seule réalité, la seule vérité et la seule morale de cette histoire. M. DEL. Amen. pp. 104-110. M. DESMAISONS. Mais vous savez bien, mon cher ami, que pour ces gens-là une belle femme nue, c'est le diable en personne ! Le soir que le Sénateur alla constater la nudité d'Eve en quelque Olympia, il avait dans sa poche un petit brin de buis bénit qu'il touchait de temps à autre. Car cet homme est pieux, d'une piété inamovible, et fort adonné à l'oraison jaculatoire, non moins qu'à la dénonciation évangélique. M. DELARUE. C'est un coquin. M. DESM. Mais non, c'est un dévot très honnête et assidu aux sermons de carême. M. DEL. Je dis un coquin, dans le sens que Baudelaire donnait à ce mot, « un coquin à la Franklin ». M. DESM. Comme cela, je veux bien. Pourtant, je le vois sous d'autres espèces. M. DEL. Et lesquelles ? M. DESM. Sous les espèces d'un malheureux. M. DEL. Sans doute, mais odieux. M. DESM. Tant de nos compatriotes sentent comme lui, pensent comme lui ! M. DEL. Et après ? M. DESM. Je me sens porté à l'indulgence. Ils ne me sont pas odieux, ils me sont fâcheux. Ils m'affligent, mais je ne veux pas les diffamer. Ce sont des fidèles d'une autre religion. Nous revenons de Corinthe et ils reviennent du Calvaire. Ce sont des voyages un peu différents. Pour nous, l'idéal c'est la beauté, la force et l'intelligence. M. DEL. Oui, c'est notre trinité. M. DESM. Eh bien, leur trinité à eux, c'est la chasteté, la soumission et l'ignorance. Saint Jérôme a exprimé cela très bien, en quelques mots dont je n'ai plus, malheureusement, le texte latin dans la tête. Enfin, il dit que pour la femme la propreté du corps est aussi dangereuse que la propreté de l'intelligence. Sa devise, son motto, est le mot CRASSE, dans tous les sens. Et saint Jérôme a parfaitement raison. M. DEL. Goncourt dit quelque chose de semblable dans son Journal, que le tub et la douche ont tué la pudeur chez la Parisienne. M. DESM. C'est-à-dire que la pudeur se sent fort aguerrie, quand elle se sait nette, l'immunditia de saint Jérôme est encore la meilleure garantie de la vertu féminine, et c'est pourquoi il l'imposait à ses vierges chrétiennes. M. DEL. C'est répugnant. M. DESM. Pas pour tous. Vous connaissez le mot de Henri IV. M. DEL. Oui, ne le répétez pas. M. DESM. Il eût aimé les épouses du Seigneur. Je crois, d'ailleurs, qu'il s'en offrit quelques-unes, parmi beaucoup de vachères, de sabotières et de filles d'auberge. M. DEL. On vient de publier une nouvelle vie de Benoît Labre, devenu saint pour s'être laissé, sans protester, manger par les poux. M. DESM. Vous voyez qu'il y a toujours des clients, et distingués, pour la doctrine de l'immunditia. L'Eglise a tenu bon et elle a vaincu. A ceux qu'elle n'a pu soumettre à la crasse, elle a imposé l'admiration de la crasse : ce saint Benoît Labre, il date d'hier. Avec son culte, nous avons dans toute sa rigueur le troisième terme : soumission. M. DEL. On peut trouver des choses déplaisantes dans les doctrines politiques du jour, la flatterie du populaire, l'apothéose de l'ouvrier, on ne découvrira rien qui approche, de très loin, en bassesse, de la canonisation de Labre. M. DESM. Qui ne fut peut-être, en effet, que de la politique : s'assurer l'assentiment des loqueteux du monde entier. Mais quel exemple ! Si l'immoralité est quelque part, elle est là. Si j'étais le tyran, je n'aurais aucun scrupule à interdire ce culte. Cependant, qu'interdit le tyran du jour, qui est le Sénateur très obéi dont on n'ose plus prononcer le nom haïssable, c'est le spectacle d'une belle fille se montrant au peuple selon la beauté tout entière que Dieu lui donna ! On peut vénérer, dans les églises, les statues du Labre, où grouille là vermine, on ne peut plus lever les yeux sur Vénus Aphrodite, sinon en peinture et ratissée. Car, si la forme vivante est immorale, son immoralité réside surtout, paraît-il, dans le système pileux. M. DEL. C'est drôle. M. DESM. Oui, la logique ferait supposer le contraire. M. DEL. Le parquet ne s'est pas montré, je crois, très ardent à poursuivre. M. DESM. Non, un peu de sagesse a fini par entrer dans la tête des magistrats. Ils ont fini par comprendre qu'il faut laisser chaque catégorie humaine prendre son plaisir où elle le trouve. L'idée de protéger la vertu des spectateurs de l'Olympia leur a paru funambulesque. Ils se sont amusés un peu à l'odeur de cette affaire, et tout se sera terminé par des compliments à la dame, sur la fermeté de ses appas. Diable ! mettre une femme en prison parce qu'elle est assez bien faite pour laisser voir comment elle l'est ! Nous n'en sommes plus là. C'était bon au temps de Louis XVIII. M. DEL. Mais au nom de qui, en effet, ou d'après quel principe pourra-t-on défendre cela ? M. DESM. Mais au nom de saint Jérôme, mon cher, et d'après les principes les plus purs de l'éternel christianisme. M. DEL. Oui, mais c'est entièrement dénué de sens. M. DESM. Entièrement. M. DEL. Alors ? M. DESM. Alors, il faut espérer que la législation des mœurs se mettra d'accord, quelque jour, avec l'absence de principes qui désormais nous guide. Il y a autant de raison à défendre à une femme de se montrer nue sur la scène qu'à lui défendre de s'y montrer en robe rouge. On n'a qu'à rédiger des affiches et un programme avertissant du genre de spectacle. Y va qui veut. Etes-vous forcé d'entrer dans les maisons de prostitution, pourtant presque aussi voyantes qu'un théâtre ? M. DEL. Les bourgeois ont le Théâtre Français, où ils peuvent se délecter aux pièces de M. Brieux, cela ne leur suffit donc pas ? M. DESM. Ils ne sont pas ennemis de la demi-obscénité, de celle où ils peuvent mener, sans qu'elles comprennent, leurs obtuses épouses. Ce qui les chagrine, c'est la belle liberté sexuelle qui fauche tous les préjugés. Il leur faut l'équivoque, le presque, le médiocre. M . DEL . Ah ! par exemple s'ils ne sont pas saturés de médiocrité ! M. DESM. Mon ami, retenez ce principe de chimie esthétique : En présence du médiocre, le bourgeois n'arrive jamais à saturation. pp.110-115. 16 mai [1908]. L'étale M. DELARUE. Eh bien, nous avons eu de bonnes petites élections. M. DESMAISONS. Oui, c'est l'étale, comme disent les marins. La mer politique étale, elle ne monte plus, elle ne baisse pas encore. M. DEL. En effet. Avez-vous remarqué aussi que le nombre des votants est presque partout moindre que la dernière fois ? M. DESM. Rien n'est venu secouer les opinions. C'est toujours ainsi dans les temps de calme. M. DEL. Il y eut quelque oscillation vers les idées du gouvernement présent. M. DESM. Ce qui est bien naturel. Toujours un effet du calme. M. DEL. Les socialistes, qui croient toujours qu'ils vont tout avaler, m'ont l'air d'être presque arrivés au bout de leur ficelle. M. DESM. Le syndicalisme leur a porté un coup assez dur et leur en assénera d'autres. Or, le syndicalisme est raisonnable et le socialisme ne l'est pas. Il s'appuie sur une réalité puissante, la corporation et l'intérêt individuel de ses membres. Le socialisme n'a jamais pu sortir du vague ; il affirme des désirs aussi originaux que celui du bonheur universel, et quand on le met en demeure d'en formuler les moyens, il répond : « Vous verrez, vous verrez ! » C'est comme dans l'Apocalypse. Il y a dans le ciel des signes qui annoncent de grandes révolutions. Le lendemain, il arrive quelque chose, en effet : il pleut. Je trouve fort sages les ouvriers et les employés et tous les hommes qui veulent travailler moins et gagner plus. C'est logique, cela se tient. Ils pensent à eux-mêmes, ils avouent l'égoïsme le plus éclairé, le plus humain, le plus digne. Mais qu'un monsieur se présente avec la prétention de faire le bonheur de l'humanité tout entière, je devine du coup ou la bêtise ou l'hypocrisie. Le collectivisme ? Du fatras métaphysique. La solidarité des intérêts, voilà ce qui se mesure, ce qui se comprend. M. DEL. Je ne réponds rien là-dessus, je ne suis pas bien au courant de la question, mais je déteste comme vous la métaphysique humanitaire. Je vois qu'à ces dernières élections elle n'a pas fait de progrès, et cela me réjouit. M. DESM. Aucune opinion ne s'y est montrée en progrès. C'est bien l'étale. Il semble que d'ici longtemps les partis ne gagneront pas beaucoup l'un sur l'autre. Ils sont tous arrivés à leurs limites. Quant au parti extrême de gouvernement, le parti radical-socialiste, je crois qu'il sent très bien sa responsabilité, et qu'au delà de ses idées il n'y a plus rien que la désorganisation universelle. Il est d'ailleurs très fort, dans la période peut-être de la plus grande force possible. Dès qu'un collectiviste met le bout du doigt dans ce puissant engrenage, il est happé et disparaît tout entier. Vous en avez des exemples. Je crois que cela durera autant que nous. M. DEL. Et après nous le déluge ! M. DESM. Oui, selon le mot admirable de ce mélancolique Louis XV. Le déluge, c'est-à-dire un moment de ténèbres, pendant lequel s'élabore un nouvel ordre des choses. M. DEL. Ces élections ne me semblent guère présager ni un déluge ni un renouveau. M. DESM. Ne dirait-on pas qu'il se forme chez les électeurs une tendance à considérer leurs élus d'un jour comme des élus de droit ? Ils leur confèrent une sorte d'inamovibilité, ils leur reconnaissent quelque chose comme la propriété militaire de leur grade, administrative de leur fonction. Tendance syndicaliste, assurément. Oui, c'est à croire qu'un élu, un de ces jours, changeant d'opinion bout pour bout, serait suivi encore par la majorité de ses électeurs. C'est bien, du reste : ainsi s'obtient la stabilité intérieure des Etats. M. DEL. Mais j'y pense. Nous avons cependant eu du nouveau : les suffragettes ? M. DESM. Ah ! oui, cette demoiselle ? Elle est jolie, d'après ses portraits, et encore, paraît-il, élégante ; et sans nulle éloquence, ce qui convient à une femme. Je ne m'étonne pas de son petit succès. Chaque fois que les féministes se feront représenter, par une jolie fille de vingt-cinq ans, elles auront du succès. Chacune des jolies actrices de Paris a son millier d'amoureux, muets autant que passionnés, pleins de flamme et dénués d'espérance. Mlle Laloë a eu son millier, et du premier coup. C'est joli. Maintenant, elle aurait dit une chansonnette au lieu d'une profession de foi, que le résultat eût été pareil. A sa place, Mlle Z..., que je connais, qui est, peut-être doctoresse de quelque chose, qui serre en un pantalon de troubade des fesses d'éléphant,, comprime d'un gilet ses seins mous, coiffe d'un canotier ses cheveux rêches et d'un lorgnon son nez bourbonien, Mlle Z... eût fait un vide prompt et quasi scientifique, dans la salle où la jolie fille émouvait le sexe politique. Le dilemme féministe est tel : la dame est laide et l'électeur opte pour le café-concert ; elle est, jolie, et il la regarde en souhaitant obscurément de coucher avec elle. M. DEL. Vous avez vu ? Les amies ont promené une bannière avec écrit : Tout pour les femmes ! M. DESM. Elles ont déjà bien trop de nous, les femmes. Tout ? Est-ce qu'elles n'ont pas tout ? C'est le seul revers de la liberté des mœurs, que la femme y devient la reine absolue de la vie. M. DEL. J'ai un moyen de résoudre la question du suffrage des femmes. M. DESM. Vraiment ? M. DEL. C'est comme je vous le dis. M. DESM, Expliquez-vous. M. DEL. Non, il n'est pas galant. M. DESM. Et vous voulez rester dans la galanterie. M. DEL. Oui, le plus longtemps possible. M. DESM Tenez, vous êtes amoureux de Mlle Laloë. M. DEL. Eh, eh ! pp. 116-120.
1er juin [1908]. Politique M. DESMAISONS. Bonjour, cher ami, vous avez l'air assez égayé ? M. DELARUE. C'est que je viens de la Sorbonne où j'ai assisté à de juvéniles manifestations. On chahutait un professeur, et c'est toujours drôle. M. DESM. C'est vous qui êtes juvénile. M. DEL. Non, hélas ! Je suis très vieux, puisque je ris de l'enthousiasme et de l'indignation. M. DESM. Ah ! cette histoire de patriotisme électoral ! Mais c'est ridicule. Pauvres enfants ! On avait arrangé cet incident en vue des élections et, les urnes vidées et remisées, ils continuent en toute naïveté... Bonne réclame pour M. Andler, dont le nom jusqu'ici n'était point sorti des ténèbres sorbonniques. Est-ce qu'ils croient vraiment que ce professeur est allé vendre au roi de Prusse les secrets de la Sorbonne ? M. DEL. Peut-être. Il faut certes qu'il ait commis quelque crime, car l'indignation était contre lui véhémente. M. DESM. Ne serait-il point allé, avec quelques jeunes amis, faire une excursion en Allemagne, tout simplement ? M. DEL. Je l'ai entendu dire. M. DESM. Il n'en faut pas davantage pour être un mauvais Français. M. DEL. Et qu'est-ce que c'est que d'être un bon Français ? M. DESM. Pour cela, il faut rester chez soi, ou du moins dans son quartier, naviguer de Pascal à la Lorraine... M. DEL. Taverne symbolique ! M. DESM. ... et... Mais c'est à peu près tout. L'important est de ne pas aller en Allemagne. M. DEL. Est-ce qu'il y a des gens qui disent cela sérieusement ? M. DESM. Il y en a. Le patriotisme est en train de redevenir le délire qu'il fut au temps de feu M. Déroulède. Mais le neveu d'Emile Augier, et incontestabee héritier de son génie lyrique, avait le mérite d'être un brave homme, un ancien soldat et un croyant. M. Barrès, notre Déroulède d'aujourd'hui, ne réclamera, je crois, aucune de ces épithètes. M. DEL. Il est supérieur à cela. M. DESM. Sans doute, mais cela fait aussi qu'il manque d'autorité. M. DEL. Il a bien mobilisé trois douzaines d'étudiants. M. DESM. C'est quelque chose. M. DEL. Nous n'en ferions pas autant. M. DESM. Je l'avoue. M. DEL. Et si vous les aviez entendus ! Ils faisaient du bruit comme trois cents. M. DESM. Ainsi s'affirme la puissance des convictions. Et puis, quand on a vingt ans, c'est si amusant de faire du tapage. Je n'en voudrai jamais aux étudiants. Je crois que presque tout leur est permis. Ceux qui abusent de cette jeunesse et de l'élasticité de ses muscles sont moins respectables. Tous ces vieux routiers électoraux, ces exploiteurs d'opinions et de tempéraments ne m'inspirent pas des sentiments d'une grande mansuétude. M. DEL. Enfin, tout cela, c'est des histoires nationalistes. M. DESM. Evidemment. Il s'agit de faire croire qu'il n'y a en France que deux partis, les Français ou nationalistes, et les Prussiens ou les autres. La politique, comme l'art, comme la science, qui se pare, de beaux sentiments, m'afflige profondément. On n'a pas le droit d'accaparer la vertu. Tout le monde a ses petites vertus, sans quoi la société ne durerait pas trois ans. On n'a pas le droit d'accaparer le nationalisme. Tout le monde est nationaliste, comme tout le monde tient à son lit, à son jardin, à sa ville, à son hameau, à son chien, à ses enfants, à sa pipe, à sa femme, à sa maîtressse, à tout ce qui fait les habitudes de la vie. Le nationaliste à la Barrès, c'est le monsieur qui s'en irait par le monde en portant des défis, en criant : « Messieurs, j'aime ma maîtresse plus que personne au monde ne peut aimer la sienne, et celui qui s'aviserait de me contredire, je me verrais obligé à le pourfendre ! » Ce sont des scènes comme on n'en voit que dans le plus humble théâtre romantique. Elles ne sont pas convenables. Leur mauvais goût contriste un honnête homme, celui qui aime sa maîtresse pour un bonheur mutuel et qui lui garde un silence sacré. Fi ! Les vilains matamores et les sots vantards ! Le clergé, naturellement, pour rentrer en grâce près de l'opinion, se vante d'un nationalisme frénétique. Eux qui ne sont qu'une poignée de glaise dans la main d'un grand curé italien, eux qui glanent, oh ! avec un désintéressement parfait, l'argent français pour entretenir cet illustre ultramontain, de quelle sainte vigilance ne surveillent-ils pas la pureté du sentiment national ! Les entendez-vous dénoncer les Francs-Maçons dont le grand maître, lui aussi, paraît-il, est italien ? Et avec quelle fougue ne prêche-t-il pas, ce chœur de soixante mille célibataires, le devoir de la procréation, tristes eunuques d'Assuérus, toujours prêts à frotter d'essences pieuses les reins sacrés d'Esther, la concubine prédestinée ! Voilà l'armée dont M. Barrès voudrait être le général et dont il n'est que l'acteur favori. Il a beau, nous dit son biographe, M. Henri Brémond, ancien jésuite, préparer le « Génie du catholicisme », ouvrage qui en ferait, à coup sûr, un nouveau Chateaubriand (position que M. de Vogüé a ratée et que M. Maurras ne convoite plus), il a beau avoir mis ses œuvres expurgées et blutées à la portée intellectuelle et morale des séminaires, il n'arrivera pas, car il manque d'onction ; il ne sait pas, comme M. de Mun, manier les calinotades évangéliques et sa tenue à la messe laisse à désirer, disent les experts. M. DEL. Est-ce que sa conversion est aussi avancée que cela ? M. DESM. M. Brémond, ancien jésuite, a tout lieu de croire qu'elle est en très bonne voie. Les lettres chrétiennes, qui en ont grand besoin, posséderont bientôt un maître, et les foules (de Lourdes) un nouveau sujet d'édification. Voilà pourquoi, bien informé, le cercle du Luxembourg manifesta contre M. Andler. M. DEL. Comme tout se découvre ! M. DESM. Vous ne croyez pas à mes pronostics ? M. DEL. Moi, vous savez, pourvu que nous ne soyons gouvernés ni par les nationalistes ni par les unifiés (et cela ne peut pas arriver), je me moque de tout le reste. M. DESM. Et moi donc ! M. DEL. Vous voyez bien ! M. DESM. Cela ne m'empêche pas de m'amuser aux petites intrigues sociales. Et puis, j'étais précisément dans la question. Je vous parlais des prétentions nationalistes. M. DEL. C'est vrai. Et c'est vrai aussi que le mot contient les deux grands dangers : le danger militariste et le danger religieux. M. DESM. Vous faites bien de dire religieux au lieu de clérical. Peut-être faudrait-il, pour être tout à fait exact, dire le danger chrétien, le danger d'un retour offensif de l'esprit judéo-chrétien. Les cérémonies d'un culte, c'est sans importance. Cela peut même servir de récréation; cela peut même, dans les circonstances majeures de la vie, avoir son utilité sociale et décorative. Les Romains vivaient dans le décor religieux, et cela n'avait aucune influence sur leur esprit, parce que leur religion nationale ne comportait qu'un culte et pas de doctrine. Le mal s'établit à Rome avec les religions asiatiques qui étaient pourvues d'un catéchisme, qui imposaient des croyances où la liberté civile et la liberté intellectuelle se trouvèrent captives. Ces religions, quand elles meurent physiquement, laissent une âme, leur morale, et des siècles peuvent en être empoisonnés. Mais nous parlerons de cela une autre fois. M. DEL. Nous en avons déjà parlé bien souvent. M. DESM. Oui, mais ma pensée oscille beaucoup sur ces questions. M. DEL. Heureusement. M. DESM. Heureusement. Le grand point est de ne pas croire, de n'avoir aucun principe, ou plutôt de n'en avoir qu'un, si vaste que toutes les contradictions s'y meuvent à l'aise. M- DEL. C'est commode. M. DESM. Il faut chercher en tout la plus grande commodité. A quoi bon compliquer les problèmes en posant d'abord des principes dont on ne sait pas si la solution permettra de les maintenir ? M. DEL. L'hypothèse est scientifique. M. DESM. A condition qu'on en ait par avance fait le sacrifice. Comment leurs lecteurs ne vomissent-ils pas des journaux qui leur crient tous les jours que depuis l'Affaire il n'y a plus d'armée française, des journaux qui n'ont pas eu le cœur de faire amende honorable au spectacle de ces jeunes gens qui mènent au Maroc un train si valeureux ? Les soldats et leurs officiers, tous semblent là-bas de premier ordre. Cependant, le nationaliste, éperdu dans le mensonge qui est sa condition de vie, conclut : Il n'y a plus d'armée française. M. DEL. Il est difficile de faire de l'opposition honnêtement. M. DESM. Plus difficile encore que de gouverner honnêtement. M. DEL. Et ce n'est pas peu dire. 16 juin [1908]. Morale M. DELARUE. Réjouissez-vous, mon cher ami, on va pendre tous les pornographes et brûler tous leurs livres, enfin ! M. DESMAISONS. Mais je ne me réjouis pas du tout, attendu que j'aime beaucoup la pornographie. M. DEL. Comment, vous osez ?... M. DESM. Oui, j'ose dire que la belle pornographie me réjouit, celle de la Bible, celle d'Aristophane, celle de Martial et de tous ces solides Romains qui vitupérèrent la débauche avec une précision merveilleuse, la nôtre enfin, celle qui amusa le moyen-âge, celle de Rabelais, celle de Ronsard, celle dont Henri IV se plaignait qu'on ne lui en donnait pas assez, la pornographie éloquente du président Maynard, qui mène le train bacchant du grand siècle, et tout ce qui suivit, jusqu'à nos derniers grands écrivains que la justice bourgeoise, comme il sied, persécuta. J'aime aussi l'italienne, d'un si beau style, d'un si noble réalisme, et l'espagnole, dont l'expression touche au mysticisme, et la vénitienne dont Baffo fut le Pétrarque délirant. La pornographie tient une grande place dans toutes les littératures, et je me demande même si un écrivain chez lequel on ne sent pas un peu de pornographie est un véritable écrivain. M. DEL. Vous n'allez pas un peu loin ? M. DESM. Du tout. Mais il est bien entendu que, par ce mot stupide de pornographie, j'entends la libre expression du sentiment sexuel. Je m'en sers parce que tout le monde s'en sert, mais il ne vaut rien. Le mot qui convient, c'est peut-être le mot érotisme, avec son équivoque sensuelle ou sentimentale. Il y a de fort plates poésies érotiques et il y en a de furieuses. Je reprends donc ma proposition : pas de poésie sans érotisme, pas de roman sans érotisme, par de philosophie sans érotisme... M. DEL. Oh ! M. DESM. Quelle serait donc, je vous prie, cette philosophie qui prétendrait faire abstraction du grand ressort vital, l'instinct de reproduction ? Cela serait la philosophie de la niaiserie. Vous avez lu Spinoza ? N'a-t-il pas fait à l'érotisme sa part normale ? M. DEL. C'est vrai. M. DESM. Un Bossuet n'a pu s'en défendre. L'érotisme chez lui s'appelle concupiscence. Sans érotisme, pas de pensée. Loin de croire qu'il y ait antinomie entre les deux termes, il faut, je crois, les lier étroitement. Ce qui nous trompe parfois, c'est le masque banal que prend l'expression de l'érotisme. L'accoutumance fait que nous ne percevons plus le sens réel des mots. Il y a un symbolisme inconscient qui transforme en formules les affirmations physiologiques les plus nettes et les plus claires. M; DEL. Je ne comprends pas bien. M. DESM. Oui, il vous faut un exemple. A moi aussi, il me faut des exemples pour comprendre l'abstrait. En parlant, j'en avais un dans l'esprit ; le voici. M. DEL. A la bonne heure. M. DESM. Iriez-vous dire à une petite fille : Mon enfant, tu es le fruit du ventre de ta mère ? M. DEL. Non, je lui demanderais plutôt combien les bébés valent au marché ou, à la campagne, si on en trouva beaucoup sous les choux, cette année. M. DESM. Sans doute, et cependant, depuis bien des siècles, les petites filles, s'adressant à la Sainte Vierge, répètent, avec moins d'innocence qu'on ne le croit sans doute : Béni est le fruit de ton ventre, Jésus. Cette petite leçon physiologique est excellente, mais on pourrait, si on avait le caractère d'un démocrate chrétien, la prendre de travers. Quelle tête ferait-il, le démocrate chrétien, si on disait à sa petite fille : « Tu n'es pas venue sous un chou, mon enfant, tu es tombée du ventre de ta mère, comme on te le fait répéter deux fois par jour dans tes prières. Tâche de comprendre ce que tu récites. » Admettez-vous maintenant que l'érotisme est partout, jusque dans la plus modeste prière ? Toute l'histoire du christianisme, qui passe pour la religion la plus chaste, n'est qu'une suite de tableaux érotiques. Il ne peut pas en être autrement : supprimer l'érotisme, ce serait supprimer la vie. Je ne connais aucune grande manifestation sociale qui ne soit une manifestation érotique, et la plus libre est encore le mariage cérémoniel, cette exposition préalable du couple, au moment même qu'il se prépare aux ébats amoureux. Pour moi, je ne fais aucune différence entre le mariage de la Vierge, de Raphaël, et la peinture de ce vase grec qui représente un homme et une femme en accouplement. C'est le même acte, à deux phases différentes. Qui peint la première phase me suggère la seconde. Tout n'est qu'érotisme. M. DEL. C'est vrai, mais l'érotisme latent diffère tout de même de l'érotisme avéré. Puis, il y a les coutumes, la mode. M. DESM. Je le sais et je tiendrai toujours compte de cela dans un raisonnement. Il ne faut rien brusquer, il faut laisser faire. C'est précisément la coutume que j'invoque pour demander dans les écrits et dans les arts plastiques la liberté d'expression. Il y a des tempéraments divers. Aux uns une expression modérée suffit; d'autres en exigent une plus forte. Evidemment, l'homme qui écrivait à Maxime du Camp : « En publiant cette Madame Bovary, vous déshonorez la France aux yeux de l'Europe », cet homme n'avait pas besoin de Mademoiselle de Maupin. Il satisfaisait très facilement son besoin d'érotisme. Pourquoi le prendrions-nous comme type ? Pourquoi ne pas concéder à un tempérament différent des lectures d'une sensualité plus forte ? C'est ce qui se fit, je pense, dans tous les temps, les hommes eurent toujours le choix de leurs livres. Qu'on ne touche pas à cette tradition. Toutes les époques ont produit de ces livres que le vulgaire appelle aujourd'hui pornographiques, en même temps que de ces livres qu'on appelle édifiants. Choisissez, mais laissez-nous choisir également. M. DEL. On dirait que vous faites un discours, vous ne me laissez pas placer un mot. M, DESM. Pardon, cher ami, parlez, je vous en prie. M. DEL. Je ne sais plus ce que je voulais dire. M. DESM. Vous n'êtes pas de mon avis ? M. DEL. J'en suis à peu près. M. DESM. Alors ? M. DEL. M'y voici. Ils disent que les livres pornographiques, ce sont les livres érotiques écrits sans talent. M. DESM. Et à quoi reconnaissent-ils cela, les cuistres ? M. DEL. Je l'ignore. M. DES. Quel est pour eux le talent ? M. DEL. Que sais-je ? M. DESM. Est-ce l'édification, le moralisme, l'ignorance ? M. DEL. Pas tout à fait. M. DESM. Quoi donc ? M. DEL. Peut-être une certaine manière de peindre la vie sous des nuances azurées, de présenter l'amour comme une des formes les plus nobles de l'idéal, de ne faire aux passions que des allusions générales, abstraites, lointaines, de respecter toutes les conventions, tous les préjugés, toutes les hypocrisies... M. DESM. Non, ce n'est pas tout à fait cela. Sans doute, ce genre fleurit toujours, avec l'approbation des salons, mais ce qu'ils appellent le talent est tout matériel, tout extérieur. C'est le style. M. DEL. Croyez-vous? M. DESM. J'en suis sûr. Tenez, si M. René Bazin voulait écrire un livre pornographique, il vaincrait toutes les pudeurs. Il écrit si bien ! Vous souvenez-vous de ce passage d'un voyage en Angleterre où, décrivant un chemin creux fait de terre molle et de gazon, il disait : On avait la sensation de marcher dans un vaste sorbet panaché, pistache et chocolat ? M. DEL. Le c... ! M. DESM. Vous êtes vif. M. DEL. C'est peut-être que je ne suis pas styliste, mais j'aime les images propres. M. DESM. Lisez les pornographes. Vous n'y verrez jamais que de jolies femmes soigneusement lavées, parfumées et poudrées. Rien de répugnant. Des images de volupté. La vie est une fête amoureuse et l'on joue nu à nu sur les tapis de fleurs et les tapis de soie. Des roses, des jets d'eau et des violons : Monsieur, ce sont des masques Qui portent des crincrins et des tambours de basques, Des seins se gonflent, des arcs se bandent, des bouches se trouvent, des corps se ploient. M. DEL. Vous poétisez peut-être un peu ? M. DESM . Du tout. Je vous esquisse le tableau des divertissements qui inspirent aux anti-pornographes la plus forte haine. M. DEL. Et cela se comprend bien. pp. 128-135. 1er juillet [1908]. Crimes M. DESMAISONS. Pour moi, je crois que les crimes n'ont jamais été rares. M. DELARUE. Sans doute, mais tout de même, ne le furent-ils pas un peu plus autrefois ? M. DESM. Quel autrefois ? C'est vaste, autrefois. Et puis, avez-vous des statistiques ? M. DEL. Dieu merci, je n'ai point de statistiques, ni anciennes, ni modernes. M. DESM. Alors vous raisonnez sur des impressions, sur des sentiments, sur des désirs, sur quoi ? M. DEL. Il me semble. Oui, c'est cela, il me semble... M. DESM. Quand on a de bons chiffres bien assurés, de bonnes preuves bien claires, c'est alors qu'on doit dire : Il me semble. Quand on n'a rien de tout cela, il faut affirmer bravement comme un dévot, qui sait que deux et deux font cinq : « Tout le monde sait que deux et deux font cinq. » Affirmez-vous ? M. DEL. Non, je ne me lancerai jamais dans les affirmations, mais j'ai bien le droit de me poser des hypothèses auxquelles je croie provisoirement. Donc je crois, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, que les crimes augmentent. M. DESM. Et si je vous répondais : Je crois que les crimes diminuent ? M. DEL. Je penserais que vous désirez croiser le fer. Si vous voulez ! M. DESM. Vous êtes d'humeur bien hardie, aujourd'hui ! M. DEL. Non, car je ne défends qu'une opinion commune, très commune. M. DESM. En effet. M. DEL. Mais qu'il n'est pas aisé de réfuter. M. DEM. Les opinions ne sont jamais aisées à réfuter. M. DEL, Les miennes s'y prêtent, je suis sensible à la logique. M. DEM. Eh bien, admettez-vous d'abord que les mœurs des hommes n'ont pas sensiblement changé depuis que nous en connaissons l'histoire ? M. DESM. Mais, malheureux, sentez-vous que du premier coup vous abandonnez votre opinion ? M. DEL. Nullement, je réserve les nuances. J'admets la constance, mais sous la forme de Protée. Il y a le dieu et il y a les apparences qu'il prend selon les nécessités de sa vie. M. DESM. Très bien, je n'ai jamais conçu la constance autrement. Mais savez-vous si les formes que prend Protée, il ne les prend pas nécessairement ? M. DEL. Vous abusez de moi. J'ai dit les nécessités de sa vie, comprenez les circonstances. M. DESM. Les circonstances nécessaires, puisqu'il est dans la vie, puisqu'il la subit et qu'il ne la crée pas. Encore, la créerait-il, que cela serait selon une nécessité plus haute et plus générale. M. DEL. Nous voilà bien loin, du but. M. DESM. On est toujours à la fois très loin et très près du but. M. DEL. Enfin, nous en sommes à ce point : Que Protée, qui est l'homme, change et demeure tout à la fois. M. DESM. Je réserve aussi les nuances : Que Protée a l'air de changer, mais qu'il reste toujours le même, et cela nécessairement. Revenons d'un saut brusque à notre point de départ : les mœurs des hommes, comme les formes de Protée, cachent leur identité sous des formes dont la série est assez courte. M. DEL. Je ne comprends plus du tout. M. DESM. Vous ne comprenez pas que quand les hommes ont l'air vertueux (un bien vilain mot), ils ne le sont pas beaucoup plus que quand ils ont l'air criminel. L'homme n'a jamais eu qu'un but, depuis qu'il est conscient, et il ne peut en avoir qu'un seul : être heureux. C'est pour cela que Protée, dans son impatience, change si souvent de forme et si volontiers. Et alors, croyez-vous que, lorsqu'il se fait poisson dans la mer bleue, il hésite, ayant faim, à manger les poissons, ses frères ? Plus heureux que nous, quand il va devenir proie à son tour, il se fait très vite touffe de varech et rit dans sa barbe verte. Voilà pourquoi il est éternel. M. DEL. Et vous croyez vraiment avoir résolu l'honnête question posée ? M. DESM. Je l'avoue, vous m'avez fait dérailler avec votre Protée. C'est votre faute si nous avons tout doucement divagué. Et voilà que maintenant je ne suis plus du tout d'humeur à me mettre en peine de plus humbles arguments. Mais voyons, ne comprenez-vous pas qu'il y eut de tout temps des malades, des fous, des criminels, et que leur nombre est proportionnel d'abord au nombre, ensuite à la densité de la population ? Je pense que vous avez lu les « Causes célèbres » ? Je pense que vous fûtes édifié par l'ingéniosité de ces criminels du bon vieux temps, celui qui finit avec le règne de l'horrifique Louis-Philippe ? On ne peut même pas dire que les crimes de jadis étaient plus régulièrement punis que ceux d'aujourd'hui. Deux ou trois assassinats heureux ne prouvent rien. De tout temps le meurtrier un peu moins bête que les autres échappa aux curiosités. Mais ce qui vous donne surtout l'impression que les crimes augmentent en nombre et en ingéniosité, c'est l'insistance, c'est le commentaire des journaux. L'un d'eux n'avait-il pas établi cette rubrique : « Le Crime du jour ? » M. DEL. Celui-là, il en inventait. Mais ne croyez-vous pas que justement cette insistance des journaux puisse déterminer au mal certains criminels hésitants ? M. DESM. J'ai quelquefois réfléchi là-dessus, mais sans résultat appréciable. Cette mauvaise influence des journaux n'est pas impossible. Elle n'est pas certaine. Il faudrait interroger là-dessus les criminels eux-mêmes. Il est bien évident que c'est la seule classe d'hommes sur laquelle cette influence peut porter. M. DEL. Les jeunes gens ? M. DESM. Des jeunes gens déjà bien contaminés, peut-être. M. DEL. Et la peine de mort, n'était-elle par un frein ? DESM. Encore une chose que j'ignore, mais cela serait bien peu conforme à la psychologie humaine. Quand le crime qui doit donner le bonheur est là, sous la main, la crainte d'un châtiment incertain est bien peu de chose, Quand on pendait les voleurs, ils n'abondaient pas moins que depuis qu'on les traite avec déférence. Toutefois, je reconnais que l'idée de passer quelques mois à Fresnes n'est pas très bien faite pour arrêter les mauvais désirs. En somme, neuf fois sur dix, le voleur trouvera dans la prison moderne une vie qui ressemble beaucoup à celle de l'ouvrier pauvre, sage et rangé. La chambre même sera plus confortable, plus propre, son atelier mieux aéré, sa nourriture peut-être plus saine et plus variée. Je ne suis pas, je l'avoue, philanthrope, c'est-à-dire ami du criminel. Je pense que la prison devrait être un enfer. Cela suppose, il est vrai, une justice impeccable et peut-être une société plus que la nôtre clémente aux bonnes volontés. M. DEL. Avouez que si les criminels n'augmentent pas, c'est qu'ils y mettent de la mauvaise volonté. M. DESM. Mon cher, on n'est pas criminel à volonté. C'est un dont comme une bosse ou un pied-bot. C'est la bonne nature qui de la même main pétrit les hommes sociaux et les anti-sociaux ; comme de la même main aussi elle pétrit les cœurs loyaux et les traîtres, les hommes de génie et les idiots. M. DEL. Nous voilà dans une belle doctrine ! pp. 93-95. 16 juillet [1908]. Le certificat M. DELARUE Est-ce que ça vous a beaucoup intéressé, le procès de cet ancien homme politique (1) ? M. DESMAISONS. Moi ? Nullement. Il voulait un certificat de bonne conduite, il l'a obtenu, j'espère qu'il va se tenir un peu tranquille. M. DEL. Il voulait aussi un peu d'argent. M. DESM. Rien ne lave l'honneur comme un peu d'argent. M. DEL. J'approuve cela. C'est pratique. Soyons pratiques. M. DESM. Voilà donc un honnête homme, enfin ! Le jury l'a déclaré, que demandez-vous de plus ? M. DEL. Je ne demande rien, cher ami. M. DESM. Un honnête homme qui gagne quatre-vingt mille francs par an à écrire dans les journaux, ce qui est peut-être la sorte d'honnête homme la plus rare qui soit. Nous autres, humble public, il nous reste à admirer tant de génie et tant de mystère. M. DEL. Je croyais précisément que le mystère était éclairci par le génie. M. DESM. Sans doute, et tout le monde tombe d'accord qu'un tel génie ne saurait être payé trop cher, mais il reste tout de même quelques petits points obscurs. [Il y a des questions que les avocats n'ont pas discutées. Ainsi, pourquoi ce génie à quatre-vingt mille francs par an (il y a, vous le savez, des génies à tous les prix) s'entête-t-il à signer Jacques Dhur ses meilleurs articles ?] (2) M. DEL. Le génie a ses caprices. M. DESM. Rien n'est négligeable dans la psychologie d'un grand homme et ce sont justement les caprices qui permettent de comprendre un peu son caractère. M. DEL. A parler sérieusement, ces histoires sont au-dessous de tout, et je regrette vraiment d'avoir prononcé ce nom, qui ne peut nous induire qu'à des futilités. M. DESM. Et voilà les conducteurs d'hommes. M. D&L. Conducteurs de moutons ! M. DESM. Bravo ! C'est un mot (3) qu'ils oublièrent à l'audience. Mais ce n'est qu'un mot, car nous en sommes, malgré tout, de ces moutons qu'ils mènent. Ils nous forcent à nous occuper d'eux. Nous les regardons et ils ne nous voient pas. Ils nous bousculent pour se frayer un chemin à travers notre masse. Ont-ils besoin d'argent, ils le prennent dans notre poche. Si vous payez trop cher une course en automobile, c'est que le constructeur a dû verser à l'un de ces maîtres une élégante commission. Il ne se vend pas un camion, il ne se concède pas un tramway, sans que l'impudente main ne se tende et ne reçoive l'aumône opportune. C'est l'histoire de l'antique brigand espagnol. On sait que l'escopette se dissimule sous l'ample manteau, et l'on donne parce que l'on a peur. M. DEL. Peur de quoi ? M. DESM. Mais je vous l'ai dit : peur de l'escopette. M. DEL. Ce n'est pas une explication, cela. M. DESM. Il n'y en a pourtant pas d'autres. M. DEL. Tous brigands ! C'est trop, je ne le crois pas. M. DESM. Je ne le crois pas non plus. Ces brillants écumeurs sont rares, et bon nombre d'hommes politiques vivent une vie médiocre et parfois presque, misérable. Ceux-là n'ont pas besoin de certificat. M. DEL. La vie médiocre, ce n'est pas un idéal. Auriez-vous une crise de moralisme ? M. DESM. Pas d'injures, hein ? Même en riant... Me croyez-vous capable de m'indigner contre l'homme d'Etat qui ferait le bonheur, du peuple, travaillerait heureusement à la grandeur de sa patrie, et mettrait parfois quelques millions chez son banquier ? M. DEL. Non, je ne vous en crois pas capable. M. DESM. C'est avec ces idées basses qu'on a empêché l'achèvement par la France du canal de Panama. Nous tenions les portes d'un monde... M. DEL. Non, non, je ne vous soupçonne-pas... Calmez-vous. M. DESM. II est vrai que je supporte mal le profiteur médiocre dont l'activité inutile et absurde rôde partout et n'accomplit rien. M. DEL. Je crois que nous aurions fait bien mauvaise figure dans le monde politique. M. DESM. Pour moi, c'est assez probable. Ce n'est pas d'ailleurs un signe de supériorité. Je ne suis pas de ceux qui méprisent à tort et à travers les hommes politiques. Gouverner les hommes reste encore, à mon avis, l'idéal d'un homme. M. DEL. Il vaut mieux gouverner indirectement, en Eminence Grise. M. DESM. Peut-être, il doit y avoir dans cet état des joies sombres et profondes. Cependant, il y manquera toujours un élément, la responsabilité. Le pouvoir sans responsabilité, c'est l'amour sans résistance. |