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Christian Buat (né le 17 juillet 1948) |
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1. « Gourmont normand, Gourmont manchot », Coutances, le 6 octobre 2001 2. « Pour en finir avec la grande absence de Remy de Gourmont ? », Lisieux, le 28 mai 2002 3. « Gourmont et l'idée de gloire », Colloque de Cerisy, jeudi 3 octobre 2002 (à paraître) 4. « Le rire du volcan », Cahier de l'Herne, mars 2003 5. « Pauvre Merlette », postface de la réédition de Merlette, Editions Philippe Le Lanchon, Tocqueville, 2003 6. « Meurtri dans la cathédrale », postface de la réédition de Sixtine, Editions du Frisson Esthétique, Saint-Lô, 2005 7. Epilogues oubliés, juillet 2005 8. « Paul Léautaud a-t-il lu Merlette ? », Cahiers Paul Léautaud, n° 37-38, 2005 9. « De Léautaud, de Gourmont et des Animaux », Colloque Paul Léautaud, 21 octobre 2006 10. « Remy de Gourmont, Couleurs, La Part commune, 2004 », Cahiers Paul Léautaud, n° 39-40, 2006 11. Présentation du catalogue de Victor Hasch, La Passion Marie-Antoinette, 2007, hors commerce 12. La Fatalité Gourmont ?, site des Amateurs de Remy de Gourmont, mars 2008 13. « Le Mont Saint-Michel et le Pèlerin du Silence le mont Saint-Michel vu par Remy de Gourmont », textes recueillis et très-rapidement présentés par Christian Buat, Scripsi n° 0, Port-Bail, 15 mai 2008 (tiré à 50 exemplaires), 24 p. 1. « Gourmont normand, Gourmont manchot », version internet de la communication faite lors de la Journée Gourmont, organisée à Coutances le 6 octobre 2001, par le Cercle de Conférences de Coutances et le Cercle des Amateurs de Remy de Gourmont du lycée Lebrun. Cette communication fut accompagnée d'une projection de textes et d'images du site, assurée par Nicolas Le Bellier. Nota bene : les notes sans lien se bornent à indiquer la référence du passage cité. Je suis un homme de la mer, mon rêve va vers les grèves. GOURMONT NORMAND, GOURMONT MANCHOT « UN GRAND NORMAND : REMY DE GOURMONT... point d'interrogation... » La double valeur de ce point d'interrogation a été signalée. La première ressortissait à la grande absence de Gourmont dans le « paysage littéraire » ; la seconde concerne sa qualité de Normand : Gourmont est-il un écrivain normand ? Mais qu'est-ce qu'un écrivain normand ? A cette question lui-même s'est intéressé. Compte rendant de l'Anthologie des poètes normands contemporains (1), il s'interroge en effet sur la spécificité du génie normand. On conviendra que ce qui vaut pour les poètes vaut pour les écrivains : Trois éléments concourent à la formation d'une littérature particulière, le sol, la race, la langue. Aux poètes normands d'aujourd'hui, l'un de ces éléments, la langue, fait presque toujours défaut, je dis presque toujours, et non toujours, parce qu'il y a deux ou trois exceptions remarquables. Même si ce n'est pas dit explicitement, la langue est l'élément le plus important, car l'usage d'une langue tend à attirer celui qui la parle vers la nationalité dont cette langue est le signe le plus apparent. Quand cela se reproduit pendant de longues générations, quand l'éducation, durant des siècles, est venue renforcer dans chaque enfant l'influence du langage lui-même, il devient bien difficile que la nationalité de la pensée survive à la nationalité de la parole. Et Gourmont de conclure que : Du jour où la pensée des Normands a choisi pour s'exprimer le dialecte français, devenu la langue française, il n'y a plus eu, à proprement parler, ni de littérature normande, ni de poésie normande. Cela signifie-t-il qu'il n'y ait pas un génie, une sensibilité, propre aux écrivains normands ? Cette idiosyncrasie existe, due à la race et au sol, mais elle est délicate à apprécier : Il ne s'agirait de rien moins que de savoir s'il y a un caractère commun, sous la diversité des manifestations, à tous les poètes de race normande authentique. On chercherait la qualité commune dans Robert Wace, Clément Marot*, Malherbe, Corneille ; et il faudrait que cette qualité commune fût telle qu'on ne pût la retrouver identique chez des Champenois, des Bourguignons ou des Tourangeaux. Je ne dis pas que cela soit impossible ; mais je dis que cela n'a pas été fait, et que, tant que cela n'a pas été fait, on est en droit de se demander : qu'est-ce qu'un poète normand, par spécialisation, par opposition à un poète français ? (2) * De Cahors, par hasard, mais d'origine normande certaine. Son père, comme on le sait, est Jean Marot, de Caen. Je ne résiste pas au plaisir de citer la suite, car on y voit à l'œuvre l'esprit de Gourmont, décochant une de ces flèches du Parthe dont il a le secret : Le présent volume ne servira pas beaucoup pour la solution de ce problème. Les auteurs se sont bornés à obéir aux injonctions de la géographie. La plupart des poètes qu'ils célèbrent, en de brèves notices, ne m'ont d'ailleurs paru avoir de personnalité d'aucune sorte, ni normande, ni française. Ce sont d'adroits ou de malhabiles imitateurs et qui ne semblent même pas s'être souciés de savoir si leurs maîtres étaient normands, picards ou poitevins. Ce sont des vers comme il s'en fabrique des milliers par jour dans ce grand atelier de poésie qu'est la France, avec succursales dans le monde entier (3). Premier bilan : Gourmont, dans la mesure où il écrit en français n'est pas un écrivain normand, comme Louis Beuve, l'une des « deux ou trois exceptions remarquables » auquel il rend dans cet article un vibrant hommage. Reste cette fameuse qualité commune qui distinguerait l'écrivain normand de l'écrivain qui n'est pas normand. Il faudrait établir une sorte de portrait robot du présumé écrivain normand à partir de quelques grands Normands d'hier et voir s'il s'applique à un grand Normand d'aujourd'hui, Patrick Grainville, par exemple. Voici, glanés au hasard des livres, quelques traits susceptibles d'aider à la réalisation de ce portrait robot : un écrivain normand serait cet être bizarre qui aurait une propension à la mélancolie et à la solitude, serait plus que sensible à l'odor di femina, se ferait remarquer par certaines singularités vestimentaires. Il est à contre-courant de son époque, aime la polémique, son style est flamboyant (4). On pourra objecter que tout cela est aussi mouvant que les lises du mont Saint-Michel. Je l'accorde. La « mélancolie serait normande » (5), mais alors tous les mélancoliques, les splénétiques, qui bâillent leur ennui dans la littérature française sont normands. Quelle différence faire entre la « mélancolie normande » d'un Gourmont et la mélancolie doit-on la qualifier de bretonne ? d'un Chateaubriand ? Comme, on pouvait le redouter, à ce petit jeu on trouve des racines normandes à tout le monde : Chateaubriand fut aussi Normand que Breton et [...] ce hérault de lettres, qui domina son siècle, sortait d'un habitat tricentenaire en bordure du pays d'Ouche. (6) Quoi qu'il en soit, un portrait-robot étant fait de plusieurs éléments, ce n'est pas un trait qu'il faut retenir, mais un ensemble de traits qui dessineront l'écrivain normand idéal, en gardant à l'esprit que « les généralités et les généralisations sont utiles, mais à la condition qu'on n'en connaisse bien la fausseté fondamentale et que l'on sache que ce qui est exact dans l'ensemble est inexact en particulier » (7). Il n'est pas possible de développer tous ces traits. S'agissant des particularités vestimentaires, on pourra évoquer la « houppelande fameuse [de Flaubert] qui vaut la limousine de Barbey » (8) et, de Gourmont, la robe de bure et la calotte ecclésiastique : Il y a plus de vingt ans, lorsqu'on parlait de Gourmont, l'on prétendait qu'il vivait retiré et n'ouvrait qu'un petit guichet à de rares visiteurs, qui ne l'apercevaient qu'à peine dans la pénombre ; qu'il laissait passer une belle main ornée d'une améthyste épiscopale, et qu'il était revêtu d'une soutane violette. Légende ! Elle cadrait pourtant avec une partie de son œuvre, Les Saintes du Paradis, Lilith, Théodat et le Latin Mystique, et il a écrit qu'il aurait voulu être un prélat de la Renaissance, dans une petite cour d'Italie. Il portait, cependant, une robe de camaldule et une petite calotte ecclésiastique, tout ce qui lui restait de la religion, dont il avait aimé, les hymnes, les églises et les rites (9). Le goût de la polémique ? Manifeste chez Barbey, ce goût de la polémique semble rejeté par Remy de Gourmont : Il est plus triste pour Barbey d'Aurevilly que pour Victor Hugo que l'auteur d'une Vieille maîtresse ait écrit : « Il faut se hâter de parler des Contemplations, car c'est un des livres qui doivent descendre vite dans l'oubli des hommes. Il va s'y enfoncer sous le poids de ses douze mille vers. C'est, en effet, un livre accablant pour la mémoire de M. V. Hugo et c'est à dessein que nous écrivons la « mémoire ». A dater des Contemplations, M. Hugo n'existe plus. » Et voilà. L'histoire littéraire est quelquefois bien amusante. Je ne connaissais pas ce jugement, je l'avoue, étant peu familier avec les œuvres critiques de Barbey d'Aurevilly, mais il ne saurait me surprendre de la part de celui qui a écrit tant d'absurdités sur Gœthe. Il serait trop facile de lui retourner son mot, ce que je pense d'ailleurs qu'on a déjà fait, et de dire de la critique de Barbey d'Aurevilly qu'elle n'existe pas ou plus, depuis longtemps, sinon comme source de comique (10). Mais quand on lit, ce que Gourmont lui-même écrivait contre Zola, on se dit que bon Normand polémique de race. L'un de ses Epilogues s'intitule « M. Zola et le P. Bourdaloue », rapprochés parce que l'un et l'autre sont devenus des noms communs, le « bourdaloue », pour désigner le « réceptacl[e] du pipi de nos grandes dames du XVIIIe siècle », le zola, pour désigner un pot de chambre. Et Gourmont de conclure : c'est la gloire ou une sorte de gloire un peu vulgaire, un peu grossière, mais qui rend bien l'idée que M. Zola a donné de lui au peuple et qui témoigne de la qualité des émotions esthétiques soulevées par son œuvre (11). Encore un trait : les valeurs qu'ils prônent ne sont pas les valeurs de leur époque. « Ils » : Corneille..., dont l'allure, si l'on en croit Léo Larguier n'est pas non plus celle de son époque : Louis XIII est son véritable roi. Il n'est, d'ailleurs, que de regarder un portrait du vieux tragique. Il garde ses longs cheveux, sa moustache et sa barbiche de mousquetaire, porte le rabat empesé et la calotte des humanistes de la Renaissance, tandis que Racine, La Fontaine et Boileau ont l'habit et la perruque majestueuse du grand roi (12). ... Flaubert, Maupassant, Barbey, Gourmont, La Varende, unis dans le même mépris de l'ère démocratique, de l' « impossible et absurde » « gouvernement de tous par tous » (13), voulu par « les béats et les béants de la Libre Pensée » (14), selon l'expression de Barbey, qui « déclarait s'être attaché à la monarchie pour avoir « un balcon d'où cracher sur la foule » (15). Quant à Gourmont, il ne cesse de tourner en dérision « la friperie sentimentale, hédoniste, progressiste, humanitaire » (16) des « gens enivrés d'égalité » (17). Il se réjouit quand dans telle pièce représentée à l'Odéon, « il n'[...] est question des droits ni de la femme, ni de l'enfant, ni du peuple » (18). « L'humanité ! Quelle métaphysique que d'employer ce mot pour désigner une collection de sensibilités dont l'égoïsme croît en raison de ses besoins ! » (19), écrit-il ici ; « Quand la sociale aura tout chambardé ; quand elle aura posé comme limite suprême de l'intelligence la mentalité d'un syndiqué » (20), écrit-il là. J'en passe, et des pires. Oui, Gourmont est à contre-courant de son, de notre époque. Il n'est pas un de ses Epilogues ou réflexions sur la vie qui ne fasse mouche contre le politiquement correct je ne suis pas sûr que cette expression soit conforme à l'esthétique de la langue française. Car ce qu'il combattait à son époque est ce qui triomphe aujourd'hui, et on comprend pourquoi il est maintenu dans la grande absence du fait des « gens à idéal moral [qui] sont en général de redoutables scélérats » (21). On aimerait s'arrêter sur l'odor di femina, la mélancolie, le style, ouvrir d'autres pistes (curiosité d'esprit et lucidité intellectuelle, purisme, pessimisme, orgueil, mysticisme...), mais on bornera là cette quête d'une normannité subjective en empruntant de nouveau à Gourmont une conclusion : [...] s'il est difficile de trouver la caractéristique du poète normand, et, en général, du génie normand, ce génie n'en existe pas moins. Il serait peut-être moins long de dire ce qui manquerait à la littérature française sans les Normands, que de dire ce qu'elle leur doit, depuis la Chanson de Roland jusqu'à Corneille et Flaubert [ajoutons : jusqu'à Gourmont] (22). Reste donc la normannité objective : est normand un écrivain dans l'œuvre et dans la vie duquel la Normandie occupe une place de choix. Or la Normandie occupe une place de choix dans l'œuvre et dans la vie de Remy de Gourmont, la Normandie et plus particulièrement la Manche. D'où le second volet du titre : Gourmont manchot... Et non, n'en déplaise aux délaveurs de mots, Gourmont manchois. « Il fut admis unanimement qu'appeler Manche le Cotentin et Basses-Pyrénées le Béarn, c'était vouer ces terres à un bonheur illimité. », écrit Gourmont dans l'un de ses épilogues (23). A quel nouveau bonheur veut-on vouer les Manchots en les appelant « Manchois » ? Personnellement, je revendique ma qualité de manchot bas-normand haguard, ou presque, car né aux portes de la Hague, à Equeurdreville. Pour ne pas en passer et des pires, ajoutons : bas-cotentinois. »Bas » et non « haut ». L'appellation est déterminée par la position du lieu par rapport à la capitale. Même si Coutances a renoncé à son titre de capitale du Cotentin pour devenir celle d'un « pays », Coutances est en haut-Cotentin, Cherbourg en bas. Bref, je ne suis pas manchois. Ni Remy de Gourmont, qui de toute façon n'est pas manchot, puisqu'il est né, dans l'Orne, à Bazoches au ou en Houlme, encore un problème linguistique. La Normandie donc et plus particulièrement la Manche occupent une place importante dans la vie de Gourmont : 1858. Naissance, le 4 avril, de celui qui n'est encore que Rémy de Gourmont au manoir de la Motte, à Bazoches-au-Houlme, près d'Argentan, dans l'Orne. 1866. Installation de la famille au manoir du Mesnil-Villeman, près de Villedieu-les-Poêles, dans le département de la Manche, berceau de la famille. 1868-1876. R. de Gourmont interne au lycée de Coutances qu'il évoquera dans l'un des croquis de La Petite Ville (24). 1876-1879. Baccalauréat. Installation à Caen au 46, rue Ecuyère, aujourd'hui Librairie Internationale du XXe Siècle où M. Bedel entretient le souvenir de Remy de Gourmont. Inscription à la Faculté de Droit, avec pour condisciples son cousin, Olivier de Gourmont et Emile Barbé. Ce survol des lieux gourmontiens sera moins incomplet si on y ajoute : Geffosses, lieu d'écriture de quelques-unes des Lettres à Sixtine (25), lieu romanesque (voir supra). Le mont Saint-Michel évoqué dans son premier roman Merlette (26), dans Sixtine (27), dans tel épilogue (28), dans tel article paru dans la Dépêche de Toulouse (29). Ce mont Saint-Michel, dont il déplore qu'il soit devenu « saindoux brodé de pistaches » : C'est pour le touriste qu'on a refait le mont Saint-Michel en saindoux brodé de pistaches ; c'est pour lui qu'Avranches a construit des ruines et Granville une caserne ; car le touriste aime à prendre des leçons d'art par la vue des monuments, il aime les belles ruines quand elles sont dans un jardin public entourées de chaînes, et les casernes lui remémorent la patrie absente. J'ai fui la civilisation des touristes, les auberges où on affiche l'heure des trains, le portrait des coquins célèbres et les traits illuminés du grand Dab. A Havoque, il n'y a pas de civilisation. C'est entre Créances, qui est du sable, et Lessay qui est une lande. (30) et de nouveau Coutances où chaque été le ramenait dans l'hôtel de Gourmont, chez sa sœur Marie. Il fut parfois infidèle et on signalera des séjours en terre étrangère, à Trouville (31) ou à Rouen (32). Si le rapport de Gourmont avec la Normandie se limitait aux « injonctions de la géographie », cela resterait d'un médiocre intérêt. Gourmont ne serait que l'un de ces nombreux Parisiens pour qui la Normandie n'est que terre de villégiature. Mais quand on examine son œuvre, force est de constater que la Normandie, et spécialement la Manche, en est le terreau nourricier, et ce du début à la fin. La volupté est omniprésente dans l'œuvre de Gourmont, sous différentes formes, selon que le texte est ou non de la période symboliste. Et ses romans écrits avant sa découverte du symbolisme, comme Merlette et Patrice ou post-symbolistes comme Le Songe d'une femme et Un cœur virginal (33), ses romans les plus sensuellement réalistes se situent dans la Manche. Sixtine au contraire, roman de la vie cérébrale, son grand roman symboliste le grand roman du symbolisme se partage entre l'Orne et Paris. A noter cependant que le narrateur de Sixtine, Hubert d'Entragues, songe parfois à : mettre dans une valise quelques livres, ses cahiers, ses notes, ses feuilles écrites et s'aller cacher, pour le reste de sa vie, en une maison bien close, sur le bord de la mer. Il la voyait bâtie dans les dunes, entre la grève et les premiers arbres de la côte : nulle végétation tout autour que les herbes pâles, les chardons violets et les hautes ivraies des mielles ; la vue des clochers au loin, du côté de la terre ; de l'autre, la mer et un phare debout, au milieu des vents et des flots, comme un symbole. Les charrettes passent, pleines de varech, les chevaux et les hommes haletants dans le sable, attelés au labeur de la fécondation du sol, et lui les regarderait passer, attelé au labeur de la stérilisation des désirs. Vers les équinoxes, l'embrun des vagues poussées par la lune et par la tempête viendrait frapper à sa fenêtre, comme une aile d'oiseau, et les oiseaux viendraient aussi vers la lueur de sa lampe, et il ouvrirait à l'embrun des vagues et aux ailes des oiseaux. Il serait seul comme un monstre ! (34) Ce rêve est réalisé par le peintre Pierre Bazan du Songe d'une femme : J'ai fui la civilisation des touristes [...]. A Havoque, il n'y a pas de civilisation. C'est entre Créances, qui est du sable, et Lessay qui est une lande. J'y ai acheté pour deux cents francs une maison composée d'une étable et un jardin où il pousse des chardons de mer. Lessay est la Mecque de ce désert. J'y ai trouvé de quoi m'installer aussi bien qu'un douanier. Un pêcheur me nourrit quand la mer donne ; et quand elle ne donne pas, je me fais de la galette de sarrasin : c'est très facile. Je resterai là tant que je posséderai un tube et un pinceau. Il n'y a pas d'hiver dans ces bas-fonds salés où vient mourir un des filets du courant chaud qui baigne Jersey (35). On remarquera aussi que le sous-titre de Sixtine : « roman de la vie cérébrale », contraste par son abstraction avec la concrétude de celui du Songe d'une femme : « roman familier » ou de ceux d'Un cœur virginal auxquels dans une courte préface Remy de Gourmont prétend avoir renoncé : « roman sans hypocrisie » et surtout « roman physiologique ». Merlette, n'est pas sous-titré, mais mériterait amplement le sous-titre de « mœurs de province ». Autre élément enfin qui me semble significatif : Merlette, le premier roman de Gourmont, et Un cœur virginal, le dernier se situent tous les deux entièrement dans la Manche, ou presque (pour Un cœur virginal). Pourquoi cette présence de la Manche ? C'est que la Manche est la terre (et la mer) de ses premières amours, réelles ou phantasmatiques. Or, qu'écrit-il, dans Le Problème du style, où il distingue « écrivains d'idées » et « écrivains d'images » (36). Qu'un écrivain d'idées, un écrivain idéo-émotif, ne puisse traduire en images ses idées, ou les émotions qu'il associe aux idées, cela est incontestable, puisque par définition, il ne voit pas. C'est un aveugle mental. Au souvenir d'une aventure amoureuse, il éprouvera une émotion, qui semblera se localiser en l'un ou l'autre des plexus nerveux ; cela sera au cœur, cela sera dans une autre région sensible ; peut-être verra-t-il de vieilles lettres, il pourra, par un effort à extérioriser son émotion, revivre, en idée, les diverses phases de son aventure, en les distinguant les unes des autres par l'intensité des états émotifs ; il ne verra pas, ce que l'on appelle voir, cette série de tableaux nets, presque lumineux, qui remettent sous les yeux d'un homme doué d'une puissante mémoire visuelle, chaque moment mémorable ou même insignifiant de sa vie ; et, ne voyant pas, il ne peut peindre. (37). Gourmont est un « écrivain d'images », un « ymagier », qui s'est amusé à être un « idéo-émotif », s'il n'est les deux, comme son maître Flaubert (38). Et ce qu'il voit, c'est la Manche, la Manche non, mais le pays de Merlette, à savoir le Mesnil-Villeman, près de Gavray ; le pays de Patrice, à savoir Geffosses (?), le pays de Rose des Boys, l'héroïne d'Un cœur virginal, à savoir Martinvast, près de Cherbourg ; le pays du Songe d'une femme, à savoir la région de Lessay et, derechef, du Mesnil-Villeman. Son premier roman publié Merlette (1886) a pour cadre la région du manoir du Mesnil-Villeman. Apparaissent les noms de lieu suivants : Avranches, Champrepus, Donville, La-Haye-Pesnel, Mesnil-Boeufs, Mesnil-Ozenne, etc. Je dévoilerai le moins possible de l'histoire. Disons qu'il me semble que, consciemment ou non, Gourmont, a écrit son Ensorcelée. Il était grand admirateur et grand lecteur de Barbey. Un jeune paysanne, Merlette, est amoureuse de son frère de lait, amoureuse d'un impossible amour. Comme la mare de l'Ensorcelée, le moulin et son eau joueront un rôle dans l'histoire. Cela dit, si ce roman est encore lisible aujourd'hui, il n'a pas un style particulier, un style flamboyant, comme la rougeur de Jeanne Le Hardouey. Un regret : que Merlette n'ait pas été, comme Jeanne, amoureuse d'un défiguré. Son deuxième roman, Patrice, dernier du nom, ne se trouve ni en librairie ni chez un bouquiniste, sauf peut-être sous un autre nom que le nom de Gourmont. Gourmont n'en entendit jamais plus parler après en avoir porté le manuscrit à la rédaction du Gil Blas, en compagnie de Villiers de l'Isle-Adam (39). Si l'on en croit Jean de Gourmont, il devait se dérouler à Geffosses petite plage à quelques lieues de Coutances, vierge alors de toutes constructions, villas ou cabanes et qui était en vérité comme le fief de notre famille. Rien que des dunes, montagnes de sable d'or, et la mer, aux couleurs changeantes comme les yeux d'une femme. Là, sautant par-dessus les vagues, Remy se baignait et s'étendait sur le sable, au soleil. La vie de la mer le passionnait : vêtu de molleton blanc, comme les pêcheurs du pays qu'il accompagnait volontiers dans leurs expéditions, il partait volontiers avant le lever du soleil à la pêche des crevettes, des images et des sensations (40). Il reste une scène de ce roman dans une des Lettres à Sixtine, lettres qui ont été réellement adressées à Berthe de Courrière dont Remy de Gourmont fut follement amoureux : Geffosses, Dimanche 11 septembre, 4h. Couché dans le sable, dans les dunes, à l'abri du vent. Par une échancrure, je vois la mer glauque sous le ciel, sous le ciel laiteux ; à l'horizon, après une bande sombre, Jersey se détache dans un bleu de brume. Le sable chauffé par une journée de soleil me brûle et m'amollit ; il y a comme des baisers dans l'air, et les vains désirs se fondent en une tristesse. Le halètement sourd du reflux engourdit la pensée, de même que les effluves salines aiguisent les sens. L'hallucination vient : Tu surgirais tout d'un coup d'entre les grandes herbes des dunes que je n'en serais pas étonné. C'est aussi que j'ai beaucoup vécu avec toi aujourd'hui. Je fus à la messe ce matin, il y avait de l'orgue et toute notre vie dans les églises a surgi devant moi, depuis ce vendredi du Stabat jusqu'au jour des jacynthes. Le creux de sable où je suis étendu se peuple de ta forme ; tu sors de l'eau ruisselante, étincelante au soleil, comme Astarté, ou tu t'allonges sur la dune, le vent couvrant de sable menu ta peau ivoirée. Mes sens s'irritent ; d'ailleurs, je suis un peu énervé ; je dors fort mal, passant tous mes rêves avec toi, ce qui n'est pas calmant du tout. Cette solitude de la mer est terrible ; en deux heures on est las d'esprit, sans autre lucidité que des sensations lancinantes ; toute l'âme est chair. Ceux qui trouvent que ça élève l'âme à Dieu n'ont pas le crâne fait comme moi ; à Trouville, peut-être, à cause du casino, mais pas à Geffosses, où je suis la seule nature respirante, en face du flot bleu. C'est vers toi qu'en un désir fou elle va, affamée de baisers. Oh ! ce creux dans les dunes, encore un endroit où j'ai semé un des petits cailloux blancs, que j'ai emportés, comme le Petit-Poucet, pour retrouver le chemin de mes désirs. De longtemps, d'ailleurs, je fus obsédé par cette fantaisie, et je l'objectivai une fois, mais à l'état de désir seulement dans Patrice. Ainsi ai-je fait souvent ; ce que je ne pouvais réaliser, je l'écrivais. Et voilà pourquoi je n'écrirai peut-être plus de roman d'amour ; on n'écrit bien que ce qu'on n'a pas vécu. (41) Le désir court aussi dans le roman par lettres du Songe d'une femme (1899) et dans Un cœur virginal (1907). Dans le Songe d'une femme, nous sommes à la fin du roman, apparaît un nouveau narrateur, Xavier de Maupertuis, arrivé au moment où l'on est qualifié par les femmes bienveillantes d'homme « encore jeune » ou « dans la force de l'âge », dont la lettre est entièrement consacrée à sa rencontre avec une jeune fille dans la dune. Il semblerait que Gourmont ait repris le scénario obsédant de Patrice en le modulant de curieuse façon. Voici comment Fairlie fait corps avec la dune : Elle se coucha sur le sable près du bord, la tête en avant, gargouille moqueuse ; ses coudes en angle aigu la faisaient ressembler à l'une des bêtes de Notre-Dame : sa poitrine bombée se tendait comme une pierre (42). Comme dans la « Lettre à Sixtine », précédemment citée, nous sommes probablement à Geffosses, car le lieu est présenté comme proche d'Havoque, et surtout le narrateur est « vêtu du même gros molleton blanc que les hommes de la côte » et que Remy de gourmont. Le narrateur épouse finalement la jeune fille, ce qui n'est pas le cas dans Un cœur virginal où l'amoureux, encore un peu plus mûr, finit par prendre la fuite... comme un sot, puisqu'il prend le train à Sottevast (43) : Sottevast, sottes gens, ai-je entendu dire par les anciens. Dans la même lettre de Xavier de Maupertuis, on peut lire à la question posée par Fairlie : Aimez-vous cette femme à cause de ce paysage où vous l'avez rencontrée ? Ou bien aimez-vous cette terre à cause de la femme qui l'a peuplée pour vous ? Est-ce la terre natale qui s'est dressée devant vous au coin d'une haie d'épines et vous a mis la main sur l'épaule ? Que vous a-t-elle dit ? Les choses sont muettes. Est-ce moi qui ai parlé ? la réponse suivante : - C'est vous assurément. Je n'ai pas la superstition de la terre natale. La vraie terre natale est celle où on a eu sa première émotion forte. Quand Gourmont écrit « la vraie terre natale est celle où l'on a eu sa première émotion forte », traduisons : celle du premier amour, il institue la Manche en terre natale, la terre de son amour pour la mystérieuse A. A. : Jeudi 5 octobre 1876, lit-on dans son Journal intime. Il y a des dates ineffaçables dans l'histoire du cœur ; celle-ci est gravée bien profondément dans le mien. Hier, je la soupçonnais à peine, cette jeune fille ; aujourd'hui je l'aime, je sens que je l'aimerai toujours comme je l'aime maintenant... je ne m'amuserai pas à faire son portrait ; il est dans mes yeux, il est dans ma tête ; il est dans mon cœur. (44). Caen sera le lieu de la séparation ; partant, Caen, à mon su, n'est pas un lieu romanesque gourmontien : Caen, 2 mai 78. Ils sont durs, ces moments où la tristesse enveloppe l'âme comme d'un sombre vêtement. On ressent dans la poitrine une douleur sourde ; les pensées sont confuses, l'horizon indécis : toute espérance semble évanouie. Je suis là comme en prison. Au lieu d'une vaste maison, une chambre étroite ; au lieu de la campagne, les rues d'une ville ; au lieu des bois, des champs, des promenades solitaires, rien que le pavé couvert de gens affairés. Car de ma fenêtre je vois un petit coin du ciel, des arbres étonnés de fleurir entre quatre maisons, comble de malheur ! J'entends le chant des oiseaux. Absurde ironie, sot rapetissement de la nature ! Séparation, vous me tuerez ! Si mon espoir ne se réalise pas, s'il faut me séparer d'elle, ce sera la fin. Le peu de force que j'ai s'en ira bien vite et après le désespoir viendra la mort. Que c'est affreux de se trouver tout à coup solitaire quand la veille on était entouré des siens ! Comme je l'aimerais bien celle qui m'aimerait ! Peut-être un jour !... (45) De cet amour, il semble qu'il y ait aussi un écho dans Sixtine: Aimer jusqu'à vouloir mourir, j'ai eu cette épreuve à l'adolescence et la raisonnable insensibilité de la femme que j'adorais ne m'a jamais amertumé ce lointain souvenir. Je ne souris pas avec pitié de ces jours de folie bocagère. Après dix et douze ans je suis aussi sûr qu'à la première heure d'avoir été privé du plus grand bonheur mis par les Décrets à la portée de ma main et en des moments d'émotion ce regret peut encore attrister ma rêverie (46). La suite de cette page nous montre le narrateur renonçant aux « recherches émotionnelles ». Fini un certain amour passion. Et c'est peut-être pour cela que Sixtine évite la Manche, Sixtine dont l'héroïne est une jeune femme veuve, et non une jeune fille : L'un savait que Mme Sixtine Magne, veuve, n'avait tendu le col vers aucun collier neuf (47). Mais cet amour est-il mort en Gourmont ? Voici la fin du Journal intime : Ainsi voilà cinq ans que je vous aime et je vous aime comme au premier jour. Vous êtes toujours vivante devant moi et je vous vois. Et plus je vais, plus l'amour de l'enfant se dégage pour faire place à celui de l'homme. Je n'espère plus et j'aime toujours, et puisque j'ai aimé trois ans sans encouragement, deux ans après un refus et une injure, pourquoi ne vous aimerais-je pas jusqu'à la fin. Qui sait ? Oui je crois que vous reviendrez à chaque page de mes livres. Tantôt je vous maudirai, tantôt je vous adorerai, mais ce sera vous et toujours vous. C'est probablement cette jeune fille et son mariage avec elle est mis en scène avec des fortunes diverses au fur et à mesure que le narrateur vieillit qui revient à chaque page des trois grands romans manchots de Remy de Gourmont : Merlette, Le Songe d'une femme et Un cœur virginal. Avec une concurrente, la jeune paysanne incarnée par Merlette et par Simone (?). Ces considérations ont peut-être fait oublier la question primitive : Aimez-vous cette femme à cause de ce paysage où vous l'avez rencontrée ? Ou bien aimez-vous cette terre à cause de la femme qui l'a peuplée pour vous ? Il semble que Xavier de Maupertuis ait choisi de répondre : à cause de la femme. Il ajoute cependant : mais je n'ai pas encore songé à dissocier votre image d'avec l'image de ce paysage rude et sombre. je n'ai pas encore songé à dissocier : peut-être la dissociation n'est-elle guère possible, souhaitable ou intéressante. Est-ce la femme qui génère le paysage, le paysage qui génère la femme ? Chez Gourmont femme et paysage sont intimement liés. La femme est assimilée à un paysage : Simone, tu seras mon verger (48) le paysage à une femme. A la femme-dune, des Lettres à Sixtine ou du Songe d'une femme, fait écho la femme-colline d'Un cœur virginal : Rose comprendrait-elle ces paysages si profondément civilisés, cette nature assagie, ces coteaux aux lignes harmonieuses comme le corps d'une belle femme couchée ? (49) ou la femme-montagne du récit intitulé « La neige » : Les montagnes de l'horizon s'éveillent en l'attitude d'une femme couchée, nue et frissonnante ; les mains croisées sous la nuque, le flanc surélevé en forme de dôme ; un torrent d'argent bleu descend du front et des épaules. [...] Les nuées se déchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se détachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure s'affirme ; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses seins et s'enroule à ses reins ; elle est debout, elle touche au ciel par le front et ses bras étendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains lentement ramenées s'arrêtent sur les mamelles, les pressent amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature éperdue [...] (50) Passons sur les assauts auxquels se livrent des « hommes priapiques » et des « femmes callipyges », et l'intervention d' « anges hermaphrodites ». Plus justement, pour Gourmont la nature est une femme : la campagne a encore souvent, pour moi, le sexe de son orthographe, lit-on dans Sixtine (51). Et que dire de la conclusion de l'épilogue des Nouveaux dialogues des Amateurs, intitulé « Paysages », dans lequel MM. Delarue et Desmaisons font un parallèle entre l'amour et le goût des paysages. Après que M. Desmaisons a dit que le sentiment amoureux malgré son apparente complexité est simple, dans la mesure « où tout se réduit, à la fin, à un désir de possession physique », le dialogue se poursuit ainsi : M. DEL. Pour l'amour, je veux bien, mais pour le goût des paysages ? M. DESM. Je ne trouve rien à ajouter à ce que nous avons dit. M. DEL. Nous en restons à la curiosité ? M. DESM. Une curiosité très particulière, oui, je crois que c'est le plus prudent. M. DEL. Ah ! Que ne sommes-nous romantiques ! Nous aurions dit de bien belles choses ! M. DESM. J'en ai peur ! (52) « Nous aurions dit de bien belles choses ! » Par exemple qu'un paysage peut susciter un transport érotique, comme le montre ce témoignage de Jules de Gaultier : [...] l'émotion esthétique [...] peut aller jusqu'au spasme et fait tenir parfois, dans l'apparition d'un paysage, toute la volupté et tout le pathétique de la passion amoureuse. [...] J'étais en villégiature à Barfleur, et Gourmont avait accepté de venir passer auprès de nous quelques jours. Par une belle journée, nous nous dirigions vers Saint-Waast-la-Hougue [sic]. La route, qui n'offre rien de particulièrement remarquable jusqu'au Waast [sic], tourne à gauche à la hauteur de ce village, et monte assez rapidement en décrivant un S vers la propriété du comte Le Marois. Puis, parmi de grands chênes, elle s'élève encore, tournant une dernière fois vers la droite. Et comme nous la gravissions, nous atteignîmes le sommet d'un vaste plateau où, sur un brusque lever de rideau, la mer verte et bleue nous apparut d'une façon si inopinée que nous fûmes tous debout, la poitrine soulevée d'une même émotion. Et à mesure que la voiture s'avançait sur la route, qui ne se dirigeait pas directement vers la mer, mais décrivait une ligne courbe, s'en rapprochant peu à peu, l'apparition s'agrandissait et de nouvelles étendues vertes et bleues et qui se gonflaient vers l'horizon emplissaient sans cesse nos yeux. On eût dit que le mouvement de la voiture nous traînant au pas du cheval fatigué d'avoir monté, déterminait cette ascension continue de la mer vers nos prunelles, et que l'Océan tout entier se soulevât vers notre extase (53). Puis Jules de Gaultier raconte comment Remy de Gourmont, arraché à cette extase par le soudain galop du cheval cinglé par un coup de fouet, invective le voiturier jusqu'à ce que la voiture eût retrouvé le rythme qui, pendant quelques instants encore, perpétua l'apparition magique. Curieusement ce transport à la Rousseau ne transparaît pas dans le passage d'Un cœur virginal qui est un souvenir probable de ce voyage : Ils revinrent, par La Pernelle, d'où l'œil voit se dérouler tout l'est de la Hague [sic], depuis Gatteville jusqu'à Saint-Marcouf, vaste manteau d'émeraude que la mer, au loin, borde d'un ruban bleu. On s'arrêta. Rose cueillit des bruyères dont s'emplirent les bras heureux de M. Hervart. La vivacité de l'air animait ses joues et ses yeux. Ils échangeaient des propos aimables. N'est-ce pas qu'il est beau, mon pays ? (54) En revanche, par la simplicité et la justesse de l'expression, c'est bien un paysage tel qu'on en peut faire l'expérience qui nous est rendu : Un nuage cacha le soleil. Les teintes s'apalirent ; on vit une ombre marcher sur la mer, éteignant son éclat, peu à peu ; mais au sud, vers les îles Saint-Marcouf, elle brillait encore. Un paysage bien vu, que vient dépoétiser le personnage, parce qu'il a recours précisément à un langage voulu poétique : Une pensée triste vient de passer sur le front de la mer, dit M. Hervart, mais voyez ? Tout, à l'instant, redevenait radieux. Rose envoya des baisers dans l'espace. Il fallut reprendre le chemin de Saint-Vast [sic], où l'on avait loué la voiture. De là, par le petit chemin de fer qui longe un instant la mer, avant de courir sous les pommiers, ils arrivèrent à Valognes. L'enthousiasme n'est que l'une des manifestations les plus spectaculaires de l'intérêt constant et protéiforme de Gourmont pour le paysage (55). Dans « les Coquelicots », c'est la disparition d'un certain paysage normand qui est déplorée: Autrefois, la Normandie ne se fleurissait pas seulement des pavots, mais du lin bleu de ciel et du sarrasin tout blanc, cher aux abeilles. Le lin a presque disparu. C'est dommage pour l''œil, car c'était une fête que ces champs d'azur, et le sarrasin devient plus rare. Il reste en été le coquelicot, et au printemps le bleuet, plus timide et assez vite étouffé par la végétation des céréales. Aussi je souhaite que la petite graine noire, qui ressemble à des grains de poudre, continue de se mêler follement au blé et à prospérer. Au fond cela ne lui fait pas grand mal et c'est une parure. (56) Et d'aucuns vont regrettant que les champs de maïs remplacent les herbages, crus ceux de l' éternelle Normandie. Regret, mais soyons gourmontiens : le paysage naturel n'existe pas, le paysage est une création de l'homme (57). Le lin lui-même fut jeune, comme nous l'apprend le discours du Lieuvain des « fameux Comices » de Madame Bovary : Et le lin ; messieurs, n'oublions pas le lin ! qui a pris dans ces dernières années un accroissement considérable et sur lequel j'appellerai plus particulièrement votre attention » (58). Ailleurs, dans « Le Ciel », c'est la supériorité de la nature sur l'art qui est affirmée : [...] je me demandais si la peinture était un art bien nécessaire et s'il était bien sensé d'aller voir, à l'intérieur d'un monument, des tableaux, dont les meilleurs sont une pauvre imitation de la nature qui resplendit à l'extérieur. Jamais un tableau ne m'a donné le centième de l'émotion que j'ai ressentie devant le paysage d'automne le plus coutumier. au point que « rien que cela [le spectacle d'un coucher de soleil] vaut peut-être la peine de vivre » (59). Enfin, si le paysage peut être assimilé à une femme, l'homme peut devenir un élément du paysage, sage (60) ou moins sage en Gourmont, il y a toujours un phallus qui s'éveille : L'HOMME-PLANTE Je me suis gonflé et j'ai répandu mes germes comme la fougère au bord de la route répand ses spores. Chaque fois que j'étreignais la fougère femelle, je me croyais sur le chemin de l'infini. La supériorité de la fougère dédaigneuse, c'est qu'elle émet ses spores sans tant de façons et qu'ensuite elle se dessèche ou se livre à la faux (61). On retrouve là un des leitmotive les plus prégnants de l'érotisme gourmontien : l'accouplement sans façon. La fougère » le vert océan des fougères » est aussi la plante du paysage gourmontien érotique type : Je voudrais te voir nue dans cette mer odorante, nymphe, dryade ou sirène... (62) déclare Léonor, le jeune architecte d'Un cœur virginal à Mme de la Mésangerie, sa maîtresse, dont il est dit peu après : Le délire sensuel envahissait toute sa vie. Elle ne se souvenait presque plus des événements qui avaient précédé le voyage à Compiègne. Elle passa plus d'une heure à se demander s'il y avait aux environs de Saint-Lô, ou dans la forêt de Cerisy des océans de fougères. Elle n'en voyait pas. Elle chercherait... Ces fougères de la Manche, le lecteur peut les trouver, dans Le Songe d'une femme, paru huit ans plus tôt. Nous y reviendrons, mais après avoir emprunté un chemin de ronces. En effet un autre scénario obsédant est celui de l'évolution dans la volupté l'évoluption à travers un chemin de ronces ou d'ajoncs. Dans le Château singulier le héros suit dans un chemin creux une bergère qui ayant l'air de fuir, accrochait adroitement sa robe à toutes les ronces (63) ; dans « Rouge », c'est une servante qui avait autour du bras droit une large éraflure qui lui faisait comme un bracelet. » Cela, c'est une ronce. » Les ajoncs piquent, mais ne déchirent pas (64). Belle remarque qui montre que le narrateur n'a pas qu'une connaissance livresque des ronces et des ajoncs. Dans « Jaune », c'est encore une servante ou une fille de tisserand, demeurant près d'un moulin, qui se dégagea doucement, et courbant les épaules, se glissa sous les branches. C'était un chemin creux abandonné qui menait à une ancienne carrière ; elle allait vite, évitant les ronces, frôlant les genêts, les chèvrefeuilles, les digitales qui s'enchevêtraient follement dans ce trou sombre de sable et de pierres, que les branches des hêtres, des frênes et des chênes protégeaient de leur manteau épais et vert. Arrêtée par une ronce qui agrippait ses jambes, il la joignit, s'agenouilla, vainquit la ronce, enserra les jambes (65). Dans « Jaune » comme dans « Rouge », cela finit par la pièce d'or d'une prostitution ambiguë. Le scénario apparaît aussi dans Un cœur virginal et surtout dans le Songe d'une femme, mais sans consommation, sinon un baiser sur la main. Ce sont de « jeunes personnes de bonne famille » (71), cousines du narrateur, dans le Songe d'une femme. Si, malgré que le narrateur en ait, elle ne peuvent être traitées en bergères, le roman les met phantasmatiquement en situation de l'être : des deux jeunes filles qui évoluent dans les grandes fougères, « transparentes vagues de cet océan de verdure », une « s'est laissé prendre dans un véritable filet de ronces » : plus elle se révoltait, plus le rêt rétrécissait ses mailles aiguës : alors, pendant que les autres disparaissaient dans la mer, j'ai délivré la petite Andromède. Je coupais les serpents avec certain plaisir. Elle ne bougeait pas, me laissant faire. Comme elle vit du sang à ma main, elle me dit joliment : Prenez garde de vous piquer. Elle devait songer en son cœur : Le plaisir de manier ma robe, mes cheveux et mon épaule vaut bien deux ou trois piqûres.(66) On voit le rôle joué par la ronce : délivrer une jeune fille des ronces permet un rapprochement des corps. Ici il faudra se contenter prendre le sens de ce verbe à la lettre en plus des attouchements réciproques, d'un baiser sur la main et un peu plus tard du spectacle de la nudité de deux naïades se baignant dans la rivière, puis se reposant sur la rive : [...] nous voyons passer au ras de l'eau deux grandes fleurs qui semblent des boucliers d'argent. Elles passent, elles virent encore elles voguent vers l'autre rive. Là, adossées à la rive, ou elles appuient leurs coudes, les deux naïades se dressent à mi corps. Elles se reposent et regardent par-dessus nos têtes ; l'eau ruisselle et brille sur leurs épaules blanches et leurs seins fleuris à peine ; elles ont l'air de sourire : un frisson les secoue, leur peau devient rose, elles se prennent la main et s'en vont vers les aunes sans repasser devant nous et sans rentrer dans l'eau. Quand elles ont disparu, nous regardons encore ; [...] « Elles nous ont vus et elles savaient que nous les verrions, cela est sûr ; mais elles comptent que nous aurons l'air d'avoir dormi. Faisons ainsi ; donnons-leur cette preuve délicieuse de notre discrétion. Si nous parlons, elles vont nous haïr ou mentir si sottement que nous serons décontenancés. » (67) Une semaine plus tard, le même jeu se poursuivra dans un chemin d'ajoncs, avec ce regret de ne pouvoir obéir à « la loi éternelle du désir » : Il y a de l'herbe sous les hautes voûtes du viaduc. Annette se jette follement au cou de sa sœur étonnée et les deux jeunes filles tombent enlacées ; j'entends des baisers. Ah ! que c'est bête et triste d'être un homme abruti par la civilisation biblique ! Leur hystérie me désire, et moi aussi j'obéis un peu au fil qui me tire vers ces jambes frémissantes. Pourquoi n'avons-nous pas le droit d'être des dieux qui joueraient à se donner des sensations au fond d'un val, à l'abri des grandes maçonneries préhistoriques ? [...] Où ai-je lu que des femelles simulent un combat d'amour pour exciter le mâle indifférent ? [...] Je les suis de l'œil, berger soucieux, en mâchant une tige amère de centaurée. [...] Oh ! avoir l'immoralité de la nature, sa cruauté et sa beauté ! N'être pas une chose d'intelligence ; sentir des instincts et violenter le monde plutôt que de ne pas les satisfaire ! (68) On ne peut clore le chapitre, sans souligner que sur cette carte érotique de la Manche, Coutances est singulièrement absente, jamais nommée sinon « la petite ville » dans les œuvres de fiction, ce qui prouve au passage que les Lettres à Sixtine ne sont pas fiction, ou pure fiction. Et l'érotisme est d'ailleurs lui aussi singulièrement absent de la Petite Ville, fors la mention du menneken-piss (69), à peine plus décent que celui de Bruxelles. Signalons quand même que le jardin des plantes semble être le lieu d'une « drague » façon 1900, dans « Noir » (70). Réelle ou phantasmatique ? Peu importe. Le comportement est gourmontien, si l'on en croit Rachilde qui dans « Remy de Gourmont, le libertin mystique » appelle Remy de Gourmont, qui l'avait abordée pour « [lui] faire la cour », « mon suiveur du jardin du Luxembourg » (71). * *** Etre un grand Normand, c'est aussi s'intéresser à la langue de sa terre natale. Normand ou patois normand ? je laisserai la question de côté. Remy de Gourmont a été un grand linguiste, et quand l'occasion se présente il puise ses remarques dans son expérience normande. Dissertant sur le problème du e muet en poésie dans « La nouvelle poésie française », l'un des essais composant le Problème du style, il écrit : « La prononciation de Paris identifie absolument pensé et pensée ; des dialectes, et le normand d'abord, appuient un peu plus sur le féminin que sur le masculin. » (72) Je puis confirmer cette action allongeante du e, puisque dans ma propre prononciation l'opposition perdure. Dans tel tableau de la Petite ville, « le marché », c'est à la prononciation de « chez nous » qu'il s'intéresse : les exclamations patoises s'entrecroisent par-dessus la tête des acheteurs. Le dialecte bas-normand se parle là selon cinq ou six nuances différentes. L'expression chez nous, par exemple, s'y prononce : cé nous, ci nous (73), ceux nous, cheuz nous (74) , çu nous, et peut-être encore d'autre façon. dans le Songe d'une femme, c'est un personnage qui fait une remarque sur le patois de Créances : Elle se faisait expliquer l'heure des marées par un pêcheur de varech que je connais, le vieux Guichard : comme elle ne comprenait pas, car le patois de Créances est une langue difficile, je fus interprète (75). Malheureusement, cette conversation n'est pas reproduite dans le roman. Sinon, bien entendu, quand Gourmont recourt au style direct pour rapporter les propos de ses personnages paysans, sans les faire parler patois, il leur met des mots de patois dans la bouche. En effet, comme Maupassant, comme Barbey d'Aurevilly, Gourmont ne peut pas restituer tel quel le parler normand, qu'il faudrait la plupart du temps traduire pour le lecteur, car malgré ce qu'il dit (76), la différence ne tient pas simplement à la prononciation, la syntaxe et le vocabulaire ont plus d'importance qu'il ne leur en accorde. Gourmont, comme tous les autres écrivains normands qui ont introduit des mots normands dans leur œuvre et dans la bouche de personnages fabrique un mixte de langue populaire et de langue familière, persillé de mots normands. C'est pour cette raison que Charles Dantzig me semble de considération bien hâtive, quand il emploie le terme de « charabia », à propos de Merlette : Il y a des descriptions de la Normandie et un bon portrait de la tante de cette Merlette, méchante femme qui parle en charabia (77). Et Charles Dantzig de citer les paroles suivantes : Alors l'homme à la petite m'a dit : Va quéri' madame. Et je li ai dit : J'y vas. A ce compte-là, les paysans de Molière (78), de Barbey d'Aurevilly (79), de Maupassant (80), et alii, parlent aussi charabia. Si charabia il y a, il est peut-être dans l'emploi du verbe quérir, qui fait un peu trop patois littéraire. J'entends par là que c'est le type de mot que qui veut faire couleur champêtre mettra dans la bouche de son personnage, qu'il soit beauceron, berrichon, provençal ou normand, avec cet avantage que le sens en est aisément saisi, puisque quérir, lisible comme en palimpseste derrière quéri', appartient à la langue littéraire. Le verbe trachi ( « Va trachi madame ») eût été, me semble-t-il, plus sauvagement normand (81). Cela dit, pour synonymes qu'ils soient, quérir et tracher ne sont pas intercheangeables. Si tracher, c'est aller chercher en un lieu indéterminé ; quérir, aller chercher en un lieu connu, Gourmont a le dernier mot (82). Il y a la langue des personnages, il y a aussi celle du narrateur. Un bon Normand ne se révèle-t-il pas aux normannismes qu'il emploie plus ou moins consciemment. Normannismes, c'est-à-dire mots d'origine normande, mais perçus comme français et constituant ce qu'on appelle le français régional (83). Dans l'Epilogue intitulé « La visite de Notre Petit Père », deux mots retiendront notre attention charrière et pailleule ; celui-ci guillemeté et défini, celui-là non. Or tous deux relèvent du français régional : D'ici, sous les arbres, hêtres, ormes et chênes, avec au loin, à l'horizon, le clair de lune de la mer argentée, dans ce calme que trouent seulement le cri des coqs qui se battent, le meuglement d'une vache, et le bruit léger du vent à travers le feuillage civilisé des acacias ; d'ici, le long du chemin vert qui mène au marais tout à coup nu, gris de la tangue, vert des cristes et des paturins nains, puis de la charrière indiquée dans le sable et qui, après la rude montée de la dune, vous jette sur les galets, le vent à la figure et le soleil d'occident dans les yeux ; d'ici, dans l'eau basse à la suite des pêcheurs de congres et des faucheurs de « pailleule », ce varech pâle qui forme les prairies de la mer, pâturages des chevaux marin [...] la visite de notre Petit Père le Tsar n'offre pas un très grand intérêt. (84) Etant admis qu'il n'y pas de coquille qui aurait escamoté les guillemets de charrière, comment expliquer cette différence de traitement ? Première hypothèse : Gourmont ignore que c'est un mot normand. Il est vrai qu'avec son [], ce mot sonne plus français que normand ; deuxième hypothèse, que je retiens plus volontiers : Gourmont n'ignore pas que ce mot sent son Normand d'une lieue, mais en raison de sa transparence et de son allure française l' « impose » à son lecteur, car il n'y a pas de mot français équivalent, si ce n'est le périphrastique « chemin creux ». Un autre exemple est fourni dans Merlette, par le mot jannière (85) ou dans Sixtine, par le mot mielles (86), qui risquent de poser plus de problèmes que charrière au lecteur non prévenu. Il faut vraiment savoir qu'une jannière est un « lieu où poussent des ajoncs » (l'ajonc lui-même est appelé bouais-jan) et que les mielles sont des terrains sableux. Révélateur encore des racines normandes de Gourmont est ce qu'il appelle son « intelligence concrète » : J'ai le bonheur d'avoir une intelligence concrète Quand on me parle d'un impôt de dix pour cent, je ne comprends que si j'en ai pu faire l'application sur le vif (87). L'une des manifestations de cette intelligence concrète est la profusion des images, métaphores ou comparaisons dans son discours. Au point que, parfois, certains esprits chagrins pourraient parler de cacographie. Ainsi dans tel passage du Problème du style (88) où il évoque « l'influence des littératures étrangères sur notre littérature », Remy de Gourmont enchaîne les images : « nouveau ferment », « bouillonnements successifs », « « femmes pareillement [...] rajeunies par un nouvel amour », « torrent », « jeunes fleurs ». Puis suivent deux métaphores filées l'une médicale, l'autre champêtre : L'esprit national n'est pas plus contrarié par ces apports que le sang d'un homme n'est vicié par une nourriture saine ; il suffit que la nourriture soit saine. Si elle est mauvaise, l'organisme qui souffre fait un effort et s'en débarrasse. Nous avons failli, il n'y a pas longtemps, être empoisonnés par le lichen scandinave ; il n'y paraît plus. Les particules alimentaires que contenait Ibsen ont été absorbées non sans profit ; mais Björnsen a été vomi , qui nous faisait mal à l'estomac. Une maladie n'est pas toujours inutile, ni une débauche ; l'influence dynamique d'une mauvaise littérature étrangère vaut encore mieux que l'atonie et que l'ennui où s'endort une pensée solitaire. Il faut agir, n'importe en quel sens ; or, et c'est le principe même de la loi d'inertie, il n'y a pas de mouvement sans cause. Une force n'agit pas sur soi-même, mais sur d'autres forces. La rivière coule en vain, si les aubes d'une roue ne surgissent en travers de son courant. Mais quand on entend le tic-tac du moulin, la rivière se devine ; chaque fois que vous voyez un mouvement dans une littérature, cherchez en dehors de cette littérature la force qui l'anime. Ce n'est pas le lieu d'analyser le style de Gourmont, que j'appellerais dans ce passage « style jusant ». Les idées métaphorisées se succèdent comme les vagues, une idée-vague recouvre l'espace parcouru par la première pour aller plus loin. C'est l'impression que me donnent cette succession d'images et ce dépassement de l'une par l'autre qui fait que Gourmont évite la cacographie. Et ce qui fait la force et le charme créateur de persuasion de ce style, c'est qu'on ne sent ni le cliché ni le lieu commun, à cause de la touche personnelle, à cause de la sincérité de l'image : « quand on entend le tic-tac du moulin, la rivière se devine », ce tic-tac, Gourmont l'a entendu, c'est le tic-tac du moulin de Merlette, du moulin de « Jaune », le premier récit du recueil intitulé Couleurs : Elle demeurait là. Il y avait des maisons, le long de la rivière et à mi-côte, bordant la route qui gravissait la colline : il y avait un moulin, une auberge, une saboterie et deux ou trois petites fermes, avec un hangar où dormait une charrette. On entendait un hennissement, le juron d'un roulier, le chant d'un coq, le bruissement de l'eau sous les roues du moulin et son murmure sous le pont de bois (89). Notre moulin réapparaît dans le Problème du style : Un homme supérieur se reconnaît à ceci qu'il crée son milieu, loin de le subir ; mais il le crée, cela est inévitable, avec les matériaux mêmes qui composent ce milieu ; le cerveau est un moulin qui a besoin de blé pour donner de la farine. La finesse de la fleur dépend des meules et du blutoir, mais non sa teneur en éléments physiologiques (90). L'image du moulin n'est que l'une des nombreuses « images champêtres » ou maritimes qui se rencontrent sous la plume de Gourmont et imprègnent son œuvre d'un parfum normand. Ce qui n'a pas laissé de me surprendre dans un premier temps, car cela ne correspondait pas à l'idée que j'avais de Gourmont, celle d'un pur esprit, d'une machine pensante. Il est vrai que le premier ouvrage que j'ai lu de lui était Sixtine, roman de la vie cérébrale... Certes la nature apparaît dès la première phrase, mais il faut reconnaître que le style, qui n'a rien de naturel, car délicieusement symboliste, fait un peu oublier cette nature : Sous les sombres sapins sexagénaires dont les branches s'alourdissaient vers les pelouses jaunies, côte à côte ils allaient. J'avoue même que la rubrique « herbier » du site Internet du Cercle des Amateurs de Remy de Gourmont du lycée Lebrun a été conçue au départ pour étoffer. Si aujourd'hui la page d'index recensait tous les noms de plantes qui se rencontrent sous la plume de Gourmont, cette partie serait probablement la plus riche. Finalement, au fil d'autres lectures, j'ai été frappé par la récurrence chez lui de la nature, thématiquement et stylistiquement. Et grande découverte ! son registre métaphorique m'apparut comme étant le plus souvent campagnard. Découverte qui fit long feu ; Gourmont l'avait faite avant moi et exprimée dans une des Lettres à l'Amazone : Et maintenant je ne puis supporter l'idée de vous être indifférent, la pensée de ne plus être pensé par vous. Une maison où vous habitez s'est dressée sur le chemin de l'oubli qu'elle rend infranchissable et j'en suis là. Je m'y plais. Il y a un jardin autour de la maison et dans le jardin une source d'où part un ruisseau qui s'écoule sous les arbres. Ce ru, c'est votre vie murmurante, et moi, je suis un des arbres qui la regardent et en respirent la fraîcheur. Mais le genre est trop facile pour que je continue. C'est trop d'avoir cédé à mon amour des images champêtres et d'avoir cru pouvoir exprimer par elles quelque chose de sensé. Recul critique, mais sept lignes plus loin : C'est avec les éléments réels de l'existence de celle même qui nous a été donnée, qu'il faut jouer. Ce qu'on prend hors de soi-même, hors de sa véracité, n'est bon à rien. Et encore une fois, c'est trop facile (91). Même distance critique vis-à-vis de soi-même, mais l'amour des images naturelles appartient à la « véracité » de Gourmont : dans Sixtine, où on lit peu après que Hubert d'Entragues vient affirmer que « ce qui n'est pas intellectuel nous est étranger » : Comte n'a pas atteint, de ses lourdes pierres, les âmes qu'il voulait écraser, - pas plus qu'un enfant qui lance les petits cailloux de la grève vers l'inaccessible vol des mouettes (92). Et le chapitre se clôt ainsi : mon mépris d'un réalisme dérisoire, d'un illusoire vérisme, n'implique dans l'art ni la paresse, ni la lâcheté, ni l'à peu près : l'idéalisme que je professe n'a rien de commun, non plus, avec les vagues intuitions de tels filateurs de ruban psychologique, c'est un idéalisme documenté, solidement établi, comme le porche fleurancé d'une cathédrale, dans les fondations de l'exactitude... (93) dans l'article « Le Symbolisme », paru dans la Revue blanche du 25 juin 1892 (94) et surtruffé d'images naturelles : L'un des éléments de l'Art est le Nouveau, [...] sans lui [...] l'Art s'écroule et se liquéfie dans une gélatine de méduse que le jusant délaissa sur le sable.[...] Et les tuteurs, les règles, les lois, il faut les couper et les hacher et qu'à la place de ces chênes pourris, piqués de trous de vermine, l'hierre qui s'accrochait aux troncs, s'accroupisse en une ridicule désolation. On objectera que ces images pélagiques et champêtres ne sont pas spécifiquement normandes, que des mouettes, des méduses, des moulins, de l'hierre ou du lierre (95)..., il y en a ailleurs, bref, que la nature ne se rencontre pas qu'en Normandie. On en conviendra encore que le paysage de havre, cher à Gourmont, ne se rencontre guère que dans la Manche , mais comme le dit Marcel Coulon, qui lui aussi a été sensible à l'importance des images naturelles chez Gourmont (96) : Et si ce grand rongeur de livres n'est point livresque, c'est parce qu'Il s'est toujours mis en contact avec la grand air. [...] je pourrais montrer combien sa littérature imaginative est imprégnée de notions positives directement prises, pour ce qui touche à la botanique, à la zoologie, directement prises dans les champs et dans les bois... Le grand livre de la Nature, chez Gourmont, triomphait de tous les livres quand il s'agissait de décrire et de produire des images. Or, ce grand livre de la Nature, ville et campagne, c'est dans l'édition normande qu'Il l'a feuilleté. Rien à ajouter à cette remarque, si ce n'est qu'elle ne vaut pas seulement pour la « littérature imaginative », mais pour l'ensemble de l'œuvre de Gourmont, ou presque dont le style n'est pas « forcé » : Il est toujours possible d'éteindre son style et le premier professeur venu fera du Sarcey avec du Gautier ; l'inverse était impossible avant l'ingénieuse invention des dictionnaires analogiques. C'est appliqué au style, ce que le forçage est aux légumes et aux fleurs. Venus hors de saison et à l'ombre, ils n'ont ni saveur ni couleur ; on ne les reconnaît qu'à la forme ; c'est de l'eau congelée en figure d'asperges ou de lilas (97). et mérite toujours le mérite agricole pour les ouvrages auxquels il fait allusion : J'ai longtemps attendu autrefois qu'on m'offrît le mérite agricole en faveur des titres de quelques-uns de mes livres où il est beaucoup question d'arbres, de fleurs, de culture et de l'espèce chevaline. Qu'il eût été amusant et sans doute facile, de tromper quelque ministre bénin ! Mais depuis que j'ai vu le ruban afférent audit mérite, je le récuse : on a trop l'air d'avoir arraché une plume au cou d'un ara. Oh ! ce vert poireau barré de rouge ! Pauvres agriculteurs ! (98) mais également pour ses sept Promenades littéraires et ses trois Promenades philosophiques, pour avoir été l'inventeur de la métaphore du « paysage intellectuel ». Que dire de plus, sinon que Gourmont peut être considéré à juste titre comme un homme conséquent. Son ami Paul Léautaud eût protesté en disant : « Conséquent, conséquent, ce n'est pas français, conséquent... » (99). Oui, Monsieur Léautaud, conséquent n'est pas français, conséquent est un mot normand : Remy de Gourmont est « eun houme conséqueint d'par chin » (100) et un grand homme de la littérature française. NOTES (1) « Poètes normands », Promenades littéraires, Mercure de France, 1904. (2) Gourmont, il faut le reconnaître, se borne à affirmer la toute puissance de la physiologie, de la race et du sol, sans entrer dans le détail de cette mystérieuse alchimie : a) « Il peut arriver, mais cela est très rare, que la mémoire visuelle et la mémoire émotive règnent équilibrées dans le même cerveau. Le résultat donnera, selon la physiologie particulière de cet homme, selon sa race, selon le sol qui l'a nourri, un Chateaubriand, un Flaubert » (Le Problème du style, Kieffer, 1925, p. 32). b) « Rien n'est plus matériel, plus déterminé par l'organisme que la pensée, cette chose impondérable. Elle est comme le muscle, comme l'aubier, comme le sang et la sève, un produit du sol » (« La littérature et le nationalisme », Epilogues, 3e série, Mercure de France p. 50). e) « Une race, c'est un peuple qui s'est établi dans une région et en a subi l'influence. Le sol qui crée les races animales, crée aussi les races humaines, et s'il y a importation de sang étranger chez une race déjà fixée, cette race l'absorbe et se l'assimile sans rien perdre du caractère qu'elle doit à la terre qui la nourrit. D'un seul couple ont pu naître sans culture spéciale le cheval breton et le cheval percheron, aujourd'hui plus différents qu'un Patagon et un Esquimau. Le sol semble être, en même temps que la condition, la limite de l'évolution des races : la plaine de Caen produira toujours un Normand, dans un temps donné, quel que soit le type humain dont on lui confie le soin et la transformation. [...] Les seuls noms qui conviennent aux peuples sont donc des noms géographiques, le nom même de la terre d'où ils tirent leur sang, leur figuration, leur couleur et la forme de leur intelligence » ( »Les races latines », Epilogues, Mercure de France, 1903. p. 255-256). Voir aussi : « Carte intellectuelle de la France », Epilogues, 3e série, op. cit. (3) Rappelons que deux poèmes de Simone ont été retenus dans cette anthologie. (4) Lire à ce sujet, Fernand Fleuret ou Jean de la Varende : a) Tout est normand en lui [Gourmont], depuis ses origines, puisqu'il descendait de Cormon, le roi scandinave, jusqu'à son art. Il avait épuré et simplifié son style comme son autre ancêtre Malherbe, et pour mieux nous convaincre, ce qui est encore très normand ; mais, au temps de ses premiers livres, on retrouvait en lui l'amour des mots rares, des parures et des bijoux somptueux ou singuliers, de l'orfèvrerie, des broderies éclatantes, de la basse-latinité et de l'imagerie de couleurs vives. Ainsi Flaubert et Barbey d'Aurevilly, qu'il aimait beaucoup. Ainsi Féret, qu'il aimait aussi et qui l'amusait. Ainsi Beuve, qui écrit en patois pour la sonorité des mots, qu'il ne choisit pas au hasard. Oserai-je parler de Jean Lorrain, qui portait des bagues à tous les doigts, et qui, dans son ignorance, se croyait byzantin ? Cet amour de l'éclat et de la parure est un héritage des Vikings (Fernand Fleuret, « Coutances et Remy de Gourmont », De Gilles de Rais à Guillaume Apollinaire, Mercure de France, 1933, pp. 208-209). b) Ces êtres si différents ont cependant un point commun, leur style, leur style ardent, coloré, solide, et cela est remarquable chez tous les écrivains normands. Depuis Corneille et Saint-Amant, jusqu'à Gourmont, Jean Lorrain, Mirbeau, en passant par Barbey, Flaubert et Maupassant, nous trouvons toujours cette manière impérieuse de s'exprimer, avec ce souci de contrastes et de brillant même quand ce brillant aura la froideur du marbre, il en gardera les colorations. [...] Peut-être aurait-on le droit d'établir des concordances plastiques, entre ce style littéraire normand et le style architectural de la province, pour qui rien n'est assez scintillant. Les églises de la province sont le témoignage de ce goût grandiose ; les manoirs, de sa recherche pittoresque : les damiers de silex et de marne s'opposent, les briques rouges et les grès argentés. Les tuiles de couleur, et même les briques de couleur ; le château de Livet est un échiquier vert et blanc. Certaines façades, non contentes d'user des galendages, ces bois apparents peints de couleur tranchante, les garnissent de tuilettes en feuille de fougères, truffées de cabochons versicolores. Il semble que les constructeurs soient, hantés de ce besoin de tapage, de coruscance... Ont-ils voulu lutter avec la nature ambiante ? Ont-ils trouvé que toute muraille devenait pauvre qui ne se couvrait de vermeil, d'émeraude ou de chair, au centre de ces espaces luxuriants et fleuris ? Cela comporterait une certaine logique chez le constructeur. Le style architectural serait en liaison directe avec la richesse du sol qui fait aussi la richesse du bâtisseur. Dès qu'on aborde l'Ouche, la bâtisse se calme, prend ses lignes au lieu de couleurs. Tout y est plus pauvre, terre et gens : un pétillement coloré se noierait dans ces grands espaces vides. Alors, ne pouvons-nous admettre que la page vierge subisse de la part de l'écrivain ce que la muraille nue eût inspiré au constructeur ? On y voudrait une animation, un scintillement ? Une densité même, comme du lopin de terre dont le paysan veut faire un jardin ? Tous les littérateurs normands ont été des bâtisseurs brillants, des mosaïstes et des joailliers du terme ; des abondants. La formation d'un idéal artistique est faite d'un besoin profond qui s'interroge ; auquel doit répondre un contentement chaleureux ; tout l'être s'y fait sentir. Le style fleuri s'appliquerait indistinctement aux chapelles, aux manoirs, aux livres (Jean de La Varende, Grands Normands. Etudes sentimentales. Barbey d'Aurevilly, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, 2e édition, revue et augmentée, Henri Defontaine, Rouen, 1939, pp. 252-253). (5) Jules de Gaultier, « Rémy de Gourmont et la mélancolie normande », Imprimerie gourmontienne, n° 1, novembre-décembre 1920, janvier 1921. (6) Jean de La Varende, op. cit., p. 252. (7) Remy de Gourmont, Le Problème du style, Kieffer, 1925, p. 67. (8) Jean de La Varende, op. cit., p. 119. (10) « Les Ennemis de Victor Hugo », Promenades littéraires, 5e série, Mercure de France, 1913, p. 140. (11) « M. Zola et le P. Bourdaloue », in « Nouvelle suite d'épilogues (1895-1904), Promenades littéraires, 7e série, Mercure de France, 1927, p. 182-183. (12) Miscellanées, E.N.F., 1946. (13) L'Ensorcelée, Pocket, 1999, p. 91. (14) Barbey d'Aurevilly, Le XIX° Siècle, tome premier, Mercure de France, 1964, p. 52. (15) Lucien Corpechot, Souvenirs d'un journaliste, Plon, 1936, p. 105. (16) Promenades philosophiques, Mercure de France, 1905, p. 140. (17) Epilogues - Réflexions sur la vie - 1905-1912, vol. complémentaire, Mercure de France, 1913, p. 83. (18) Ibid., p. 102. (19) Ibid. p. 113. (20) Ibid., p. 123. (21) Ibid., p. 164. (22) « Poètes normands », op. cit. (23) « L'horrible manie de la certitude », Epilogues - Réflexions sur la vie - 1899-1901, 2e série, Mercure de France, 1904., p. 82. (24) La Petite Ville, suivi de Paysages, Mercure de France, 1913. (25) Lettres à Sixtine, Mercure de France, 1921. (26) Merlette, Plon, 1886, pp. 241-259. (27) Sixtine, Albert Savine, 1890, p. 269. (28) « Sur quelques vieilles pierres trop connues », Epilogues, Mercure de France, 1903. (29) La Dépêche, Toulouse, 23 janvier 1911 (article reproduit par van Bever dans La Normandie, « La France pittoresque et artistique », Vald. Rasmussen, 1929). (30) Le Songe d'une femme, Mercure de France, 1899 ; p. 105 de l'édition Ubacs, 1988. (31) « Plages », Nouveaux Dialogues des Amateurs sur les choses du temps, Mercure de France, 1910, pp. 147, 148, 152. (32) « M. Remy de Gourmont nous apprend qu'il est allé à Croisset voir passer les bateaux. Il songeait alors que Flaubert n'a pas fait sentir dans ses livres la poésie de son admirable pays natal » (R. de Bury, pseudonyme de R. G., Mercure de France, n°249, 1er novembre 1907, p. 152). (33) Mercure de France, 1907. (34) op. cit., p. 216. (35) op. cit., p. 105. (36) op. cit., p. 61. (37) op. cit., p. 68. (38) Voir note 2, a). (39) J'allai avec lui au Gil-Blas. Nous voulions offrir à Guérin, le Guérin-Ginisty de la Fange (comme on se juge !) un roman que je venais de finir. Villiers recommande le manuscrit du ton le plus équivoque, assurant que c'était mondain, sensuel, pervers, plein de soupers, de fêtes et de courtisanes, ce qui était bien loin de la vérité. (40) « Souvenirs », Imprimerie gourmontienne, n° 5, 1922, p. 35 & Souvenirs sur Remy, Les Amis d'Edouard, n°70, 1924, pp. 5-6. (41) op. cit., p. 159-161. (42) op. cit., p. 131. (43) op. cit., p. 137. (44) Journal intime et inédit de feu Remy de Gourmont, recueilli par son frère, François Bernouard, 1923. (45) Ibid. (46) op. cit., p. 33. (47) op. cit., p. 7. (48) « Le verger », Simone, poème champêtre, Mercure de France, 1901. (49) op. cit., p. 140. (50) « La Neige », in « Théâtre muet », Le Pèlerin du silence, Mercure de France, 1896, p. 245-249. (51) op. cit., p. 25. (52) « Paysages », Nouveaux Dialogues des Amateurs sur les choses du temps, op. cit. (53) « Rémy de Gourmont et la mélancolie normande », op. cit. Cet épisode est aussi évoqué par Jules de Gaultier dans sa préface à Esthétique de la langue française, L'Intelligence, 1926, pp. 29-30. (54) op. cit., p. 52. (55) Ainsi qu'en témoignent : « Les routes de France », « Le plaisir de l'eau », « La Figure des paysages », in « Idées et paysages », Promenades philosophiques, op. cit. ; « La poésie de la nature », « La beauté de la mer », in Promenades littéraires, Mercure de France, 1906 ; « Utilité des paysages », « La Montagne », « Les rivières de France » in Promenades philosophiques, 2e série, Mercure de France, 1908 ; « Paysages », Nouveaux Dialogues des Amateurs sur les choses du temps, op. cit. ; »Paysages spirituels », Divertissements, Crès, 1912 ; La Petite Ville, suivi de Paysages, op. cit. ; « La nature », Lettres à l'Amazone, Crès, 1914, p. 235 ; « Un jardin », « Paysages », in Petits crayons, Crès, 1921 ; etc. (56) La Petite Ville, suivi de Paysages, op. cit. (57) « La Figure des paysages », op. cit. (58) Madame Bovary, mœurs de province, « Textes et contextes », Magnard, 1990, p. 372. (59) La Petite Ville, suivi de Paysages, op. cit. (60) Voir infra, Lettres à l'Amazone. (61) « Insinuations », Mercure de France, n° 409, 1er juillet 1914, p. 126. (62) Op. cit., p. 115. (63) Mercure de France, 1894 ; p. 27 de l'édition Contre-Moule, 1989. (64) Couleurs, Mercure de France, 1908, p. 86. (65) Ibid., pp. 18-19. (66) Op. cit., p. 37. (67) Ibid., p. 39. (68) Ibid., pp. 58-59. (69) « Le colimaçon », op. cit., p. 26. (70) Couleurs, op. cit. (71) Portraits d'hommes, Mercure de France, 1930, p. 195. (72) Op. cit., p. 190. (73) « Un autre patoisant, Ch. Leboulanger, recueille les chansons en patois de Coutances sous le titre de Siz nous (Chez nous). « (Assises scientifiques, littéraires et artistiques, Compte rendu de la VIe session tenue à Rouen les 23-24-25 juillet 1923, Albert Lainé, Rouen, 1924, p. 40) (74) a) « J'pourrais-ti r'tourner cheuz nous ? » (Maupassant, « Tribunaux rustiques », Boule de suif et autres contes normands, Classiques Garnier, 1971, p. 455). b) « I' venait, il entrait cheuz nous » (Merlette, op. cit., p. 168) c) « Va-t'en tcheu nous trachi les brocs ! » (Louis Beuve, « La cainchoun du bouon beire », Œuvres choisies, Jacqueline, Saint-Lô, 1950. d) « Ch'est des gens de tcheu nous que j'vous acondis » (P. Guéroult, Vûles Gens et Vûx Métyis, Cherbourg, 1951) (75) Op. cit., p. 128. (76) Quant au patois, deux vers [de Louis Beuve] suffiront pour montrer qu'il ne se différencie guère du français que par la prononciation : L'Boun-Guieu t'a byin minse à ta pièche, Cependant, il a ses mots particuliers, comme vyipaer, viper, pour dire le sifflement ou plutôt le fouettement du vent, et qui se rattache à l'anglais whip. Barbey d'Aurevilly admirait beaucoup ce mot, qui en effet manque à la langue française (« Poètes normands », op. cit.). (77) Remy de Gourmont. Cher vieux daim !, « Les Infréquentables », Editions du Rocher, 1990, p. 27. (78) « je m'en vas gager qu'il la prendrait li, comme alle est, si vous la li vouillais donner » (Le Médecin malgré lui, II, 1) (79) « Du pouvai ! j'n'en avons pas contre li », L'Ensorcelée, op. cit., p. 223. (80) « J'vas quéri la Rapet, pisqu'il veut, c't'homme. T'éluge point tant qu'je r'vienne. » (« Le Diable », Boule de suif et autres contes normands, op. cit., p. 520). (81) Litt. tracer (de *tractiare ) = chercher (René Lepelley, Le Parler normand du Val de Saire (Manche), Cahier des Annales de Normandie n° 7, Musée de Normandie, Caen, 1974). « Cette mendiante [...] était une des pauvresses du bourg de S... lesquelles allaient tracher leur vie (comme elles parlaient) dans les campagnes voisines du bourg » (Barbey d'Aurevilly, Un prêtre marié, Bibliothèque de la Pléiade, 1964, ch. VIII, p. 941). (82) C'est le glossaire de Boule de suif et autres contes normands, op. cit. qui fait cette distinction. Signalons aussi, du verbe quérir, ce délicieux emploi, car subtilement littéraire et normand à la fois : « Il y avait naguère dans les fermes, en Normandie, un usage très singulier : le nouveau valet de ferme, s'il était un peu balourd, on l'envoyait, au premier jour de tempête, quérir chez un voisin « la poulie à détourner le vent ». Pour détourner le vent qui ameute sur nous les sauterelles du fonctionnarisme, on nous a dotés du baccalauréat moderne, et vous trouvez la plaisanterie mauvaise ? » (« Lettre à M. Alfred Fouillée sur le baccalauréat moderne », Epilogues, op. cit., p. 287). (83) Sur ce qu'il faut entendre par français régional, on se reportera avec fruit à la préface du Dictionnaire du français régional de Basse-Normandie de René Lepelley, Christine Bonneton Editeur, 1989. (84) « La visite de Notre Petit Père », Epilogues, deuxième série, Mercure de France, 1904. (85) Op. cit., p. 140. (86) Op. cit., p. 216. (87) Epilogues, volume complémentaire, Mercure de France, 1913, p. 128. (88) Op. cit., pp. 19-21. (89) Op. cit., pp. 15-16. (90) Op. cit. p. 66. (91) Lettres à l'Amazone, p. 191. (92) Op. cit., p. 260. (93) Op. cit., p. 261. (94) Article repris dans l'Idéalisme (1893), lui-même repris dans le Chemin de velours (1902). (95) On regrettera que l'orthographe de ce mot, conforme à l'étymologie et fleurant bon la manière symboliste du Gourmont de cette époque, n'ait pas été conservée dans les éditions en volume, qui écrivent « le lierre ». (96) L'Enseignement de Remy de Gourmont, Editions du Siècle, 1925, p. 52. (97) Le Problème du style, op. cit., p. 65. (98) « Décorations », Le Vase magique, (99) « Conséquent. Ne signifie nullement : important, mais résultat, suite, se rapportant à... « Petit Cours de langue française pour ce temps présent qu'on l'écrit si fautivement », Mercure de France, 1er novembre 1955. (100) D'après le titre du poème de Louis Beuve, « L's houmes conséqueints d'par chin », Œuvres choisies, op. cit., p. 102. 3. « Gourmont et l'idée de gloire », Colloque de Cerisy, jeudi 3 octobre 2002 (à paraître) « Les grenouilles chantent dans les roseaux du soir. On n'entend plus la douce nuit qui marche. Les grenouilles sont devenues la seule gloire et la tyrannie de la terre : l'âme des morts illustres a passé dans le ventre des grenouilles ». La gloire a hanté Gourmont. Quelles sont les différentes manifestations de cette hantise la récurrence par exemple, dans ses épilogues, de réflexions sur les érections de bustes ou de statues ? Quelle est sa conception de la gloire ? A-t-il connu, connaît-il, connaîtra-t-il la gloire ? |