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Janvier [1896]. L'année littéraire. Si renseigné que l'on se prétende sur la littérature de l'année, c'est vers la fin de novembre, ni avant, ni après, qu'on s'instruit définitivement et officiellement. A cette époque, il jaillit des lueurs ; une coupole s'embrase de gloire, et une trompette (qui a pris dorénavant la forme de M. Gaston Boissier) mugit des noms. Comment nier la trompette ? Elle est terrible, elle est impérative ; à son appel, le troupeau se rassemble pendant que les échos redisent : Borelli ! Borelli ! Ces syllabes forment le nom d'un grand poète, et unique en son genre au point que les échos n'en sont pas encore fatigués : toutes les gloires passent et s'en vont mourir, murmure, sous la paix des forêts ; Borelli sonne et rebondit de montagne en montagne. Ce vicomte, qui mériterait au moins d'être comte, sinon duc, a donc remporté, cette fois encore, le prix de poésie française. Ah ! que c'est juste ! Ah ! qu'il fait bien les mauvais vers. Borelli tu et pu, il s'agit d'alimenter les gloires moindres, les gloires de vingt à cinquante louis et c'est alors que commence l'instructif défilé. Voici les chefs-d'œuvre de l'année : voici Sœur Jane, voici Zozo, voici Toit de Chaume, par M. du Campfranc, et les Fille du Pope, par Mme Poranowska. Retenez ces noms : Jean de la Brète, Jean Breton, Jean de la Bretonnière... Mais c'est trop se moquer de ces bonnes demoiselles qui brodent, sous un pseudonyme, des romans pour l'Académie, comme d'autres bonnes demoiselles, en secret, brodent des bandes de tulles pour le Bon Marché. Ce n'est pas leur faute à qui, la faute ? s'il y a aujourd'hui un tel désaccord entre l'art et les mœurs, que ce qui est beau est rarement moral, que ce qui est moral est rarement beau. pp. 21-22, 7e éd., 1921. 7 pp. 22-23. 8 pp. 23-25. Le Dieu des Belges. Saint Denis l'Aréopagite (ou plutôt le théologien merveilleux qui écrivit sous ce nom) savait ce que Dieu n'est pas : Dieu n'est ni âme, ni intelligence, ni parole, ni substance, ni perpétuité, ni temps, ni vie, ni science, ni vérité, ni non-être, ni être. C'est déjà, et en un langage inégalé depuis, la théorie de l'inconnaissable. Mais un tel aveu satisfait mal l'ardente curiosité des publicistes belges, et l'un deux, qui opère à Louvain, vient de nous ouvrir sur la psychologie divine un aperçu inédit. Cela pourrait s'appeler « Dieu et la musique ». Dieu aime-t-il la musique ? Quelle musique préfère-t-il ? Dieu veut-il qu'on lui joue toujours le même air ? Est-il partisan de la musique classique, de la musique moderne, de la musique de l'avenir ? Que pense-t-il du plain-chant et de la mélodie grégorienne ? Enfin quels sont ses maîtres favoris ? En moins d'une demi-page le publiciste belge répond à toutes ces questions, mais il le fait d'une façon indirecte, et ironique, ayant l'air de jeter aux passants la poignée de vérités d'un homme trop riche. Voici : Dieu aime la mélodie grégorienne, mais avec modération. Il a soin de varier le programme quotidien des concerts célestes, dont le fond reste le plain-chant liturgique, par des auditions de Bach, Mozart, Haendel, Haydn, « et même de Gounod ». Dieu ignore Wagner, mais il aime la variété. « Si les concerts des anges dans le ciel en étaient réduits à la psalmodie et à la doxologie liturgiques, croit-on que l'oreille de Dieu et des saints en serait éternellement ravie ? » C'est net. Evidemment M. Ferdinand Loise a reçu des confidences. Qu'il soit remercié. L'opinion de Dieu est toujours bonne à connaître. On se fait de l'Infini l'idée qu'on peut ; celle qu'en a Monsieur Loise n'est pas méchante. Le voyez-vous, ce bon Vieillard, majestueusement assis dans sa loge de face, au-dessus d'un parterre de saints ? Les derniers hosannahs viennent de s'éteindre, les anges de l'orchestre éprouvent d'un coup d'ongle les cordes de leurs violes, un bâton se lève, la tempête éclate. A l'entr'acte on distribue de la rosée indulgenciée, pendant que Dieu se fait lire dans la Revue Générale Belge, l'entrefilet qui lui est consacré. Il approuve et dit : « Si je n'étais le Dieu de tous les hommes, je voudrais être le Dieu des Belges. » pp. 25-26. 10 pp. 27-29. Mars [1896]. 11 pp. 30-34. Lettre à M. d'Annunzio. pp. 34-39. Avril [1896]. Les Césars fainéants. Je me réservais l'agrément d'une petite note sous ce titre, mais on m'a devancé, tant la comparaison s'impose entre les tristes Chilpérics que l'on traînait en des chars à bœufs, et les lamentables Faures, que, riches d'avoir vendu les peaux du vieil attelage démodé, on promène en des sleeping-cars le long des populations indifférentes. En pendant aux soudards stipendiés par les Maire du Palais on noterait toute la Sûreté, mobilisée et qui hurle pendant que le paysan, songeant à l'impôt, baisse la tête, et pousse dans la terre lourde sa pensive charrue. Le Style. L'Annuaire de la Presse signale environ 10.000 journaux de la langue française : à quatre rédacteurs par journal, en moyenne, cela fait, je crois, 40.000 écrivains qui devraient avoir chacun un genre de talent différent, visible comme une nuance entre des nuances, tout au moins, et sinon comme une couleur entre les couleurs. Or, je lis (hélas ! je lis tout !) des lignes où voici : « Succès de vente... Concert d'éloges... Des considérants tout à fait étrangers à la littérature... Le cœur humain... orgueil prodigieux... égoïsme étroit... pas un atome de vie et d'humanité... fort tirage... forcer les ressorts de la langue... s'engloutir dans l'oubli... ouvrir une période de décadence... la réaction est inévitable... Notre pays est encore vivant... Retour vers le bon sens, le naturel et la simplicité... » C'est en ces termes qu'un malheureux « critique littéraire » essaie de bafouer le style. En passant, il recommande Paul et Virginie, parce que c'est émouvant, mais il est constant que M. Dennery détient encore de plus énergiques oignons. Les Styles. M. Sarcey écrivit naguère : « Comment, il y a un style d'oraison funèbre, de discours académique, d'histoire, de conte libertin, et il n'y aurait pas un style de théâtre ? » Quel ingénu ! Mais s'il y eut un style d'oraison funèbre, c'est parce que Bossuet ayant fait de très belles oraisons, elles furent insatiablement imitées. Dites, vénérable critique, qu'il y eut (car le genre est bien mort) un style d'imitation d'oraison funèbre. Un autre Bossuet aurait oraisonné tout différemment, puisqu'il aurait eu un génie différent. Le même raisonnement est bon pour le reste des exemples et au-delà : le style d'un genre, c'est l'imitation de ce qui a eu du succès en ce genre. A cette heure, le dernier ton de la poésie intime ayant été donné par Verlaine, tous les mauvais poètes font du Verlaine, comme ils firent du Musset, du Lamartine. D'ailleurs la vieille plaisanterie des genres littérature est vraiment trop vieille et les catalogues sont déconcertés. Ainsi, hier, les Histoires Naturelles de Jules Renard exaspèraient un bibliothécaire : « Quel livre absurde ! Mais c'est inclassable ! » « A tout hasard, dis-je, mettez-le donc au chapitre des chefs-d'œuvre. » Conscience Administrative. Rue de Grenelle, une pierre tomba ; une vieille femme fut endommagée ; cette vieille femme était le bœuf d'une petite voiture à bras (la charrue avant les bœufs) ; alors on posta deux sergots à l'endroit du désastre, l'un veillant sur l'amont, l'autre sur l'aval, et ils avaient comme consigne de laisser passer toutes bêtes et toutes gens, tous fardeaux et tous attelages, mais de barrer la route funeste aux petites voitures à bras ! Pour bien s'amuser, remonter le long de ce raisonnement administratif : il est beau comme une page de la Logique de Port-Royal. Conscience littéraire. Au premier dénouement de Thermidor, Fabienne marchait au supplice et son amant était tué en voulant la défendre. « Ce dénouement parut trop noir pour la Porte Saint-Martin », et maintenant la charrette est arrêtée, et Fabienne délivrée tombe dans les bras de son bon ami. La recette avant tout. Sauvons la caisse. Faire le maximum. Le caissier se frotte les mains. Décidément, il y a un style de théâtre. La voyante. C'est, paraît-il, une « hystérique irrégulière », genre d'êtres surtout féminins récemment admis par la Science, une hystérique libre. On s'est beaucoup ri et encore des classifications de la philosophie scolastique, mais nous ? Un mot nous satisfait : Hystérie. On s'incline, on a compris. Longtemps encore les hommes s'entêteront à la puérilité des tiroirs et des damiers, croyant avoir fait « avancer la Science » s'ils classent le bœuf dans les bovidés et les Couësdon dans les hystériques. La demoiselle Couësdon a des moments d'extase pendant quoi elle parle, en brèves phrases assonancées, d'une littérature au-delà du médiocre et moindre que le génie écrit sur la spirale des mirlitons. Cette jeune fille a néanmoins sa petite personnalité, et sa candeur à prédire est assez touchante. Les prophètes qui pensent peu n'ont jamais pensé que dire l'avenir, ce serait nier le libre arbitre, l'âme, Dieu, toute religion, puisque le sens religieux n'est que le sens de la liberté individuelle, du salut personnel. Celui qui prévoit mon devenir me nie et en m'imposant des actes futurs, m'en impose-t-il aussi la responsabilité ? Pie IX disait des montagnardes prophéties de la Salette qu'elles étaient une montagne de stupidité ; celles de la rue de Paradis ne sont qu'une taupinière de niaiserie. Aurons-nous la basilique ? En attendant la demoiselle annonce à son papa un bon petit héritage. C'est toujours ça. pp. 50-51. L'Eté. Jules Laforgue l'ayant couvert d'injures, éloquentes, je n'insisterai pas sur l'insolence du seigneur Soleil, que d'ailleurs M. Pierre Louys, nu et fier, brave sous une ombrelle. Aphrodite est vraiment un livre d'été, un livre de plage, compagnon dans les dunes normandes ou parmi les rochers bretons, si les nymphes viennent peupler de plus qu'une hantise la solitude où voudrait ne plus lire le faune. Lire, c'est une habitude assez répandue et presque inoffensive, si l'on sait bien choisir et associer les tons. Aux eaux, on emportera les maladives pages de M. Maeterlinck, afin que des rêves métaphysiques et chastes s'évoquent seuls sous les charmilles thermales. Pour la mer, comme je l'indiquai, les pages sensuelles de Pierre Louys, et peut-être d'abord pour les plus délicats, celles où chante Bilitis ; il y a des coins de sable, entre les ajoncs et les chardons de mer, où l'embrun tempère et trempe de miel salé les flèches du Dieu. Si l'on monte très haut dans la montagne, jusqu'aux crans où le cœur halète, on trouvera dans la solennité d'Henri de Régnier un repos de l'orgueil trop aigu des cimes, mais sans discordance, et du glacier rose et bleu aux songes dorés ou opalins du poète, le voyage de l'œil sera facile et harmonieux. La campagne pure et simple exige l'alternance de Jules Renard et de Vielé-Griffin, afin que ce qu'il y a de trop spirituel dans les arbres et dans les bêtes s'efface parfois, au moins le soir, et que l'on sache que la nature est au fond très simple, très jeune et très belle. On donnerait volontiers d'autres conseils : Paul Adam, si l'on suit l'exode de Paris en des milieux très bruyants, Trouville ou Royan ; Tailhade, si l'on consent, aux cirques pyrénéens ; Verhaeren, si l'on se mêle aux kermesses du rêve, dans les plaines de Bruges ; Samain, pour les bois des Fausses-Reposes ou les avenues de Versailles ; Saint-Pol-Roux, si l'on attend dans la bastide ensoleillée de poussière d'or le passage idéal des cailles ; André Gide, quand on aime à barboter parmi les roseaux des rivières, dormantes... pp. 59-60. Tzarisme. Ce qui fait regarder avec indulgence ces carnavals impériaux, c'est que les personnes à couronner risquent un peu leur vie : il y a des précédents. Nous sommes loin du temps où les bons tyrans Haroun-Al-Raschid, Henri IV ou Joseph II se promenaient en leurs états, aimés si on les reconnaissait. Aujourd'hui un roi (ou un président) qui sortirait sans les yeux et les revolvers de deux cents agents, prêts à cogner et à tirer, ne rentrerait pas chez lui. Amour, amour ! p. 60 Août [1896]. Prisons. On a publié les plans de la nouvelle prison de Fresne qui capitalisera toutes les actuelles prisons parisiennes. Une ville, des murs bastionnés, des brigades de geôliers, des équipes de bureaucrates et des petits Jules Simon pour chefs de bastonnade. Les malheureux que l'on va torturer là coûteront chaque année chacun mille écus à l'Etat. O démence des civilisations séniles ! N'y a-t-il pas un pays où, à leur tour, ce sont les voleurs qui emprisonnent les honnêtes gens, les sinistres honnêtes gens ceux-là d'abord, qui poussent le peuple à la génération et à l'accouchement ? Tout le monde sait qu'il y a moins de travail que de travailleurs, moins de nourriture que d'humains, moins d'outils que de bras, moins de pain que de bouches, et, sachant cela, tout le monde crie : faites des enfants ! Oui, faites des enfants, faites des voleurs, faites des assassins, des prostituées, des forçats, de la plèbe à geôle et à caserne. Travaillez, reins ! On vient de publier, les plans de la nouvelle prison de Fresne ! p. 61 Processions. Matière à copie, tous les étés pour les journaux radicaux ou cléricaux. Mais cela s'amorce au printemps, quand de pauvres naïfs ouvriers s'en vont, sancta simplicitas ! promener un drapeau rouge dans un cimetière. L'été, il s'agit d'un ostensoir que, suivi de cierges, de fleurs et de chants, un prêtre vêtu d'or porte le long des rues tendues de blanc sous un dais à plumes ; les pieds écrasent du buis et des roses et des roseaux ; il y a dans l'air une odeur d'été, de litière fraîche et d'amour. Il s'agit sans doute de deux religions mais l'une plus ancienne, est plus compliquée, plus grave et plus éloquente ; l'une n'a qu'une superstition, le culte des morts, la plus enfantine et la plus primitive ; l'autre les a toutes et les a portées toutes au plus haut degré de beauté et de signification. C'est la force du catholicisme qu'il n'est rien de plus que le paganisme spiritualisé, le vieux naturisme sur lequel se greffa une morale, mais qui fleurit rarement, parce qu'elle est inutile. Les processions sont des fêtes païennes ; elles sont relativement récentes dans la liturgie ; le peuple tenace, qui n'en avait jamais abandonné la pratique, finit par les imposer au clergé ; celle de la Fête-Dieu date d'hier, tout au plus du XIVe siècle. N'est-il pas curieux de voir les anti-catholiques obliger la religion à se faire moins païenne, plus spirituelle, à retourner à la simplicité du christianisme des premiers siècles ? Cela serait curieux s'il n'y avait là, plutôt, une dispute de catholique à calviniste, de christianisme païen et fleuri à christianisme de fagot et de cabinet. L'un a fait au Vatican un musée de marbres nus ; l'autre voudrait raser la terre pour y planter des arbres à bible. Cela explique pourquoi les calvinistes gouvernementaux, s'ils ont peur du drapeau rouge, qui n'est que rouge, ont horreur des cathédrales qui ne sont que belles. pp. 62-63 Les Contemplatifs. Dans une brochure sur le pain, M. Barrucand oppose aux actifs les contemplatifs. M. Sarcey connaît ces deux mots et sait que le second a de nombreux synonymes en français, par exemple, paresseux, fainéant, propre à rien, râleur, indolent, nonchalant, mou, lâche, engourdi, etc. Pauvre vieux M. Sarcey, pauvre vieux cheval de manège qui, toute une vie, tournas en rond, les yeux bandés ! Non, tu ne fus pas un contemplatif, tu fus un actif. Que cette justice te soit rendue que, capable de tourner la meule, tu fus incapable de chercher à savoir pourquoi tu la tournais. Les actifs ont peut-être fait la moitié de la besogne dans l'histoire humaine ; les contemplatifs ont fait l'autre moitié. Voyez ce flâneur qui passe son temps à se promener en causant avec ses amis : c'est Socrate. Et ce mendiant si incapable qu'ayant fondé sans le savoir un ordre religieux, il ne put en rester le chef ; c'est François d'Assise, l'homme qui, je cite l'opinion de Renan, eut, après Jésus, la plus grande influence religieuse sur le monde. pp. 63-64. M. de Morès. Il fut le type de l'homme d'action pur et simple, celui qui agit toujours sans jamais savoir pourquoi. De toutes ses entreprises, la plupart commerciales, aucune n'aboutit, car il n'avait pas l'esprit de suite et de patience ; c'était, comme disait Fourier, un commenceur : à peine en selle, il sentait le besoin de changer de cheval. Son expédition malheureuse dans les sables lui a donné l'allure d'un héros. Ce n'est pas le moment de contredire l'opinion populaire, et demain il sera trop tard de le faire, car sa gloire, née d'un accident, sera sans doute assez fugitive. On le traite en Gordon : ce fut peut-être son ambition d'imiter le grand aventurier, mais ce ne fut qu'une ambition. Pourtant sa statue n'aura jamais des airs de sergent Bobillot : en un temps où les aventuriers eux-mêmes sont gradés et n'arrivent qu'à l'ancienneté, Morès eut la beauté d'être exceptionnel. Le Congrès de Londres. Je trouve dans les comptes-rendus cette phrase d'orateur qui me fait croire à un concours agricole : « Nous avons pour but l'amélioration de la classe ouvrière." Sera-t-elle charentaise, limousine ou normande ? Cette pauvre classe ouvrière donne bien en effet l'idée d'un troupeau de bœufs, troupeau caserné en wagons et les wagons par erreur attelés à un train express. La veille, à Hyde-Park, il y avait eu un meeting plus drôle que toutes les paroles. Chaque orateur était debout dans une voiture : comme la pluie avait détendu la peau des grosses caisses, on n'oyait rien que d'obscurs coups de gueule : M. Jaurès, casque en tête, apostrophait, en excellent français, la pluie anglaise ; mais la pluie anglaise, méprisante et sourde, pleuvait, pleuvait toujours. Le casque de M. Jaurès, tout éplumé, n'est plus bon qu'à faire une marmite électorale. M. Spuller. Ainsi que s'exprime obligeamment M. Claretie, Eugène Spuller est enfin entré dans l'histoire, par l'escalier de service. C'était un gros homme, rude, gauche, tout surpris d'être quelque chose, lui qui n'avait jamais songé à être quelqu'un. Affreusement naïf, il mandait à Gambetta, en 1871 : « C'est la première fois que je t'écris après la longue collaboration des six mois de la guerre ; je veux en profiter pour te dire que ces six mois suffisent pour embellir et charmer toute ma vie. » On savait déjà que ces journées de sang, que ces nuits de larmes avaient été pour quelques-uns, une période de « bon temps » , mais nul d'entre eux n'avait avoué cela avec une ingénuité aussi jobarde. Tardivement sa vie reçut un dernier embellissement par la découverte fameuse de l' « esprit nouveau » ; dans les intervalles, il se lustrait modestement l'esprit par des lectures, le fin lettré ! « Pas un livres ne lui échappait», affirme encore le bon Claretie ; on n'en pourrait dire autant des gaffes. Demeuré à sa place, professeur de quelque chose en un lycée de province, cet homme eût sans doute été utile : c'est une histoire assez commune. U. P. A. M. Un bon philosophe qui étonna le monde universitaire par la hardiesse de ses théories, M. Guyau, avait inventé la morale sans obligation ni sanction ; cela est purement absurde (1), mais avec un petit air scientifique et alcanesque qui fait tout de même réfléchir M. Desjardins, plus modeste, inaugure la Morale artistique et murale, secondé par l'excellent M. Puvis de Chavannes qui n'y comprend rien, mais s'avoue tout de même bien content de figurer sur les murs, tout comme Chéret. Peinture morale et peinture immorale, c'est une distinction digne tout au plus d'un frère de la doctrine chrétienne, qui donne à ses élèves des bons points où la vertu se voit linographiée et récompensée par les soins de Bouasse-Lebel. Mais tout a été dit à ce propos et dit inutilement, et, sans louer les intentions de l'U. P. A. M. ni sa philosophie puérile, on peut louer son initiative. Afficher de beaux tableaux sur les murs de Paris, c'est faire acte de très noble charité. Il faudrait davantage : que toutes les affiches et même toutes les annonces illustrées, aient du moins un petit air de beauté ou de grâce. Si, laissant la morale dans les catéchismes et dans les manuels, on organisait tout simplement l'Union pour l'Art, U.P.A. à côté de U. P. A. M. ? (1) L'idée, mais non le livre qui est de haute valeur. pp. 78-79. [épilogues relus par Marine Dillenseger, seconde E, le 21 mai 2002] France et Russie. Par nos yeux corporels et à l'aide de journaux rédigés partie en russe, partie en patois, nous vîmes, ce mois, un spectacle de cosaques, guirlandes, cuirassiers, lanternes, femmes, amour, peuple, sueur, poussière, et hystérie, pendant que, symboliquement, par les multicolores pétales de papier découpé dont s'ornèrent les arbres déshonorés de tant de bêtise, la France, se souvenant de Hadaly, andréïde comme elle et comme elle simulant la vie à s'y méprendre, offrait au Tsar, qui l'agréa, la fausse fleur de sa virginité. Cependant, Tyrtée officiait. La poésie patriotique est sans doute un genre difficile, car les meilleurs poètes y atteignent difficilement la maîtrise de M. Déroulède. Ni la Patrie, ni l'Armée n'inspirèrent jamais à nul porte-lyre autre chose que de pompeuses calembredaines. Alors M. de Heredia bâtit d'élégantes strophes sur des rimes comme fraternel et paternel, espérance et France. L'auteur des Trophées est assez glorieux pour oser de telles plaisanteries ; pourtant, j'estime qu'il a eu tort de se laisser, même une seule fois, confondre par les imbéciles avec Aicard, Barbier ou Borelli. A côté de Heredia majestueusement sonore, on entendit Coppée au ton patelin. Celui-là avait l'air d'opérer dans une sacristie : « Votre chère présence, les mères, les petits enfants, cette belle fête, tous les cœurs, le mot « amitié » (avec des colombes, sur papier de riz), atmosphère sereine.» Et d'autres s'avancèrent, coiffés à l'oiseau ou accablés sous la lourde perruque à tire bouchons : Claretie, Sully-Prudhomme et tous ces anonymes que le bruit de la rue fait vibrer comme des vitres. La Patrie ! Hypocrites seigneurs, priez, vous qui tenez à l'estime publique, qu'on ne mesure pas votre amour à la beauté de vos œuvres ! pp. 80-81 Décembre [1896]. 42 pp. 82-83. Le jeune lycéen, ou l'heureuse mésaventure. pp. 83-84. |